15. Un été en hiver

Terre en vue ! Le bateau est en approche de la Crète, les côtes de la grande île se dessinent dans la pénombre du matin. Il continue sa route, lourd et lent, perçant inlassablement les vagues qui viennent se briser sur sa coque. La houle ne parvient pas à le faire tanguer, il avance puissant, vers le port de Chania.

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Avec cette longue nuit de traversée, je suis bien reposé, prêt à faire mes premiers pas sur l’île. Je sens que mon vélo aussi, après un Noël au balcon sans précédent… Il lui tarde de rouler en Crète !
La Crète, le point le plus au sud de la Grèce. Un endroit où il fait bon vivre toute l’année et où l’hiver n’existe pas… À nous les beaux jours ! Ha ha ! À peine descendu, je sens que je ne me suis pas trompé en choisissant cette voie à celle du Bosphore. Le soleil est à peine en train de se lever que déjà la température monte à en faire tomber mon T-shirt. Ahh! Quel plaisir !! Tout est beau ici ! Ça sent bon ! Je jubile d’avance à l’idée de prendre du bon temps pendant deux semaines sur cette terre de rêve. J’ai plein de bons plans, plein de lieux à visiter et de personnes à rencontrer… Je ne vais pas m’ennuyer !

Ma première étape se trouve d’ailleurs à une dizaine de kilomètres de là. Stefanos, le WarmShower que j’avais contacté à Athènes, m’attend pour faire un tour de bicyclette. Je vais jusqu’à chez lui, et nous partons illico pour une virée dans l’île.
Sans les sacoches, je file à bonne allure et n’ai aucun mal à tenir son rythme de vélo de course. On s’enfonce dans un petit canyon en direction des montagnes, il fait grand beau, je suis aux anges !

La Crète me fait grande impression. C’est une île très montagneuse, avec de nombreuses gorges et plateaux… Ainsi que des sommets montant à plus de 2 400m d’altitude. Autant vous dire que je vais me faire quelques petits cols sympas… Hormis un gros axe routier sur la côte nord, le reste est tracé de petites routes sinueuses comme je les aime. Avec ou sans asphalte, au choix, ce ne sont pas les pistes qui manquent.
Là où la terre est grillée en été, en cette saison le paysage est très vert. De l’herbe tendre pousse entre les oliviers. Des petites mains s’affairent à en récolter les fruits. Car ici la principale activité vivrière est le commerce de l’huile d’olive. Chaque lopin de terre accessible est planté de ces beaux arbres, et des presses à huile plus ou moins élaborées fleurissent un peu partout.
Les routes et les montagnes sont peuplées de troupeaux de brebis. La plupart du temps en liberté, elles apprennent l’art de la grimpe aux  agneaux de l’année.
Les Crétois ont depuis longtemps investi leur territoire, allant parfois accrocher leurs maisons dans des coins reculés et difficiles d’accès. Là-haut les traditions sont encore bien ancrées, et elles sont pour le moins… surprenantes. Mais j’aurai le temps d’y revenir.
L’hiver est également la saison des oranges, des clémentines et des citrons. Les fruits poussent sans vergogne dans tous les vergers. Tandis que l’on trouve dans les potagers les mieux entretenus quelques tomates, aubergines et autres poivrons… En bref, c’est la belle saison !
Notre petite balade nous emmène sur l’un des hauts plateaux de l’île, nous offrant une vue magnifique sur toute la partie ouest. Stefanos, qui vit là depuis plus de 25 ans, en profite pour me montrer quelques coins à ne pas louper. On peut voir à la fois les côtes nord et sud, la mer de Crète et la mer de Libye. D’ici on dirait que la Crète est toute petite !

On croise en chemin des amis à lui, qui nous invitent à partager leur repas dans une taverne. Ce genre de situation m’arrivera plusieurs fois et ce n’est pas pour me déplaire : je dois goûter à tout, et donner mon avis. On me suggère subtilement de trouver ça bon, délicieux ou excellent, sinon ils sortent les couteaux (Première tradition crétoise : tout le monde a une grande lame sur lui… même les vieilles mamies). Alors ils commandent deux fois trop de mets, s’arrêtent à mi-assiette et me les font progressivement parvenir… Il ne faudrait pas que je passe à côté d’un de leur plat typique, vous comprenez ?

