4. La traversée des Alpes

Ça y est, les montagnes sont là. Depuis le temps qu’elles nous narguent au loin, depuis le temps qu’on en parle… On va pouvoir enfin s’y attaquer. Cette première expérience de WarmShowers chez Dario à Salzbourg nous a juste remontés à bloc, on s’est bien reposés et on pédale en se remémorant les bons moments des soirées précédentes. Tout est beau, nous évoluons tranquillement en fond de vallée, le cœur léger.

La première chose qui me frappe en Autriche est leur utilisation du bois. On ne fait pas 10 km sans croiser une scierie ou une usine de produits dérivés du bois. Des piles absolument gigantesques de rondins s’étendent autour de nous, des monticules de sciure grands comme des immeubles, des voies de trains acheminant le bois de tout le pays directement dans les scieries… Ce qui n’est pas sans réveiller mes convictions profondes sur l’utilisation du bois dans l’éco-construction des bâtiments, acquises durant la 5ème année a l’ENISE. Ils ont décidément une longueur d’avance ici. Le bois est mis à l’honneur dans toutes les constructions, tous les matériaux. Ils bâtissent leurs maisons avec des agglos en bois, si si! Je vous jure ! Enfin bref, je me replonge dans de bonnes pensées, et je me dis qu’il me faudra continuer dans cette voie plus tard.

La route vers le premier col commence doucement. Il n’est pas énorme, à peine plus de 1000 m de dénivelé, et on se dit que nous planterons la tente dans un alpage, histoire de voir s’il ne fait pas trop froid la nuit. L’un des gars de la colloc de glaneurs végans de Salzbourg nous a dit que la semaine dernière la neige s’était invitée au sommet de ce col, il ne faut pas qu’on se fasse surprendre ! On attaque la montée à bien 4 km/h, ça va être long, et la nuit va être froide. Haha… si on savait.


Un homme sur sa moto s’attaque lui aussi à la montée du col. Cela fait maintenant 3h qu’il est parti de Munich et ça y est les montagnes sont enfin là. Il va pouvoir appuyer un peu dans la montée. A 150km/h entre deux épingles, virages serrés, Ahhh ! Ça fait du bien.

Whooooow !! Mais ils sont pas fou ces deux cyclistes ? Monter un col avec des vélos chargés comme ça… haha ! Ils n’ont pas idée! Bon j’espère que je ne leur ai pas fait trop peur en les doublant.

L’homme continue sa course folle dans les virages sinueux de cette magnifique route de montagne, et finit par ralentir à son arrivée dans un alpage. Il cherche quelques chose. Bon, j’espère que les frangins ont trouvé une belle bicoque pour fêter l’anniversaire de la mère. Je crois que c’est une petite route sur la droite là… oui c’est ça, je les aperçois  près d’un grand chalet. Ah, ça va être bien ! Depuis ses 60 ans on fait ça chaque année. Toute la famille se retrouve dans un coin sympa pour fêter son anniversaire. Oh! Ça pourrait être pour autre chose: chez nous, en Bavière, toutes les raisons sont bonnes pour faire la fête ! Mais la famille, y’a que ça de vrai.

L’homme gare sa moto près d’un énorme chalet, ses frères sont déjà là, avec les gosses. Ils sont une vingtaine en tout et il faut donner la main pour vider les coffres. Les caisses de nourriture entrent dans le chalet en flux continu, les fûts de bière suivent. Les mômes commencent à trouver leurs marques autour de la maison, ils courent entre les pattes des grands en riant. C’est les vacances!

Eh bien… ils ne se sont pas foutus de nous avec la baraque. La vache, c’est énorme ! Des grandes tablées, un gros poêle à bois bien typique des chalets du coin, et le tout sur trois étages… Haha, ils font bien les choses les Autrichiens ! Bon allez, je me prends une petite pinte, Stefan! Elle est où la tireuse ?

La famille bavaroise commence à prendre ses aises, les gars se retrouvent devant la maison pour s’en boire deux trois en regardant les montagnes. C’est le pied. Notre homme est encore à l’intérieur quand ses frères l’appellent.

