25. Une pièce d’Iran

Mise en scène : Deux cyclistes dans une immensité esseulée, en Iran. Ils roulent. Tout droit. Ils roulent tellement que l’on ne s’en rend même plus compte. D’ailleurs ils sont peut-être immobiles, et ce sont les paysages qui défilent lentement derrière eux. De grandes plaines dont les affleurements rocheux pointent droit vers le ciel, brutalement, comme des ailerons de requins qui sortent de l’eau et disparaissent aussi subitement dans des profondeurs invisibles. Le ciel est couvert de nuages d’orage, l’ambiance est d’un gris profond, éclairé par le soleil levant qui pointe à l’horizon.

Iranian beauty

Iranian beauty

  • Clément : Oh Florent… que je me sens lourd ce matin…
  • Florent : Avec cet orage qui arrive, tu m’étonnes !
  • Clément : Non, pas l’orage… Enfin si, un peu. C’est surtout de mon estomac que je veux parler !
  • Florent : Ah ! Évidemment. Je vois ce que tu veux dire…
  • Clément : J’ai encore trop mangé ce matin… Je me sens mal…
  • Florent : Nooon… Si peu ! Tu ne t’es laissé resservir que trois fois, tu étais tout à fait dans la retenue, n’est-ce pas Clément ?
  • Clément : Je souffre…
  • Florent : À la bonne heure !
  • Clément : Mais comment dire non ? Je ne peux rien faire moi, tu le sais bien ?
  • Florent : Et c’est vrai qu’ils ne nous aident pas beaucoup à être raisonnables.
  • Clément : Ahh… Les bougres ! Ils profitent de nos faiblesses, ils nous gavent, ils nous gavent ! Impossible de refuser, impossible de s’enfuir… A chaque fois c’est le même refrain, on se fait avoir comme des lapins !
  • Florent : Percés, persillés…
  • Clément : Farcis ! tu veux dire.
  • Florent : L’Iran est un pays difficile.
  • Clément : Un pays terrible ! Les Iraniens sont partout… à guetter nos moindres désirs, à nous inviter sans cesse. Ils sont capables des plus fins stratagèmes pour réussir à nous faire entrer dans leur maison ! Point de répit.
    En arrivant dans ce pays je m’étais préparé au pire. J’avais affûté mes griffes de lionceau, appris à rugir pour effrayer les bêtes féroces qui allaient entraver nos pistes, et m’étais entraîné à courir comme un guépard pour fuir en cas de danger… ! J’étais prêt ! Enfin… Je croyais…
  • Florent : Oui, il semblerait que l’on se soit trompés de danger. Ce ne sont pas les bêtes féroces qui nous menacent, ni les risques de se perdre dans les immensités désertiques que l’on imaginait, ni les terroristes que l’on nous montrait à la télé, ni les…
  • Clément : Rien ! Rien de tout cela ! Nous nous sommes fait duper sur toute la ligne, encore une fois ! C’est le diabète qui nous guette !
  • Florent : Depuis le début du voyage, nous essayons d’apprendre à dire oui. Force est de constater que nous ne rencontrons que des gens qui nous veulent du bien. Et accepter leur aide n’a pas toujours été simple et spontané.
  • Clément : Tout à fait d’accord, mon cher Florent. C’est un gros travail sur soi que d’accepter de recevoir. La Turquie était un bon exemple, notre pudeur nous poussait à refuser, mais finalement nous serions passés à côté d’un coup de main, d’une nouvelle aventure, de rencontres enrichissantes, … Refuser de se laisser porter par le voyage, c’est fermer les yeux devant la richesse des coïncidences…
  • Florent : Ici, les règles ont changé !
  • Clément : Il ne s’agit plus d’apprendre à dire oui, ça c’est acquis…
  • Florent : Mais à dire non !
