28. Le fond du wadi

6 juin 2001 :

Hamid vient d’avoir 6 ans. Il passe ses journées à jouer de tout comme de rien. Tout comme ce qui l’entoure, son imagination semble ne pas avoir de limites. Lorsque les falaises s’habillent d’orange et que le soleil tombe, il rejoint les plus grands sur la place du village et court avec eux derrière le ballon. Hamid habite le village au bout de la route, dans un recoin du wadi Tiwi. Tiwi, c’est le nom du cours d’eau qui a creusé ce canyon sans fin. Et wadi, c’est comme ça que son père appelle ce lieu incroyable, au bord de la rivière, étourdissant de verdure et où poussent des dattes à profusion ; là où, sans eau, il n’y aurait rien de plus qu’un sol rocailleux à peine hospitalier pour un rayon de soleil. Chaque année, Hamid regarde son père grimper en haut de ses arbres aux troncs longs et fins pour y remplir des paniers de dattes. L’enfant sait qu’un jour ce sera son tour de participer ainsi à la survie de son village.

17 mai 2008:

Mibam compte 500 habitants, dont Hamid. Depuis quelques jours, les maisons précaires ont été reliées au réseau d’électricité. Cela rapproche les habitants du bord de mer, de la ville. Mibam est le dernier village que l’on peut rejoindre par la grande route de la vallée. Plus loin, le wadi se resserre, l’homme ne peut s’y déplacer qu’à l’aide de ses pieds.  Aujourd’hui, le père d’Hamid vient transmettre à son fils un message fort. En effet, l’enfant sera bientôt en âge de s’aventurer dans le canyon et prendre le chemin qui mène dans les profondeurs de ce monde silencieux. Au bout de ce canyon, là où la rivière prend vie, il y a un autre village. Celui du fond du wadi. Ceux qui y vivent le nomme La Source. Cette voie longue et usante que la rivière emprunte à travers les roches devient périlleuse plus loin. Lorsque les deux versants resserrent  leur étau sur le vide, la trace s’aventure dans la falaise, supprimant alors au marcheur tout droit à l’erreur. Les hommes sont prévenus. Les villageois ne s’aventurent sur ce chemin que très rarement. Car il existe un autre moyen de rejoindre La Source, par le col, à travers la montagne. Plus longues mais moins dangereuses, ce sont les traces que suivent les mules qui approvisionnent les quelques habitations. Hamid est un grand curieux et il rêve d’ores et déjà de se rendre à La Source, au fond du wadi. Mais pas sur les traces des mules!

7 août 2012 :

Le soleil a déclaré la guerre il n’y a pas si longtemps. La saison chaude arrive. Hamid sent de plus en plus l’humidité recouvrir son corps. Il se tient accroupi sur la place du village, là où tous les jours il vient implorer Allah. L’heure de la prière a sonné. Pour se rafraîchir et faire ses ablutions, il puise l’eau à la rivière que ses aïeux ont détournée par leur sueur jusqu’au village.
Hamid lève la tête vers la cime des arbres. Les dattes sont mûres. Les grappes, bien ficelées à la branche ne demandent qu’à tomber au fond du panier d’osier. Le jeune homme sait le travail qui l’attend. Cela fait maintenant plusieurs années que son père lui a appris le métier. Alors, une nouvelle fois, il prendra sa lourde lame, sa sangle rudimentaire et un panier puis il grimpera dans l’arbre. Au sommet. Là où les fruits naissent et grandissent. Et à coups de lame il fera passer les grappes de la branche au panier. La tâche sera épuisante et dangereuse. Mais il ne sera pas seul, son petit frère sera là pour récolter les paniers et proposer au soleil de sécher les fruits.