Qu’est-ce qu’ils mangent bien les Crétois… Ha là là! Et qu’est-ce qu’ils sont chauvins aussi ! Avec des produits du terroir d’aussi bonne qualité, il faut dire qu’ils peuvent se le permettre. Heureusement les assiettes sont débarrassées de temps en temps, ça me permet de voir encore les autres derrière les piles qui s’accumulent. Il parait que j‘ai bon appétit en ce moment… On finira notre balade à la nuit tombée. Pas facile de se remettre en route après ce festin, mais ça descend. On a fait une centaine de bornes et 2 500m de dénivelé quand même. Une journée bien… remplie !

C’est dans un petit troquet du centre-ville que la mauvaise nouvelle tombe. On est en train de boire du raki de Crète, de la bière Crétoise et du thé de leurs montagnes… (J’ai dit chauvin ? Noooon ) quand un pote de Stefanos m’annonce qu’on va se ramasser cinq jours de tempête. C’est très rare, ça n’arrive qu’une ou deux fois dans l’année… Me dit-il. Et dans ces cas-là, il vaut mieux rester à l’intérieur car le vent peut être vraiment très puissant. What ! Et mon été en hiver, alors ? Bon ce n’est pas grave, je vais me contenter de faire des petites sorties à la journée comme on vient de faire, ça ira très bien. Et puis une fois la tempête annuelle passée, je suis sûr de profiter du soleil. Puisque ça n’arrive qu’une ou deux fois par an.vont pas me coller deux tempêtes d’affilée, hein ! Pas con le mec ! Hé hé On prend notre temps pour visiter de nuit le vieux bourg de Chania.
Super vivant, plein d’étudiants, tout le monde est dehors même un 28 décembre, le pied. Il y a aussi un lieu alternatif tenu par des anar‘, la Rosa Nera qu’il s’appelle. Un squat autorisé en quelque sorte, pour les exclus, pour les naufragés du développement qui vivent de débrouille et de bidouille entre les traditions perdues et la modernité inaccessible… Je me verrais bien y passer le nouvel an, tiens ! On verra.

Le Cap dans la tempête
Je passe donc les cinq jours qui suivent à alterner des passages entre deux WarmShower et à me faire des petites sorties, quand la tempête se calme un peu. C’est plutôt agréable en fait. Je me mets des grosses missions, à affronter les éléments, à jouer avec le vent… Des trucs que je n’aurais jamais faits en temps normal avec mes sacoches, mais que je peux me permettre en me délestant chez mes hôtes. Avoir un lit sec et une douche chaude tous les soirs… Il n’y a rien de plus réconfortant.
Alors comme ça, je me perds dans des gorges en bord de mer, à chasser des chèvres sur les terres saintes d’un monastère troglodyte. Je me retrouve sur une magnifique presqu’île, à faire un peu de grimpe au milieu de nulle part, croisant de vieilles tortues et des cadavres de brebis…

Au Cap nord-ouest, la houle d’une puissance terrifiante, se fracasse sur la pointe rocheuse et vient porter ses embruns jusqu’à moi, plus de 25 m au-dessus. Le spectacle est à couper le souffle. Les éléments sont déchaînés, les rafales de vent emporteraient n’importe quoi, il faut se cramponner… Je ne suis vraiment pas habitué à ça… Pas le pied marin, moi.

Mais ne vous y trompez pas… Tout ce que je vous raconte n’est que mon point de vue personnel. Chaque histoire, chaque photo, est déformée par le prisme de ma conscience, plus ou moins consciente. Tenez, cette belle tortue par exemple. Échouée sur la plage après peut-être un demi-siècle passé en mer. Un beau spécimen dans un joli cadre, il n’y a pas de doute. Mais il suffit de changer un peu l’angle de la caméra pour tout bouleverser. Transformer la romance en tragédie… Et dévoiler les monticules de plastique qui ont été charriés avec elle.