    Non, je ne veux pas boire un thé chez toi. Non ! car après le thé, il y a les gâteaux puis après les gâteaux, il y a la pastèque puis une fois arrivés à bout de toutes ces bonnes « petites » choses et avoir repris 12 tchaï viendra le temps de se relever pour continuer notre route… La maman nous regardera alors, une larme à l’oeil, blessée au plus profond de l’âme, du côté de la tradition, avec une spatule en bois à la main et elle nous dira : «Vous ne pouvez pas partir maintenant, j’étais en train de cuisiner pour vous…»
  • Clément : Et c’est reparti… Retour sur les tapis ! Petite sieste, lecture, mots croiz’ et tout le tintouin en attendant le repas.
  • Florent : Et quel repas !
  • Clément : Ils ont un problème de surnutrition ici, non ?
  • Florent : Au moins de surquantité…
  • Clément : Et moi, tant qu’il en reste dans les plats… Je ne peux pas m’arrêter. Question d’honneur familial. On ne rigole pas avec ça.
  • Florent : J’avais remarqué…
  • Clément : Eh l’autre ! Monsieur le goinfre qui termine son assiette plus vite que son ombre ! Quel toupet !
  • Florent : Enfin bref… C’est bien joli tout cela. Mais il a fallu se fixer de nouvelles règles pour arriver à traverser le pays en moins de deux mois et ne pas dépasser notre Visa : interdit d’accepter plus de trois fois par jour !
  • Clément : Car après le repas gargantuesque revient l’heure de la sieste… De toute façon il ne serait même pas pensable de rouler dans cet état. Et alors seulement, quand tout le monde est encore à moitié endormi, vautré dans les coussins et les matelas déroulés pour l’occasion sur les tapis…
  • Florent : Paf ! Opération coup de poing !
    (Prononcée d’une voix précipitée) C’est le moment d’y aller – désolés – merci pour tout – génial de vous avoir rencontrés – on y vaaaaa!
    Et là, on aura une chance de s’enfuir sans que la grand-mère ou le beau-fils ne nous rattrape pour nous proposer de rester jusqu’au soir, car ils comptaient justement préparer quelque chose de très très délicieux, et que nous pourrons repartir le lendemain après un bon petit déjeuner. Et que de toute façon, il est im-pos-si-ble de rouler l’après-midi tant il fait chaud.
  • Clément : Ils sont tellement adorables… Mais on ne peut pas se permettre de s’arrêter 4h tout les 25km, mes amis… Sinon je vais mettre 15 ans à faire le tour du monde et je vais me faire gronder en rentrant…
  • Florent : Ça c’est ton problème, ha ha ! Mais on ne va pas pouvoir repousser notre Visa indéfiniment de toute façon.
  • Clément : Voilà une bonne résolution. Pas plus de trois maisons par jour donc.
  • Florent : … Quand même… Te souviens-tu de la fois où nous avons été invités dans quatre maisons la même journée ?
  • Clément : Ne m’en parle pas… J’ai enfoui cet épisode douloureux au fond de mes intestins, il serait trop pénible de réveiller ces souvenirs maintenant.
  • Florent : Si ! il faut en parler ! Il faut crever l’abcès de leur générosité. Rendons à Darius ce qui est à Darius !
    Une bonne fois pour toutes, expliquons-leur ce que nous subissons chaque jour en Iran !
  • Clément : … Heu… Expliquer à qui ?
  • Florent : Et bien à eux, là.
  • Clément : Ohhh…
    D’accord. Je vois l’urgence… Oui tu as raison, il faut en parler, il faut leur rendre honneur.
  • Florent : A défaut de rendre le repas…
  • Clément : Beurk… Je sens que ça remonte, Flo… vas-y doucement, s’il te plaît.
