29. Du soleil de Dubaï à la mousson de Mumbai

Direction désert

Il est grand temps de quitter Dubaï. La rédaction de notre guide touristique étant terminée, nous pouvons enfin retourner à nos vacances. Loin du bruit de la ville, du stress des businessmen, et de l’excentricité des Emiratis… Il faut dire que pour fournir à nos lecteurs préférés un guide aussi pointu, il a fallu nous fondre dans la masse en adoptant les comportements indigènes les plus saugrenus, définitivement éloignés de tout repos… Alors qu’un petit désert de 500 km en début d’été, ça c’est de la crème ! Car c’est vers Oman, le pays le plus à l’Est de la péninsule arabique, que nous faisons route maintenant.
Nous profitons de la fraîcheur matinale pour emprunter la magistrale 2×7 voies qui s’enfonce tout droit dans le désert, il fait à peine 40 degrés. Un dernier coup d’oeil sur la ville, mais la Burj Kalifa reste cachée dans la brume de pollution… qui cette fois n’a rien d’artificiel. Sans rancune ma grande.

Dubai, c'est fini.

Dubai, c’est fini.

Sur la première dizaine de kilomètres, la circulation reste aux dimensions  chaotiques de la ville, puis s’estompe rapidement pour ne devenir qu’une simple double voie assez peu fréquentée.

Nos contacts avec la population restent simples et cordiaux. Habituellement c’est dans la campagne que nous trouvons le plus de chaleur humaine et que nous nous sentons vraiment à l’aise, mais ici même les paysans (non, ce n’est pas le mot) même les agriculteurs (Mmmh… ce n’est pas encore ça) même les propriétaires terriens, devrais-je dire, se font conduire en 4×4 Chevrolet sur leurs palmeraies par un chauffeur indien. Comment dire… A 18 ans chaque Émirati se voit offrir par le gouvernement une maisonnette. Une petite villa louable pour environ 5000 €/mois, pas de quoi casser trois pattes à un canard des dunes, mais qui assure néanmoins une certaine sérénité fasse aux pitoyables rendements des cultures des sables. Il faut savoir qu’en moyenne un Émirati dépense 4000 € en produit de luxe chaque mois.

Pour nos petites siestes aux heures chaudes, soit de midi à 18h environ, nous prolongeons notre rituel iranien qui est de se réfugier dans les mosquées! Elles sont climatisées, munies de douches pour les ablations et de fontaines d’eau fraîchement dessalinisée et le sol est recouvert de tapis. Je n’ai à vrai dire jamais vu lieu de culte aussi accueillant que celui des Musulmans. Qui irait faire une sieste dans une grande église de pierre ? C’est sombre, froid, vide, … tout sauf chaleureux, quoi ! Ici on est bien, c’est confortable et les gens ont été jusqu’à présent respectueux de notre sommeil (la sieste en mosquée étant largement pratiquée par les locaux).
Alors verdict après test: il s’avère que ce qui était vrai en Iran l’est aussi aux Émirats ! Accueil impeccable, sieste de 4h, lecture au frais, et en plus nous pouvons apprécier le chant de l’imam sur un gros Sound System dernier cri, la grande classe.

Il ne nous faudra que deux jours pour atteindre Oman, deux jours où nous serons entourés de sable et de dunes à perte de vue. En ce qui concerne ce prochain pays, nous nous sommes très peu renseignés. Hormis les avis de quelques amis nous ayant décrit Oman comme le plus beau pays de la Péninsule Arabe, nous ne savons pas vraiment dans quoi nous mettons les roues.

La première approche est des plus surprenantes. Alors que nous passons la frontière, qui ne ressemble ni plus ni moins qu’à un péage, nous réalisons qu’aucun tampon d’entrée ou de sortie ne nous est délivré. Sur nos passeports nous sommes donc encore aux Émirats, alors qu’en réalité nous sommes à Oman. Or il nous faut théoriquement un Visa pour visiter Oman… Enfin bref, ils doivent sûrement être habitués à gérer ce genre de chose.
Après quelques kilomètres, nous décidons de sortir de l’autoroute pour prendre la direction des montagnes que nos amis dubaïotes nous avaient recommandées. Cet itinéraire permet de rejoindre Mascate, la capitale, par de jolies routes peu fréquentées bordant des chaînes de montagnes où l’on peut trouver des rivières non asséchées avec de petites piscines… ! Le rêve pour se rafraîchir et bivouaquer tranquilles.
Après une quinzaine de kilomètres, à peu près au milieu de nulle part, et sans aucune raison apparente, nous arrivons sur un poste-frontière omanais. Simple formalité, ou tampon à la clé ? Heureusement que nous avons pris cette route car il existe des pistes plus petites encore et nous aurions manqué le poste… Je tends alors nos passeports au garde qui commence à les feuilleter. Arrivé au bout sans avoir rien trouvé à redire, il recommence, feuillette une deuxième fois, puis encore une troisième… avant de s’exclamer : «Mais vous n’avez pas de tampon omanais ! Mais… mais comment êtes-vous arrivés ici ? Vous êtes entrés illégalement ?!»