Sur cette charmante plage où elle repose à présent, l’environnement est lui aussi idyllique. Une petite île sauvage, un banc de sable et quelques récifs pour fermer la baie… et voilà une crique protégée des éléments, berceau d’un écosystème plein de mystère.

Mais en été ce n’est pas la même chose, la baie est envahie de touristes déposés là par des ferries, et des paillotes à souvenirs poussent un peu partout sur la plage. Remarquez, ce n’est pas si dérangeant… Au moins il n’y a pas d’hôtel, pas de béton, c’est plutôt respectueux de l’environnement comme tourisme de masse.
Non, ce qui est dérangeant c‘est quand on s’approche d’un peu plus près, quand on marche sur ces fameux récifs pour atteindre l’île. les traces de l’homme sont ancrées à jamais, comme un cancer qui se propage doucement… Les marées noires dues aux dégazages sauvages des bateaux pétroliers viennent grossir chaque année la tumeur. Et les enfants viennent jouer sur le mazout.
Allez ! On va faire un peu de plongée ?
Une histoire d’angle de vue, disais-je…

Le Nouvel An des citoyens du monde

Je passe finalement le jour de l’An chez la petite famille qui m’accueille à Kissamos. Le papa est italien, la maman est anglaise et leurs deux adorables petites filles s’amusent à jongler entre leurs deux langues natales… Impressionnant, à 5 et 8 ans elles en savent bien plus que moi, et sont en plus en train d’apprendre le grec à l’école ! Je n’en reviens pas…
Pour fêter l’événement dignement, nous rejoignons une autre famille de voyageurs, échouée sur l’île il y a quelques années. Wayne est sud-africain, et sa femme portugaise. Autant vous dire que les spécialités culinaires sont riches et variées (pour changer… ). Toutes les langues sont parlées autour de la table, on s’amuse avec les mots, que le vin s’obstine à mélanger… C’est un moment extraordinaire. Dehors la tempête bat son plein, il pleut des cordes et la mer est déchaînée. Qu’on est bien dedans! Un bon feu crépite dans la cheminée, mes hôtes racontent des histoires à propos de leurs voyages passés… J’en prends de la graine, que j’arrose immédiatement de houblon. Agréable mélange de traditions.
Pour compléter ce tableau hétéroclite, un autre personnage entre en scène. Il a les yeux d’un sage et le sourire d’un enfant. Une grosse barbe broussailleuse tente en vain de masquer des vieilles dents jaunies par le temps, et deux pommettes rougies par le froid terminent de colorer son visage. Il dépose ses gants de chantier et vient boire un thé avec nous…
«Voilà Saïd ! Mon frère, mon bras droit ! Dit Wayne pour me le présenter. Il bosse pour moi depuis 5 ans déjà, c’est lui qui a tout fait ici. Cet homme a la force d’un taureau et la douceur d’un ange, on n’en fait pas deux, des comme lui, hein Saïd !»