  • Florent : On prenait notre petit déjeuner chez ces braves gens qui nous avaient invités à boire un thé la veille au matin. La routine quoi ! Ça s’est gâté quand le vieux Ali nous a embarqués dans son pick-up. Rappelle-toi, il nous explique qu’il va grailler avec sa famille et que, devoir d’Iranien, nous sommes invités. Forcément, on roule en pick-up, donc on prend de l’avance sur le programme du jour. Résultat: on accepte. Et vas-y que je te sors des montagnes de riz parfaitement assaisonné accompagnées du fameux «Help yourself!». Et c’est vrai, que ce soit pour nous ou un autre, s’il s’agit d’aider, on n’est pas les derniers. Alors le soir, vu qu’on est à peine remis de ce bras d’honneur au tiers monde, on se dit bien qu’on va se mettre dans un coin de parc et manger 3-4 tomates, à l’abri du tumulte amical incessant. Penses-tu ! Pas le temps d’échanger 5 ballons de volley avec des inconnus que tu te retrouves entouré de ces ados qui, comme on le ferait dans un salon d’enchères, proposent chacun une invitation. Alors d’un certain côté, on ne s’en est pas mal sortis, seuls deux d’entre eux ont poussé leurs dires jusqu’au bout. On aurait pu passer la soirée et la nuit à bourlinguer entre les différentes maisons. Bon, il a quand même fallu manger chez l’un et dormir chez l’autre. Mais finalement, à part les litres et les litres de tchaï bus à droite, à gauche, ça s’est plutôt bien terminé, non ?
  • Clément : Excellent. C’est qu’on a de l’entraînement aussi ! Car à chaque nouvelle maison, il faut réexpliquer ce que nous faisons là, combien de pays et de kilomètres nous avons parcourus – le tout en farsi, bien sûr – et en goûtant aux bonnes choses qu’ils nous apportent, car ça ne se fait pas de refuser même s’il est minuit passé.
  • Florent : Et le pire dans tout cela, c’est que nous ne pouvons que recevoir. Impossible de donner quoi que ce soit sans déclencher un scandale!
    Mhh… Tu te souviens du coup des dattes ?
  • Clément : Ha ha ! Naïfs que nous sommes… Oui, bien sûr que je m’en souviens. Nous venions d’être invités dans une énième maisonnée à prendre place sur les tapis de la pièce principale quand je me suis permis d’aller chercher notre stock de dattes – précédemment offert par des apprentis mollahs.
  • Florent : V’là l’offense !
  • Clément : Déjà, ils n’y toucheront pas mais en plus on sera forcés de repartir avec deux fois plus de dattes qu’en arrivant… Va comprendre… Avec le temps on a fini par piger le pourquoi du comment, mais c’est pas simple.
    Je me mets à leur place : si on leur propose des dattes, c’est que nous avons nous-même envie d’en manger, et qu’on leur en propose par politesse. Là, normalement, ils refusent avec un sourire mièvre, la main sur le ventre, prétextant des problèmes d’estomac quelconques. Ensuite, ils se sentiront gênés de ne pas avoir pensé à nous proposer des dattes eux-mêmes,  mauvais hôtes qu’ils sont ! Il faut dire qu’on ne leur avait pas touché mot de notre désir d’en manger quand ils nous avaient demandé ce qui nous ferait plaisir…
  • Florent : Si ça ne sent pas l’invité roi à plein nez cette histoire… Ha ha !
  • Clément : Attends, c’est pas fini ! Il s’ensuit une triple réaction à étages assez rigolote :
    Primo, perte de confiance quant à l’énoncé de nos désirs, ils vont donc redoubler d’attention, nous apportant de nouvelles choses à manger sans nous demander notre avis, pour être sûrs que l’on ne manque vraiiiiment de rien.
    Secundo, ils vont courir acheter des dattes pour qu’il y en ait quand même sur la table, nous priant de ranger les nôtres.
    Tertio, ils en glisseront un ou deux kilos dans nos sacoches par pure précaution.
  • Florent : Ha ha ! En voulant être sympa, on met tout le monde dans l’embarras ! C’est le monde à l’envers!
  • Clément : On a arrêté d’être sympa du coup. On bouffe, on bouffe… et voilà où j’en suis.

