26. L’art de la claque

Cela fait maintenant plusieurs mois que la routine a changé. Pour disparaître dans un premier temps puis refaire surface sous une autre apparence. Cela fait maintenant plusieurs mois que respirer, pédaler et sourire se sont confondus en un mouvement parfaitement harmonieux. C’est arrogant, penserait-on. Sûrement un peu. Et le pire, dans cette danse endiablée par le soleil, est de voir le voyageur en proie à la somnolence les deux mains sur le guidon, presque « habitué » à la quotidienne rencontre avec de nouveaux paysages et de nouvelles personnes. Fort heureusement les amis, l’impétueux, de par son comportement indécent, se voit « ramasser » de temps à autre une bonne claque. Jamais donnée de la même main, elle a toutefois le mérite de réveiller un peu notre homme et de le recentrer sur sa selle.

La dite claque peut être donnée par une main étonnamment froide mais douce, comme l’a été celle de la neige lors de l’arrivée en Iran. Mais elle peut également provenir d’une paume lourde et détrempée comme si toute l’eau de la mer Caspienne venait caresser sa joue. Une autre encore, est celle arrivant d’une peau sèche et salée. Similaire au vent inhospitalier d’un désert soufflant à travers les dunes de sable et les étendues de sel. Enfin il reste celle qui n’arriva pas par surprise mais qui, descendant de doigts terriblement chauds et humides brûla nos joues de sa poisseuse puissance.

Celle-ci est une Claque à Durée Indéterminée. En cela qu’elle n’offre que peu, voire pas de répit. Il me semble alors pertinent, plutôt que de tomber dans une plainte sensorielle montrant mal notre état d’esprit, d’illustrer mes propos en suivant chronologiquement quelques éléments caractéristiques d’une journée passée à respirer l’air brûlant et humide du Golfe Persique.