Ce dernier se tourne vers moi, et me murmure dans un français parfait : «J‘ai de la chance d’avoir trouvé Wayne, c’est un homme bon, tu sais.» Le calme de sa voix me saisit, ses yeux bleus me transpercent, je sens que cet homme possède une histoire hors du commun… Une histoire de voyageur pas comme les autres. Je suis hypnotisé par son regard, bercé par ses mots. Il fait chaud, mon verre est vide… Je me laisse porter par les nuées et voyage par la pensée dans les histoires qu’il me conte.
Saïd est un fils de l’Algérie, il a grandi dans son pays et l’a quitté pour faire sa vie. Comme bien d’autres jeunes, aveuglés par les espoirs d’une vie meilleure au nord, et désespéré par les impasses qui semblent se dessiner au sud, il a décidé de tenter sa chance sur un petit rafiot à travers la Méditerranée. À 45 sur un zodiac, rebondissant sur les vagues invisibles d’une nuit de printemps, il fut l’un des premiers de l’année à se risquer sur la mer. L’hiver rend la traversée trop dangereuse, mais ce sont les premiers arrivés qui ont le plus de chance d’échapper aux policiers. Comme sur Lampedusa cette année, où près de 160 000 clandestins ont posé les pieds… Et où un nombre incalculable de corps viennent s’échouer chaque jour sur les plages. Finalement la chance a souri à Saïd, car la police l’a recueilli à son arrivée et l’a transféré dans un camp de réfugiés. Contrairement à ce qu’il craignait, cette « capture » n’était pas une si mauvaise chose car au moins il a été logé, nourri et un titre de séjour lui a rapidement été délivré.
Ceux qui s’échappent, eux, vivent de squat en squat jusqu’aux portes du pays de leur rêve, risquant une expulsion à chaque frontière, à chaque contrôle… Après un voyage un peu chaotique à travers la France, l’Espagne, l’Italie, la Grèce et la Turquie, c’est finalement en Crète qu’il trouvera son paradis. Wayne lui offre une certaine stabilité de l’emploi, et les autorités de l’île ne sont pas trop regardantes sur la bonne et due forme des papiers des insulaires d’adoption.
«À cause de l’Europe, l’activité économique de l’île se résume au commerce de l’huile d’olive, alors ils ont trop besoin de petites mains non déclarées pour rester dans le coup… m‘explique Saïd. Tu verras en te baladant, au bord des routes ce sont des Grecs qui ramassent les olives, mais si tu rentres à peine dans les champs, tu verras que les cueilleurs n’ont pas la même couleur. Ils sont déposés en pickup dans des coins discrets et travaillent toute la journée à l’abri des regards. Ou sinon, tu n’as qu’à aller sur la place d’un village au petit matin, ils sont tous là, à attendre un job, à négocier leur salaire… Ha ha ! 4€ de l’heure, Patron ! Seulement 4€ et je connais bien le boulot ! Non moi je te le fais pour 3€ ! Pas cher, 3€ ! C’est ça le marché du travail ici, Ha ha ! Et quand le patron n’est pas content ou n’est pas de bonne foi, il ne paie pas… ou il balance. J’ai vraiment de la chance d’avoir trouvé Wayne, tu vois.»

Au fil de la conversation, Saïd m’ouvre les yeux sur les problèmes des clandestins. Sur les risques qu’ils prennent, sur la vie qu’ils mènent, sur le sacro-saint rêve européen et sur les ravages que nous avons faits au sud. Ce sont nos enfants finalement, les héritiers de l’asservissement qu’on leur a imposé par le passé, et de notre besoin effréné de croissance…

làaa Je vais finir complètement altermondialiste si je continue à rencontrer des gens comme ça. Et je ne suis venu jusqu’ici pour fermer les yeux… Ha ha !

Les repentis d’Elafonisi
Au cours de mes petites pérégrinations, je profite d’une journée pas trop pluvieuse pour aller à l’extrémité sud-ouest de l’île. Là-bas, il y a une plage assez incroyable, paraît-il…

Toute la journée durant, j’affronte un vent de face particulièrement tenace. Le crachin qui l’accompagne ne me dérange  pas, il sèche instantanément. Par contre, en montée, je lutte pour tenir sur le vélo… avec mes 3km/h au compteur ce n’est pas évident. Mes efforts ne sont cependant pas vains, car lorsque j’arrive sur place, le soleil règne en maître sur la pluie, m’offrant un magnifique coucher de soleil sur la baie d’Elafonisi. Un passage à gué plus tard, me voilà lancé sur la petite presqu’île sauvage tant convoitée. Le spectacle est une fois de plus saisissant, je suis seul face aux éléments… Un grand moment.