Mise en scène : Le vent se lève, la pluie arrive.

  • Florent : Ah ! Je sens des gouttes!
  • Clément : Mince… L’orage arrive. C’est pas de bol ça…
  • Florent : Ha ha ! Ça dépend pour qui, n’est-ce pas… ?
  • Clément : Heu… Comment ça?
  • Florent : Fais pas l’innocent, raboule le 20 000.
  • Clément : Alleeez… C’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd, ça…
  • Florent : Ha ha ! Tu croyais que j’allais oublier notre petit pari ? Un 20 000 s’il ne pleut pas avant l’Inde. Il pleut ! J’ai gagné ! J’ai gagné !
  • Clément : Pfff… Ouais… C’est bon. Tiens, le v’là ton billet de 20 000. T’iras t’acheter quelques feuilles de pain avec ça.
  • Florent : Hé l’autre ! 20 000 Réals, c’est deux glaces au safran aussi ! Hé hé.
  • Clément : Ahhh.. ! Parle pas de glace !
  • Florent : Eh attends ! Je vois un mec qui s’approche de nous avec sa moto…
  • Clément : Où ça?
  • Florent : Dans le champ, là-bas. Un autre 20 000 qu’il nous propose d’aller chez lui le temps que l’orage passe…
  • Clément : Ha ha ! Tu ne m’auras pas deux fois ! Le pari est beaucoup trop risqué, je ne prends pas.
  • Florent (Après un temps) : Pas manqué, le voilà qui nous fait signe de le suivre…
  • Clément : Ça sent la pause thé au sec… !
  • Florent : Deuxième maison du jour, on a fait 25 bornes.
  • Clément : Regarde-le qui nous fait des signes…
    (S’adressant au mobiletiste, qui est trop loin pour l’entendre) Ehh ! On n’a peut-être pas envie de se protéger de la pluie, tu sais ! Tu pourrais nous demander notre avis avant de nous inviter chez toi, comme ça, impunément !
  • Florent : Laisse tomber, c’est peine perdue… Tu sais comment ça va finir !
  • Clément : Oui…
  • Florent : Au moins avec ce gars là, on est sûrs qu’il n’y a pas de Tarhof.
  • Clément : Ahh !!! Ce bon vieux Tarhof ! On se sera fait avoir plus d’une fois avant de piger le truc, ha ha !
  • Florent : L’art de la politesse à l’Iranienne.
  • Clément : Ou comment s’enliser dans des propositions merdiques au possible…
  • Florent : Pour faire simple, ils nous proposent quelque chose par pure courtoisie, dans l’espoir que nous serons aussi polis qu’eux… et que nous refuserons l’offre.
  • Clément : Sauf que si on accepte…
  • Florent : Catastrophe ! Le gars qui nous a dit bonjour en nous voyant casser la croûte dans un parc, et qui nous propose aussitôt…
  • Clément : … Et sans même y penser !
  • Florent : … de rentrer chez lui nous cuisiner quelque chose et de revenir nous l’apporter…
  • Clément : Ha ha ! Laisse tomber mon ami, c’est bien gentil. Mais mon petit doigt me dit que ça t’embêterait bien que je dise oui !
  • Florent : Toujours refuser. Deux, trois fois. Puis s’ils insistent, on peut envisager que ça vient vraiment du coeur.
  • Clément : Mais pas toujours… Si on a le malheur de leur demander s’ils ne sont pas en train de nous tarhofer… Ils prennent la mouche, nous assurent qu’avec eux, il n’y a pas de Tarhof…
  • Florent : … mon oeil…
  • Clément : … et courent nous chercher ce qu’ils nous ont proposé.
  • Florent : Quitte à les mettre franchement dans la merde.
  • Clément : Ou à nous planter. Ne jamais revenir, se débiner…
  • Florent : Ah là là… Sacrés Iraniens !
  • Clément : Ça y est, je crois que nous sommes arrivés.

Mise en scène : Arrivée dans une petite enceinte de briques avec portail rouillé, des poules s’éparpillent dans le jardin de sable et de cailloux à la vue des deux vélos. La maison est simple, deux grandes pièces vides et une cuisine, recouvertes entièrement de tapis et démunies du moindre meuble. Il n’y a rien d’autre que quelques coussins.

  • Florent & Clément : Salam, salam, … salam salam salam !

(Échange tumultueux de Salam entre les nouveaux arrivants et la petite famille composée de 3 femmes et d’un petit bébé. Toutes les générations sont représentées. L’une d’elle s’aperçoit qu’elle ne porte pas son voile, elle court dans la cuisine pour se ‘rhabiller’)

  • Clément : Tchetouri, roubi ? Roubam memnoum, memnoum…
  • Florent (à mi-voix) : Hé pssst… ! Le tchaï est déjà servi, regarde. Comment ont-ils pu savoir ?
  • Clément : Installe-toi sur le tapis, ils nous font signe.

ACTE 2

Mise en scène : Déroulement haut en couleur et en musique du repas et de la succession de petites attentions en faveur des deux voyageurs. L’acte 2 est muet et joué uniquement par mimes et onomatopées.
Les différents protagonistes entrent et sortent de la pièce principale sans cesse. Les voiles volent, des rires éclatent, les formules de politesse sont légion. Le repas s’effectuera par terre dans le plus grand respect de la tradition iranienne. Des plats à n’en plus finir, une montagne de riz, un service illimité et chargé de bonnes intentions… Jusqu’à la mort par KO des deux cyclistes, qui finiront par s’endormir sur les tapis.

La famille au grand complet

La famille au grand complet

ACTE 3

Mise en scène : Retour à une atmosphère similaire à celle de l’acte 1. Les deux cyclistes roulent laissant défiler derrière eux des paysages de plaines et de montagnes.

