24. Et si Darwin était décroissant ?

Vous les avez bien entendus avant leur départ. Ils savent ce qu’ils font sans savoir où ils vont. Et pire, ils en font une fierté. Vous les avez entendus dire que d’aventure en aventure, ils se laisseraient porter. Que de route, ils n’en avaient point. Que le vent libre et fougueux serait leur unique dogme donnant ainsi le cap à suivre. Ce vent-là est fait de rencontres audacieuses. Alors, forts de leur statut de vagabonds, ils affirment que la meilleure des routes n’est pas entre les courbes de  niveau d’une carte mais dans le coeur des autochtones dont ils se disent à l’écoute. C’est vrai, mais cela est sans compter sur leur force d’auto-persuasion et de détermination d’enfants rois.

Nous retrouvons nos deux protagonistes aux portes du désert. Ils sont comme deux lions dominant la savane dont ils sont rois. Sauf que, de ce royaume ils ne connaissent rien, pas le moindre recoin ne leur est familier. L’imaginaire prend alors des traits de vérité. Car ils vont le traverser, ce désert. Ils vont affronter des températures dont ils ne soupçonnent même pas l’intensité. Ces chaleurs qui donnent à l’horizon des airs de fin du monde. Ils vont lutter contre la soif, ne pouvant se charger indéfiniment de  breuvage salvateur. Il leur faudra aussi être prudents dans cet univers abritant des créatures qui, pour pouvoir survivre, se doivent d’être coriaces voire vénéneuses. Et que dire de la solitude et de la peur de l’égarement. A l’image des détectives Dupond et Dupont qui, retombant sur leurs traces dans le désert lunaire lanceront :«- C’est impossible, il y a deux traces et nous sommes seuls !» La lucidité sera aussi à préserver.

Heureusement, ils peuvent compter sur les conseils avisés de ces hommes et femmes vouant la lumière de leurs yeux à l’aide du camarade étranger.
Il y a d’abord cet homme, au détour d’un canyon aussi peu rassurant que ces propos. La linguistique n’aidant pas, la route choisie par les deux carnivores semblent poser problèmes. Reste alors à en déterminer la nature. «- Cet homme n’a pas vraiment l’air de savoir de quoi il parle» pensent-ils, engoncés dans leurs certitudes. Ali, lui, est un homme de confiance. Il est intègre et rempli de bonnes intentions. Il a le visage taillé par la lame acérée du soleil et le regard sage d’une vie au contact de la terre. Il n’est pas de cette espèce de gens aidants qui ne savent pas dire «- Je ne sais pas», et qui inventent alors des explications abracadabrantes pour combler leur ignorance déjà pardonnée. Il est de ceux qui annoncent sereinement que la route du désert est au chaos ce que la religion est au pouvoir. Mais l’argument sans faille des prédateurs est alors dégainé dès l’instant suivant. Ces gens ne connaissent du vagabondage que la vulnérabilité. Notre réalité est autre, et seuls nous pouvons la percevoir. Auto-persuasion vous avais-je dit.