Débutons si vous le voulez bien par le commencement. Aux premières lueurs de l’aurore, ce qui déclenche votre matinal réveil est la petite goutte de transpiration qui se fraie doucement un chemin pour rejoindre le bout de votre nez. Jusque-là rien de bien extraordinaire me direz-vous et tout à fait semblable à un réveil estival sous le soleil ardéchois lorsque l’Est est finalement un peu plus à gauche que prévu. Certes, à la différence que cette petite goutte, suivie de ses innombrables copines,  sera le fil conducteur de votre journée et peut-être même de votre nuit. Vient ensuite le  temps des premiers tours de roues. Bien que très matinaux, ils ne seront jamais « à la fraîche » mais « à la tiède ». C’est toujours ça de pris me direz-vous. De toute façon rien, absolument rien ne sera frais. Le premier exemple est la si précieuse eau de nos bouteilles. La petite dizaine de litres que nous ingurgitons individuellement chaque jour et que nous évacuons presque uniquement par la transpiration a en juger par notre faible affinité avec le petit coin (il semblerait que cette eau indispensable ne traverse pas nos reins aussi aisément que celle contenue dans la bière, à volume équivalent). En journée, cette eau n’est pas supportable lorsqu’elle est versée sur la peau. Imaginez alors un bain brûlant et buvez-en la contenance. Vous avez en bouche l’unique moyen de désaltération régulier. Les exemples qui pourraient suivre sont nombreux. Globalement, tout ce que votre corps va effleurer sera chaud ou brûlant. Le cadre du vélo, les sacoches, les murs des maisons, le savon, le sol, les poignées de portes, les fruits et les légumes… Mais revenons à nos tours de roues. A la tiède, ça roule. C’est à dire entre 6 et 9h. Après, le soleil monte sur ses grands chevaux et te rappelle la minuscule taille de ton existence. En réponse à cela, le corps se met en veille, en mode économie d’énergie. N’exposant plus que les mains à l’astre en colère, il attend avec impatience la pause méridienne qui, dans ces conditions, est l’équivalent du bivouac. Il faut avant cela affronter la puissance des rayons du soleil et l’air qui vient brûler la peau sensible du visage. Plusieurs métaphores sont possibles pour illustrer le phénomène. Celle qui est la plus fidèle au contexte routier est de s’imaginer roulant juste derrière le pot d’échappement d’un énorme camion bien poussif. Celle qui semble la plus parlante est de penser vivre avec un sèche-cheveux à pleine puissance braqué devant les yeux. Enfin, celle à laquelle on pense lorsque la surchauffe entraîne des divagations sans limite est le sentiment de sentir sur ses joues l’haleine fort peu fraîche d’un dragon de trois ou quatre tonnes (environ). Longeant la mer, le naïf pourrait facilement penser que se jeter à l’eau régulièrement suffirait à faire chuter la température du corps. Sa crédulité serait mise à mal dès lors, qu’un pied dans la soupe, il s’apercevrait de ses fabulations quant à une hypothétique fraîcheur de l’eau. Fort heureusement il y a les mosquées et leur climatisation. Lorsque les heures les plus chaudes arrivent, que le thermomètre atteint les 48 degrés, que le thé a fini d’infuser l’eau d’une bouteille en plastique posée à l’arrière du vélo, il faut s’arrêter. Usuellement entre 12h et 18h. C’est alors l’occasion de récupérer les heures de sommeil perdues pendant la nuit à l’issue d’une bataille inconsciente contre la transpiration. D’ailleurs, durant ces heures, rien ne se passe. Les villages sont silencieux, les rues absolument désertes. Le soleil au zénith impose au monde un autre rythme, qu’il nous faut naturellement suivre. Dieu devient le maître du temps, le muezzin son porte-parole. Car en appelant à la prière, il redonne vie aux lieux et annonce aux villageois l’imminence des heures du soir, plus propices à toutes formes de socialisation. C’est aussi pour nous le glas du second départ. La nuit tombe à 20h, le temps de pédalage de soirée n’est donc pas très long et nous guide rapidement sur le lieu de bivouac. La chaleur toujours présente se voit alors accompagnée par son amie l’humidité. Cette dernière endosse le premier rôle lorsque le soleil commence à chuter et ce, jusqu’au petit matin. Ce soir-là, nous portons notre dévolu sur cette belle plage de sable fin accueillant généreusement les couleurs du soleil couchant. L’endroit semble parfait à première vue mais rappelez-vous, l’humidité est là pour donner la réplique. S’emportant dans une longue tirade, elle ira même jusqu’à mouiller l’ensemble du sable recouvrant cette plage. Et ce malgré les 35 degrés de température. Ce n’est pas moi qui vous apprendrai les vertus collantes et inconfortables du sable mouillé. Et il en va du sable comme de tout ce qui est matérialisable. Ainsi le matelas est humide, les sacoches sont mouillées, les habits souillés et la peau poisseuse. Le jeu consistant à éviter le plus possible le contact avec le moindre grain de sable se met alors naturellement en place. Bien évidemment, on perd …

Au-dessus de la chaleur et de l’humidité, il reste les étoiles. Alors on se dit que même si l’inconfort nous prive du sommeil, que la goutte qui nous réveillera dans quelques heures est déjà là pour nous bercer, que le sel s’évaporant du corps a déjà tracé les contours de notre silhouette donnant au matelas des allures de Miro, il y aura toujours quelque chose à observer. Et ce raisonnement se répète au fil des journées. Car si en traversant ces terres écrasées par la chaleur, noyées par l’humidité et séchées par le vent du désert, on en vient à se demander comment et pourquoi l’homme a bien pu s’installer ici ; le voyageur recevra lui, en récompense de sa persistance, la découverte de nouveaux paysages toujours plus extraordinaires les uns que les autres. Souvent même extraterrestres.

Et puisque le relativisme est l’une des clefs de l’humilité, je me dois de vous parler de Mohamed, l’athlète. Alors que nous arrivons de l’île de Qeshm, quelque peu éreintés de notre éprouvante découverte climatique, l’homme qui nous accueille à Bandar Abbas nous apprend qu’il va, dans deux semaines, participer à une course à pied de 52km à travers les montagnes de cette île. Et nous qui rechignons à pédaler un peu le matin, un peu le soir…

Parfois, une petite claque nous évite de trop en rajouter.

Flo

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

3 réflexions sur “26. L’art de la claque

  1. Et malgré tout ça , tu réussis à rendre l’expérience ou du moins son compte rendu poétique !!!

    Je t’envoie toutes les gouttes de la pluie tombée hier
    COURAGE

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s