  • Florent : Ahh… Clément, je me sens maaaal… !
  • Clément : Tiens donc, ballonné ?
  • Florent : On dirait bien… Qu’est-ce qu’on a pris encore… Ah là là… Mais c’est pas vrai, on ne s’en sortira jamais…
  • Clément : Je l’ai joué soft cette fois-ci, ça va. Mais j’avoue que tu m’as surpris avec ta cinquième assiette de riz.
  • Florent : … pas pu me retenir…
  • Clément : J’ai vu. C’est dingue cette histoire de riz quand même…
  • Florent : Je souffre !
  • Clément : … Ça fait maintenant plus d’un mois qu’on en mange deux fois par jour, et plutôt que de s’en lasser j’ai l’impression qu’on en devient addict ! N’est-ce pas Flo ?
  • Florent (Délirant) : Hein… ?! Pardon ?
  • Clément : Je parle du riz. Je suis sûr que si tu avais une 6eme assiette sous le n…
  • Florent : Mais arrête ! Arrête donc de parler de ça ! Ne vois-tu pas que je souffre le martyre ?
    … vais t’en donner moi, du riz…
    Je te préviens, ce soir : c’est bivouac !! Pas de maison. Fini ! Pas de riz. Terminé ! J’en ai raz-le-bol !!
  • Clément (D’un air moqueur) : Raz le bol ?
  • Florent : Ahhh !!!
  • Clément : Non non ! Mais tu as raison… Ce soir, on fait light. Petit bivouac dans le désert, fraîchement, on va être bien.
  • Florent : Et pénard !
  • Clément : Voilà, faisons comme ça. D’ailleurs que penses-tu de s’arrêter après le prochain village ? Nous avons finalement bien roulé aujourd’hui et la nuit ne va pas tarder à tomber.
  • Florent : Parfait. On s’enfonce dans le désert, là-bas, sur la droite. On sera bien. On fait le plein d’eau au village et on va se planquer.
    Oh non… Si on fait le plein d’eau au village, des gens vont nous voir…
  • Clément : … et ?
  • Florent (Paniqué) : Et alors ils ne nous laisseront jamais repartir !
  • Clément : Bien vu… c’est risqué. Tu es large en flotte toi ? On peut sans sortir comme ça, non ?
  • Florent : Ouais, allez… On trace.

Mise en scène : À l’approche du village une demi-douzaine de mobylettes vient se mettre au niveau des cyclistes. Les pilotes sont exclusivement masculins, il peut y avoir jusqu’à trois passagers et toutes les générations sont une fois de plus représentées. Les cyclistes slaloment entre les mobylettes, les protagonistes s’interpellent en farsi, ils veulent tous les inviter dans leur maison, qu’ils disent être meilleure que celle des autres. Les deux cyclistes leur font comprendre qu’ils souhaitent camper.

  • Clément : Pour la discrétion, on dirait bien que c’est raté…
  • Florent (Criant pour couvrir le bruit des motos) : Celui-là me dit que c’est trop dangereux de dormir dans le désert, qu’il y a des bêtes féroces et tout…
  • Clément : C’est eux les bêtes féroces !
  • Florent : Et l’autre renchérit avec une petite chicha devant chez lui !
  • Clément : On a aussi du vin maison à goûter chez l’ancien, là !
  • Florent : Ha ha ! Fonce Clem, fonce !!! Ne t’arrête pas !

(A force d’obstination les cyclistes parviennent à semer presque toutes les mobylettes. Le village est loin derrière eux maintenant, ils sont à nouveau seuls face à l’immensité désertique. Une mobylette s’entête malgré tout. Le jeune pilote insiste encore et encore, vantant les mérites de la cuisine de sa femme : elle prépare le riz comme personne, paraît-il.
Ayant comprit que les deux cyclistes ne lâcheront rien, il leur propose de les emmener dans un coin idéal pour bivouaquer, avec un point d’eau à proximité. Il leur promet également de revenir avec le dîner.)

  • Clément : Il veut revenir nous porter à manger, Flo… Je dis quoi ?
  • Florent : Pfff… C’est peine perdue de toute façon. Il prendrait notre non pour du Tarhof…
  • Clément : Je crois comprendre qu’il veut aussi revenir pour dormir avec nous… Au cas où nous aurions besoin de quelque chose dans la nuit.
  • Florent  (Dépité): … C’est une blague… ?
  • Clément : Eh ! Attends, regarde là-bas !

(Un engin monté par des costauds fonce à toute allure en direction des cyclistes. Les visages sont masqués par des chèches et des foulards de couleurs rouge et blanc, l’engin fait un bruit d’enfer, l’ambiance n’est pas des plus rassurantes.)

  • Florent : Mais… Mais ça fait déjà un kilomètre que l’on roule en plein désert, en dehors de la route… Comment ont-il pu… ?
  • Clément : C’est peut-être un piège… ?
  • Florent : Diantre ! Les fameuses bêtes féroces du désert ! On va se faire détrousser comme des lapins, au beau milieu de nulle part !