Ainsi les rois de la savane ne sont en rien atteints dans l’accomplissement de leur tâche mais  savent régner dans l’honnêteté. Dans un élan de docilité incroyable, ils se rendent auprès des autorités afin de quémander, simple formalité, l’autorisation de parcourir librement la terre convoitée. Ils ont pris l’habitude de la compagnie de l’uniforme qu’ils semblent attirer, mais il faut bien avouer que l’environnement militaire ne leur sied pas encore à merveille. Pour la simple formalité, il faudra revenir. Car les voilà bien peu rassurés assis dans ce bureau, entourés d’agents analysant les moindres caractères de leurs passeports, notant plusieurs fois leurs numéros. Une insoutenable partialité transpire au travers d’un pesant silence. Et lorsque les sacoches sont soumises à la fouille, tout comme les appareils photos, et que la suite de l’épisode se déroule dans une pièce au sous-sol, tel un cachot, ouverte avec une imposante clé, atteinte après la traversée d’un long couloir empli de bagnards menottés attendant leur sort ; il faut bien avouer que les deux fauves se sentent un brin herbivores. La séance sera close lorsqu’on demandera aux deux aventuriers de prendre sagement le chemin sécurisé de Téhéran et que, si d’aventure, ils venaient à désobéir, ils seraient arrêtés.
Les deux lionceaux prennent bonne note des sommations autoritaires. Heureusement, ils ont plus d’un tour dans leur jeune crinière et s’en vont malicieux tenter leur chance sur une autre route, à quelques encablures de là. Il n’y aura d’ailleurs, pensent-ils positifs,  pas meilleur moyen pour se faire à ce nouveau climat. L’étendard de la détermination est levé bien haut jusqu’à la prochaine piste sableuse sur laquelle nos deux jeunes à pelage souhaitent s’aventurer. «- Vous voilà donc bien fanfarons, leur dit le peuple local, s’enfoncer dans l’océan désertique n’est pas une sinécure pour les tendres mammifères que vous êtes». Ces derniers sentent un léger frisson s’emparer d’eux, que diable peut-il y avoir de si hostile dans cette étendue silencieuse? Les passants semblent alors s’embourber dans la vase de leur justification. Quand ce n’est pas la chaleur, le manque d’eau et l’absence d’humains qui posent problème, c’est que les animaux sont terriblement dangereux. Puis vient s’ajouter subitement la réserve de chasse et le risque de braconnage qui sera surpassé par la zone militarisée impossible à traverser. Enfin, cette longue liste incapable d’exhaustivité sera sublimée par l’éventualité d’incidents diplomatiques majeurs si par notre insouciance irresponsable un malheur devait nous arriver. En voilà trop pour nos deux chats de gouttière. Bien qu’effleurés par le vent du doute, ils ne croient plus un mot de ces dires populaires protectionnistes. Ils iront donc certifier leur esprit auprès du bureau de l’environnement. La paperasse est alors de retour car c’est du comptoir du Ministère des Caprices Touristiques que l’accord doit parvenir. Une simple démarche vaseuse de quelques jours, une semaine de patience tout au plus.  Les jours de nos deux chats de salon sont malheureusement comptés et ils ne peuvent se permettre une telle attente sans certitude de succès.

Alors, le nouveau cap fixé, le vent soufflera dans les voiles des jeunes animaux de compagnie tout autour du désert pour les amener de l’autre côté de cette piste qu’ils parcourront quand même, deux jours durant, le temps d’un aller-retour dénué de toute réalité à travers le sable, le sel et l’infini. Et c’est après plusieurs dizaines de kilomètres de solitude désertique que nos deux chatons réaliseront leur chance. Car il y a fort à parier que rien de mauvais ne leur serait arrivé au cours de cette aventure et que les inquiétudes n’étaient fondées que sur des fantasmes et de l’ignorance. Malgré tout, après avoir subi et affronté les interdictions et les mises en garde de nombre de ces hommes et femmes ne voulant finalement que leur bien, il leur aura fallu se planter face à cette piste impraticable qui aurait dû être la fin de la traversée tant rêvée, s’enfoncer dans les dunes jusqu’à disparaître complètement sous le joug des coups de vent, s’inspirer sans vergogne de l’égarement et du vide. Pour que les deux vulnérables peluches puissent donner raison à ces contre-indications qu’on leur avait assénées, parfois avec insistance et mensonge, en réponse à leur détermination capricieuse.

Alors, lorsque petits lions enfin deviennent grands, ce n’est plus d’audace dont il s’agit mais de sagesse. Ainsi, sans le moindre regret et face à l’immensité de leur découverte, les deux voyageurs ont peut-être appris, comme ils aiment à le siffler, à ne pas douter de la riche sincérité d’un conseil croisé en chemin.

Encore faut-il que cela les arrange.

Flo

J210 à J216 sur la carte

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2 réflexions sur “24. Et si Darwin était décroissant ?

  1. Ceci est purement personnel comme avis, mais je suis bien contente que le desert vous soit interdit ! Petits lionceaux inconscients !!! La route est encore longue… prendre des risques inutiles dans un pays qui n’est pas forcément notre ami, c’est un peu tirer la queue du diable. Je pense que vous en verrez d’autres des déserts. Patience et sagesse vous mèneront plus loin et plus surement. Bisous à vous 2 et bonne route

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