De retour sur la plage, je retrouve le camping-car de Polonais à qui j’avais confié mon vélo. Ça fait deux semaines qu’ils profitent en famille de la solitude du coin, je suis la première personne qu’ils croisent depuis plusieurs jours.
Alors forcément, je n’échappe pas à la récompense des braves et suis convié à bord pour un apéro musclé. Fidèles à leur réputation, ils sont en train de s’enfiler une bouteille de raki crétois. Le père me raconte qu’il a descendu 5 piafs aujourd’hui avec son nouveau fusil, la mère me parle des tricks qu’elle a passé en kite-surf, et le fils me montre fièrement son cadeau de Noël : une kalach‘ en plastique plus vraie que nature… Normal.
Ça, c‘est une des autres bizzareries de la Crète. Ils sont complètement fadas des armes à feu… En plus du couteau qu’ils portent sur eux, ils ont aussi des flingues pleins les placards… Et pas du petit calibre, hein ! Des Uzi, des fusils d’assaut… C’est du grand délire. Ils s’en servent pour tirer en l’air (vider des chargeurs est un signe extérieur de richesse ici), ou pour régler leurs petites rivalités entre familles… (les vendettas sont encore monnaie courante). Ces gentils Polonais ont pu faire leur courses sur place. Trop bien les vacances à la mer !
Ils me proposent de rester dormir dans le camping-car, mais ça sent la cuite à plein nez et j’ai une autre idée en tête. Il y a un monastère orthodoxe non loin de là, alors maintenant que la nuit est tombée je vais aller y tenter ma chance. Et puis si je me prends une porte, je pourrai toujours revenir ici pour boire de la niôle en papotant braconnage…

«Accueillez-vous les voyageurs, mon père ?»
«Heu… Oui, enfin… C’est-à-dire que… En fait, le père référent n’est pas là, donc… Heu… Pour une histoire de responsabilité…Heu… Vous comprenez ?»
«Très bien. Vous savez peut-être où je pourrais planter ma tente alors ?»
«C… Comment ça ?? Avec ce vent ??»
«Heu… Oui.»
« …et avec ce froid !!»
«Heu… Oui.»
« Entre mon garçon. Je suis sûr que le père n’y verra pas d’inconvénient.» ajoute-t-il après quelques secondes d’hésitation.
«Merci mon père, vous êtes trop bon !»
«Merci à Dieu, mon fils.»
Tu parles d’autorisation… Sur le coup, j’ai cru à son histoire de père référent et ce genre de connerie. Mais quand j’ai vu la petite vie que ces deux moines se paient ici, j’ai compris qu’ils avaient peur que je sois un espion d’Athos en mission secrète ! Déjà, leurs quartiers ont tout l’air d’un camp de vacances en bord de mer, mais quand je rentre dans la pièce à vivre… My God ! Je vois deux jeunes moines, la trentaine à peine passée, une barbe déjà bien longue et un ventre assez impressionnant, vautrés sur des canapés en train de mater des séries télé. Des séries grecques plus précisément. Celles avec des femmes à gros nichons à qui il arrive tout un tas de péripéties palpitantes à propos de leurs différents amants et autres ex-maris. Du grand niveau. Les canapés en question sont des matelas posés en vrac, la déco de la pièce consiste en l’étalage des bouteilles de vin vidées ces derniers jours et les deux compères fument clope sur clope en tapant dans la cartouche posée sur la table. Des tasses de turkish coffee pleines de marc séché sont posées un peu partout, complétant le tableau de cette charmante chambre d’étudiant. À peine entré, me voilà installé, une grande cuillère à la main, autour de cinq plats de viandes différentes. Quelques frites traînent çà et là, il y a des pots de Ketchup mayo à la pelle, et on me sert un grand verre d’ouzo pur.
«Vous ne laissez pas de  place pour mettre de l’eau dans votre ouzo ? Non ? Bon bon… ».