(Les cyclistes avancent à toute vitesse, suivant la première mobylette à travers l’immensité infinie d’un vieux lac asséché. Le sol de terre craquelée se brise sous leurs roues, ils font tout leur possible pour tenir la cadence.)

  • Clément : Attends… J’en vois un qui brandit quelque chose…
  • Florent : Qu’est-ce que c’est ? Une arme ?
  • Clément : Non… C’est plus petit… Et blanc… Attends, je crois que c’est un livre…
  • Florent : Un bouquin ?
  • Clément : De toute façon, ils arrivent sur nous… On va vite le savoir !
  • Florent : Je crois qu’on arrive au point d’eau aussi.

(La mobylette chargée de ses trois balourds arrive au niveau de Clément. L’un d’eux lui brandi un drole d’objet d’une main, et retire son chèche de l’autre. Lui dévoilant un visage amical fendu d’un grand sourire.)

  • Clément : Ahhh !!! Ha ha ha ha !! Flo !!! Tu ne vas jamais me croire !
  • Florent : Qu’est-ce que c’est ?
  • Clément : Un ipad.
  • Florent : What !? Ils nous apportent le Wifi au bivouac ou quoi ? Non mais sérieux…
  • Clément : Ha ha ! Non… C’est bien pire que ça, ha ha ha !
    Le mec est en train de me montrer une photo de nous.
  • Florent (Abasourdi) : …
  • Clément : Prise ce matin même par les jeunes qui nous ont payé un thé au bord de la route…
  • Florent : Ha ha ! Les nouvelles vont vite !
  • Clément : Ils sont incroyables…

(S’en suit une série de salutations, accolades, éclats de rire et invitations. Après quelques minutes et une dizaine de selfies chacun, les motards finissent par s’en aller, laissant les deux cyclistes enfin tranquilles, seuls avec le silence du désert. Le bruit des motos s’estompe dans le lointain, pour laisser place à une quiétude apaisante.)

  • Florent : Et bien… Nos préjugés sont sacrements coriaces.
  • Clément : On les aurait presque pris pour de mauvais bougres…
  • Florent : Alors qu’une fois de plus, ils n’avaient que de bonnes intentions. Ahh… Les claques qu’ils nous mettent, ces Iraniens !
  • Clément : Bon et puis finalement… On l’a notre bivouac pénard dans le désert. On n’est pas bien là ?
  • Florent : C’est magnifique.

(A cet instant précis, alors que le soleil se couche derrière les montagnes, un étrange et sinistre ricanement parvient à leurs oreilles. Le son provient des collines qui sont à leur gauche et se répercute sur les affleurements rocheux qui les entourent.)

  • Clément (Effrayé) : C’était quoi ça ?

(Le bruit prend de l’ampleur. On dirait que les sons proviennent de différents endroits, comme s’il y avait plusieurs voix… C’est un bruit indescriptible, entre le rire sournois d’un enfant et l’aboiement d’un loup appelant sa meute. Les sons se renforcent encore. Maintenant il semble clair qu’une bonne dizaine de voix se mélange. Les cris sont amplifiés par les falaises qui alimentent en cascade cette effrayante complainte du désert.
Les cris durent quelques minutes, sans qu’aucune source ne se révèle… Puis les échos finissent par se faire absorber par le silence.)

  • Florent : Des hyènes…
  • Clément : Sauve qui peut !!!
Nos bandits du désert !

Nos bandits du désert !

Clem & Flo

J217 à J242 sur la carte

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

2 réflexions sur “25. Une pièce d’Iran

  1. Excellentissime cette pièce de théâtre ! On était bien placé, au 2eme rang, on a tout compris !
    Je comprend que votre voyage et fort douloureux, mais pas pour les raisons auxquelles on aurait pensé. Finalement c’est mieux ainsi, vos corps d’athlètes « duponien » ne vous en tiendront pas rigueur !
    Bonne continuation, gros bisous

    J'aime

  2. Vous ne me connaissez pas mais pour ma part j’ai l’impression de vous avoir eu à mes côtés, contant avec énergie et verve génialement agencée un bel épisode de vie dans un quelque part loin de chez moi. J’ai bien fait de me laisser attirer par cette petite introduction .Merci du voyage et encore félicitations pour cette prose délictueuse, au moins autant que la cuisine et l’accueil à l’iranienne. Salutations un ami de Dario qui en bave sur son clavier

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s