Ouais, qu’est-ce qui se passe ? Si je parle anglais ? Bien sur que non, le bavarois si tu veux mais pas l’anglais! Haha ! Le français ? Manquerait plus que ça, tiens… mais pourquoi tu me demandes ça ? Demande à Stefan: il se débrouille en anglais, je crois. Non pas toi, l’autre.

Notre homme sort de la maison et voit deux gars en train de gesticuler pour se faire comprendre. Mais…. c’est mes deux cyclistes ! Qu’est-ce qu’ils font là ? Ouais ! Je les ai doublés dans la montée ! Haha ils n’allaient pas bien vite. Ils viennent de France ? Oui, ça, j’avais deviné. Pour aller où ? En Grèeeece ? Haaaaaahaaa !! Les cons, ils sont fous ! Ils cherchent un endroit où poser la tente ? Et bien ? Ils n’ont qu’à se poser dans le jardin, tiens. On va leur montrer ce que c’est qu’un accueil bavarois. Stefan, apporte leur deux pintes !

Drink ! Good ? Yeeeah !  Hahaha ! Ils m’ont l’air sympas, ces deux Frenchies.

Rapidement un troupeau de Bavarois se forme autour des deux cyclistes qui tentent de raconter leur histoire que les gars ponctuent par de grands éclats de rire. La température tombe rapidement… Les couleurs du soleil couchant auréolent les montagnes alentour d’une lumière qui donne aux lieux quelque chose de magique.

Qu’est-ce qu’ils disent Stefan ? Quoi ? Ils étaient à l’Oktoberfest, samedi dernier, eux aussi ! Mais on aurait pu les croiser ! Haha ! Demande-leur s’ils ont survécu ? Non ? Hahahaha !! En même temps, nous non plus… On ne sort jamais vainqueur de l’Oktoberfest!

A l’intérieur du chalet, l’ambiance bat son plein. Le feu est lancé dans le gros poêle central, tout le monde s’affaire dans la cuisine, commence à préparer à manger. La grand-mère est aux anges, elle est au centre des attentions et alimente largement le débit sonore général. L’un des deux cyclistes tente de se frayer un chemin avec quelques affaires, la famille leur a proposé de prendre une douche et celui-là n’a pas refusé.

Stefaaaan ! Demande-lui où est son pote, il peut prendre une douche lui aussi, hein, propose-lui. Comment ça, il ne veut pas ? Dans la rivière ? Mais quelle rivière ?.. celle qui coule dans l’alpage là ? Mais il fait 5 degrés dehors… ! Oh bordel, ils sont vraiment barrés ces Frenchies…

Il survit. Il en tire même un certain plaisir à en croire son grand sourire. Et puis le chalet est là, juste à côté, surchauffé. Tout va bien se passer. A son retour le repas est prêt, tout le monde est attablé et les bocks à bière s’entrechoquent gaiement. Toute la famille est au complet, la grand-mère préside l’assemblée en essayant de parler anglais avec les Frenchies, déclenchant l’hilarité générale. Le niveau sonore monte, la chaleur aussi. Les assiettes se succèdent, les chopes se vident, … tout va bien. Notre homme s’aventure dans un anglais incertain pour parler avec les cyclistes.

Si j’avais su en vous doublant dans la montée que vous seriez avec nous, ce soir, à notre table, Haha ! Moi, je vois deux types qui en chient sur des vélos alors que je trace sur ma bécane, Haha, vous êtes bien courageux ! Et du coup, demain matin, vous passez le col ? D’accord! Et bien, vous n’oublierez pas de prendre un bon petit déj avec nous avant de partir. On fait des Wurst extra, nous ! Ouais ouais, on tue le cochon nous-mêmes.

Et donc, toi, tu pars pour 2 ans ? Hummmm… et tu vas faire comment pour… enfin tu vois quoi, pour faire tac-tac, quoi… Haha !