Je rêve… L’un d’eux vient du Moyen Orient, l’autre des pays de l’Est, et ils ont juste l’air de deux… repentis, en train de se faire oublier dans un petit coin reculé. Terrible. Ils sont calés tout au bout de la Crète, tranquilles. Les gens du village leur apportent de la nourriture tous les jours, ils n’ont rien à faire… C’est la planque ultime, Ha ha ! Comment passer une petite retraite pépère après avoir commis quelques crimes à droite, à gauche… Je n’en reviens pas. Je me fais un vrai film.
Mais le mieux reste à venir ! Car après une super nuit dans un lit bien chaud, vient l’heure du petit-déjeuner… Ceux qui me connaissent savent mon addiction pour le sucré. En temps normal, j’ai déjà du mal à me retenir. Mais là, face à trois montagnes de petits biscuits de Noël et deux gros gâteaux même pas entamés… je craque. Ils ont dans leur cuisine de quoi nourrir un régiment en dessert. Sans rigoler, il y a des centaines de biscuits, ce n’est même pas croyable !
Après avoir mangé tout ce que je pouvais (dans ces cas-là, je ne peux pas m’arrêter, vraiment), ils apportent dans ma chambre encore un gros sac de bouffe pour la route. Il y en a de partout. Le moine me souhaite bon voyage et me glisse dans un anglais devenu soudainement très approximatif : «Tu sais, nous les moines, on n’est pas vraiment autorisés à fumer… », suivi d’un «Tiens au fait, ça c‘est pour toi. Merci à Dieu !»
Extra. J’ai des rations de biscuits pour 5 jours ! Bénis soient les repentis !

Neige au sommet

Je reprends la route le ventre bien plein en direction de la maison de Stefanos, le premier WarmShower. Le temps est au beau fixe, le vent a presque cessé, et de la neige décore les sommets alentour. Ça y est, je l’ai mon été en hiver ! Quel pied ! Je roule toute la journée en T-shirt, j’enquille les bornes et le dénivelé qui me sépare de Chania sans aucune difficulté… Tout en profitant du paysage unique de ces sommets saupoudrés. Les éoliennes de la balade du premier jour sont sous la neige, tiens… Ce col est bloqué, mais il y en a plein d’autres plus petits que je pourrai prendre. Parfait.

A mon arrivée à Chania, Stefanos est là pour me recevoir. Il fait les 100 pas droit comme un i dans son appartement… Je sens qu’il a quelque chose à dire, mais… y’a comme quelque chose de coincé.
«Tout va bien, Stefanos ?»
«Oui, oui ! Très bien ! Très bien ! Super, super…»
« tu es sûr ?»
«En fait… Je suis désolé, Clément, je ne sais pas comment te dire ça… »
«Il y a un problème ?»
«Non… Pas vraiment… Enfin si… Mais… bégaie-t-il en se tortillant comme un gosse qui a fait une bêtise. Tu as vu la météo ?»
Sans me ménager d’avantage, il ajoute «Une deuxième tempête est prévue. Elle arrive demain soir. Cinq jours de neige. Jusqu’au niveau de la mer…»
À ce moment-là, quelque chose se décroche dans mon esprit. Au bout de quelques secondes qui me paraissent une éternité,  je retrouve l’usage de la parole : «Jusqu‘au niveau de la mer. Ça arrive une fois tous les 25 ans ça… ?»
«Au moins… Je suis désolé, Clément… Je crois que tu es le cycliste le plus malchanceux de l’année… »
«Comment ça malchanceux ? A ces mots la reconnexion est immédiate. Je reprends mes esprits et rebondis aussitôt : Au moins, les moustiques ne m’emmerderont pas ! Ha ha !»
Non mais attends, s’ils croient qu’ils vont réussir à me pourrir mes vacances à la mer juste avec un peu de neige et quelques tempêtes… !! Ils vont voir de quel bois je me chauffe. Pas question de rester plus longtemps ici, je vais la traverser cette île, je vais l’avoir ce bateau, et tant pis si j’en chie ! Tant pis pour les canyons et les jolis plateaux qu’on m’avait recommandés, ils ne sont plus accessibles. Tant pis pour les balades en T-shirt et les petits bivouacs sauvages, ce sera squat de chapelles et grosse doudoune. Je pars affronter les éléments avec mon stock de biscuits et mes vêtements de pluie… Au taquet !

Neige partout

Pour le coup météo ne s’était pas trompée. Il y a bien eu des torrents de flotte, des tornades de vent et des tempêtes de neige pendant 5 jours. Au détail près que la neige n’est pas descendue jusqu’à la mer, mais s’est arrêtée un poil plus haut. 40cm au bord de la route à 300m d’altitude quand même… Les oliviers croulent sous la peuf, eux non plus n’ont jamais vu ça !