7 juin 2015 :

Lendemain de jour noir pour les habitants du wadi. Ici, il ne pleut que 4 jours par an. C’est juste ce qu’il faut pour assurer à la rivière une pérennité fragile. Mais cette année, le ciel a fait preuve de bien moins de clémence en lançant un terrible cyclone sur la région. Des pluies torrentielles et des rafales de vent tempétueuses ont bouleversé le flan des montagnes et, dans le vacarme du ruissellement et des éboulements, ont détruit la plupart des habitations et une grande partie de l’indispensable réseau d’irrigation.  A la suite de la catastrophe, devant l’ampleur des dégâts, le silence est lourd et les visages sombres. Mais Mibam saura se relever et se reconstruire. L’énergie et la solidarité seront le ciment de ce renouveau. Les villageois pourront acheminer facilement les briques par la route qui, elle, n’a pas trop souffert. Mais les habitants de Mibam ont une pensée pour ceux de La Source. Comment vont-ils? souffrent-ils ? Dans quel état est le fond du wadi ? Aucune nouvelle ne leur a été transmise car le chemin de la montagne a été effacé par la tempête. Hamid prend alors son courage à deux mains et se propose de passer par le canyon puis la falaise pour tenter de rejoindre les habitations isolées. Dès le lendemain, le jeune aventurier quitte son village et s’enfonce dans l’étroitesse du canyon, plus profond que jamais. Le chemin disparaît très vite au milieu d’un véritable chaos. Il faut alors crapahuter péniblement entre les gros blocs de falaise qui sont venus trouver place dans le thalweg. Hamid se rafraîchit régulièrement dans un des nombreux trous d’eau que mère nature lui propose. Au cours de ce cheminement, les obstacles sont nombreux et variés. Il faut parfois remonter dans le lit du torrent, plonger sous l’eau durant quelques mètres afin de nager sous un rocher avant de retrouver l’air libre de l’autre côté, escalader un gros bloc ou encore remonter une grotte dans l’obscurité. Bien que difficile, la trace que suit Hamid ne cesse de l’émerveiller. Soudain il arrive sur les lieux de toutes ses craintes. Il se trouve littéralement au pied du mur. Ici, le canyon devient dangereusement étroit et l’eau se voit parfaitement cadrée par les falaises. Inutile d’espérer trouver un chemin par là. Levant les yeux sur la paroi, il voit se dessiner une faille oblique qui, partant du niveau de l’eau, vient caresser les cimes rocheuses. Hamid s’approche, il distingue maintenant une corde. Certainement un vestige laissé par les derniers vaillants de passage. Une illusion de sécurité rendue fragile par le temps et l’humidité. Il faudra l’utiliser avec prudence. Le jeune homme se lance dans la vertigineuse ascension. Après plusieurs centaines de mètres d’escalade, il sent le vide et la fatigue peser à chaque pas un peu plus. Surtout ne pas regarder en bas. Parvenu à la crête, il lui faut maintenant suivre une étroite vire qui, après un effort important, le guidera jusqu’à son but, le fond du wadi.

Au village, les dégâts sont nombreux et la reconstruction, déjà entamée, prendra du temps. Mais les habitants de La Source sont en vie, c’est bien là l’essentiel pense notre ami. Après avoir passé quelques jours à aider aux travaux dans le village, Hamid doit achever sa mission et retourner à Mibam afin de transmettre ce qu’il a vu et entendu. Connaissant maintenant le parcours, c’est sans peur au ventre que le jeune homme prend le chemin du retour qu’il effectuera sans réelle difficulté, si ce n’est cette terrible appréhension du vide qu’aucun homme ne peut vaincre. Il croisera d’ailleurs, en bas de la falaise, deux jeunes voyageurs français un peu perdus. L’un deux s’est même aventuré dans la faille sans jamais parvenir à en trouver la sortie sommitale. La chaleur et la fatigue l’ont contraint à faire demi-tour. Le jeune homme sourit secrètement de leur naïveté.
De retour au village, Hamid parle, non sans fierté, de son périlleux parcours et de la situation au fond du wadi. Il faudra attendre plusieurs mois que le chemin de la montagne soit reconstruit pour que les mules puissent de nouveau acheminer ce dont le village a besoin pour assurer simplement son existence. En attendant, femmes et hommes imploreront Allah et espéreront, en échange de leur soumission, la clémence du ciel.

Flo

 

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