Rire général, à s’en décoller les tympans. Les deux cyclistes dormiront dans leur tente devant le chalet la panse bien pleine et le sourire aux lèvres. La température descendra au-dessous de zéro sans même les déranger et le petit-déjeuner du lendemain sera  à la hauteur de la générosité de leurs hôtes bavarois.

A la prochaine, les gars! Courache courache pour la montée du col, hein! Haha !


On décolle aux aurores pour s’attaquer au col, à bien 11h, quoi. On entend nos amis bavarois nous encourager depuis le chalet dans le fond du vallon, c’est extra. On ne voit pas passer le reste de l’ascension, nos pensées restent accrochées à ce qui s’est passé la veille. On a la banane et on n’en chie même pas !

La suite se déroule sans trop d’encombres, les paysages sont absolument magnifiques et les côtes restent raisonnables. Nous passons les deux nuits suivantes dans des coins très sympas, entre lacs de pêcheurs et petits vallons de montagne. Un bon feu et quelques expériences culinaires à base de patates, de panais et de toasts au fromage viennent agrandir notre bagage de gourmets-glaneurs-voyageurs, c’est le top.

On retiendra juste un premier pépin mécanique pour ma part. Petit accident de la circulation entre un poteau indicateur qui avait la priorité et ma sacoche droite, arrachée sur le coup. On perd un peu de temps à réparer tout ça et je me dis qu’il me faudra trouver un certain stock de petites pièces relatives aux sacoches si je veux tenir deux ans avec elles. On verra ça à Ljubljana. Le poteau, pas rancunier, m’offre un appui bien pratique.

L’ultime col nous séparant de la Slovénie n’a, par contre, rien a voir avec la douceur des précédents. Il n’est pas haut du tout mais ses pentes sont outrageusement raides… Je suis pris d’une espèce de fou rire permanent devant la difficulté sans cesse croissante de cette route de montagne. Les automobilistes doivent me prendre pour un fou à me voir rire alors que j’en chie dans la montée avec mes grosses sacoches. Mais du coup, je me donne à fond et j’arrive bien avant JP (pour une fois), de quoi prendre quelques photos de lui. Elles témoigneront bien mieux que mes mots pour décrire sa peine… Haha !

Si on a lutté dans cette montée, c’est parce que la pente affiche plus de 17%. En France, je n’ai jamais fait de col à plus de 13%, et c’est déjà cruel avec des vélos chargés. Je ne pensais pas qu’on pourrait trouver pire pente… jusqu’à ce qu’on tombe, dans une descente, sur un mur à 23%… ! Juste incompréhensible. On a vu un 4×4 faire demi-tour après que de la fumée bien noire ne se dégage de sous le capot… Mon compteur indique une pointe à 83 km/h. Nos vélos sont vraiment d’enfer, ça ne bouge pas!

On se laisse enfin descendre en direction des plaines slovènes. Nous avons rendez-vous chez Tina une autre WarmShoweuse qui nous attend a Ljubljana. Nous avons prévu d’y rester quelques jours pour visiter un peu et attendre Paul, un troisième pote, qui fera peut-être un bout de chemin avec nous. Il connaît la communauté de slackeurs de la ville et nous a promis une petite mission highline dans le coin… ça promet !

Clem

J21 à J26 sur la carte…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

2 réflexions sur “4. La traversée des Alpes

  1. Quelle bonheur de te lire ! C’est confirmé tu as un talent de plus (ça va finir par etre trop !) et j’aime ta prose…On sent l’émotion de tous ces grands moments que vous vivez…merci ! Et aussi tres heureuse que tout se passe bien. Gros bisous

    J'aime

  2. Hi guys, votre aventure à l’air de vraiment bien se dérouler, c’est que que du bonheur pour vous, c’est top ! J’adore les articles, on a l’impression de se plonger dans un bon bouquin de voyeurs à chaque fois, vraiment bien écrit, l’impression de voyager avec vous, merci 🙂 !
    Et Clem si on peut se capter en Asie, plus ou moins comme prévu… Histoire de se faire une étape bicyclette ensemble !
    Cheers !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s