Au retour du soleil, je laisse enfin tomber mes habits « imperméables » pour sécher un peu… Erreur fatale ! C’était sans compter sur la folie des Crétois qui n’ont jamais vu autant de poudreuse de leur vie et qui font des tours de pickup avec des bonshommes de neige sur le pare-brise. Surtout un, dont je me souviens très bien… qui a eu la bonne idée de me doubler à pleine vitesse pile au moment où je traversais un torrent d’eau de fonte. Un tsunami, je vous dis. Pile-ou-face remake mi-sec, mi-glacé… «Désolé, je ne t’ai pas vu… !» me dit le pilote. Tu as un bonhomme de neige sur ton pare-brise trouduc‘, comment tu veux me voir ?

Le soir, je suis tout fier de pouvoir à nouveau planter ma tente sans avoir à chercher une petite chapelle où m’abriter… Je me dirige sur la plage et m’attaque à la plus belle install’ que j’ai jamais faite. Comme il y a un peu de vent, je ne voudrais pas que tout s’arrache dans la nuit, alors j’ensevelis mes sardines sous 30cm de sable, haubane le tout et entoure la tente de muraille. Ça ne devrait pas bouger…
Après quelques minutes de vérification, tout tient, je mets des boules Quies pour atténuer le bruit des rafales et somnole péniblement jusqu’au matin.
Soudain je suis réveillé par la toile de tente qui fouette mon visage… Whaat??!
Contrairement à ce que je pensais, le lever du soleil n’a fait qu’amplifier la force du vent… Au point que les arceaux de la tente touchent le sol au milieu !
Craaaaack !!! Un des arceaux casse sous une rafale. Ok, on ne rigole plus, je sors en urgence pour sauver les autres armatures et balance tous mes sacs sur la tente pour qu’elle ne s’envole pas. Mais le vent est tellement violent qu’il fait rouler mes sacoches vers la mer… Je ne peux même pas leur courir après car je ne tiens pas debout ! Je découvre le galop à 4 pattes.
Je finis par m’allonger entièrement sur la tente pour la remballer doucement. Ça me prend plus d’une heure. Je suis bien content que le soleil soit revenu, tiens!

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C’était un peu l’apothéose de cet épisode pourri. Après ça les choses ont repris un cours normal, j’ai donc pu arriver à Sitia à temps, la ville la plus à l’est de l’île, pour prendre le bateau hebdomadaire. Je profite même de la demi-journée d’avance que j’ai pour en apprendre un peu plus sur la fabrication de l’huile d’olive. J’ai loupé toutes les escapades sauvages que l’on m’avait conseillées sur les hauts plateaux et les canyons à slack. Je suis complètement passé à côté des ruines de la civilisation minoenne qui a habité la Crète environ 1500 ans avant JC. Un peuple super précurseur dont la disparition subite est peut-être à l’origine de la légende de l’Atlantide… Mais maintenant, je suis calé en huile d’olive ! Ha ha ! Je vous ferai un petit reportage plus tard… Ça vaut le détour. Je reste en tout cas plein de bonnes impressions concernant la Crète. C’est une région extraordinaire que je prendrai le temps de visiter convenablement plus tard, car j’y reviendrai un jour, c’est sûr. Les gens sont très gentils, la vie est simple et lente. Ils prennent le temps de vivre et de savourer leurs bons produits… C’est un petit peu hors du temps, mais pas trop. Le tourisme de masse n’a pas tout dévasté, et puis il y a des milliers de choses à découvrir… C’est tellement grand !
Pour le moment, je mets le cap sur l’île de Rhodes, dernière étape grecque avant la Turquie. Je suis légèrement pressé par le temps, car je dois être à Istanbul dans 3 semaines. Je n’ai absolument aucun plan… Alors à l’aventure !

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Clem

 J109 à J121 sur la carte.

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Une réflexion sur “15. Un été en hiver

  1. Ah enfin tu es là… tu nous as manqué ! Que de beautés, mais pas de bol pour le temps.
    Sois prudent. Merci pour le petit mot à Mailie, elle était hyper heureuse. Je t’embrasse

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