Non… Ce n’est pas vrai. Il a osé…
Je te retourne la question, mon bon, comment pouvons-nous obtenir ce tampon ? Il semble ne pas comprendre comment nous sommes arrivés là, et pas franchement décidé à nous aider… Il nous demande de retourner aux Emirats et de faire un détour de 150 km pour rentrer par une autre frontière… N’importe quoi! Comme s’ils n’avaient pas pu nous le dire la première fois ! Et puis envisager de faire demi-tour avec cette chaleur nous sape complètement le moral…
On insiste, on insiste, le gars joue avec nos nerfs surchauffés par le soleil et finit enfin par lâcher :
«Il ne faut surtout pas sortir de l’autoroute, retournez-y tout de suite et suivez-le ! Il va repasser du côté émirati dans 20 bornes, pour revenir en Oman après une cinquantaine de kilomètres. Alors, seulement, vous pourrez avoir votre tampon.»
Bon, c’est mieux que rien… mais on peut dire adieu à la belle route et bonjour à la grosse artère pleine de camions qui va droit à Mascate en longeant le bord de mer. On nous l’a carrément déconseillée mais bon, nous n’avons plus le choix, et puis la mer apportera peut-être un soupçon de fraîcheur à la fournaise ambiante, cette espèce de gros sèche-cheveux qui tourne à pleine puissance à deux centimètres de notre visage.
L’autoroute repasse effectivement du côté émirati, la frontière semblant zigzaguer autour de cet axe principal. Arrivés à la ville de Hatta, nous faisons une seconde tentative d’excursion: d’autres piscines naturelles sont accessibles depuis cette ville dans les wadis qui descendent de la montagne. Et comme nous ne sommes pas encore à Oman, pas de problème de tampon !

Les wadis sont des vallées très abruptes creusées par l’érosion des quelques rivières naissant dans ces montagnes de cailloux. De petits éco-systèmes se développent autour des filets d’eau et certains wadis non asséchés permettent aux hommes de cultiver des dattiers, seul élément de verdure naturel dans la région.
Nous commençons à nous enfoncer dans celui qui sera notre lieu de bivouac, on va se baigner dans de l’eau douce ce soir, ça va être la folie !
Mais après une dizaine de kilomètres, voilà qu’un nouveau poste frontière se dresse devant nous… Ce wadi étant un cul de sac, je ne comprends pas qui a pu dessiner ce drôle de découpage frontalier.
«- Vous ne pouvez pas aller aux piscines sans tampon, me dit le garde. Elles sont en Oman.
– Pouvez-vous m’en donner un ?
– Non. Il faut faire demi-tour et continuer l’autoroute.
– Mais une fois que je serai là-bas avec mon Visa, je ne pourrai plus revenir côté Émirats. Donc impossible de repasser la frontière par ici.
– D’accord.
– … Heu… Comment est-ce que nous pouvons aller aux piscines alors ?
– Il faut prendre une autre route.
– Il y a d’autres routes qui vont au fond du wadi ?
– Je ne peux pas vous dire.
– Sur ma carte, il n’y en a pas d’autre… Vous pouvez m’aider ?
– Il faut prendre une autre route.»
Bordel. Les militaires et moi, ça commence à ne plus trop coller… Pour couronner le tout, il nous vire du seul petit coin d’ombre dont on profite pour regarder la carte, et sort son fusil automatique.
Les piscines sont à 4km, on n’a plus d’eau, on est crevés… et il va encore falloir faire demi-tour. Le Welcome to Oman ce n’est pas pour tout de suite.

La délivrance arrivera une fois de plus lorsque nous tenterons notre chance dans une mosquée. Aux alentours de Hatta, à peine entrés dans l’enceinte de marbre blanc,  nous sommes attrapés par l’imam au large sourire qui ne nous relâchera pas avant de nous avoir copieusement nourris et abreuvés de différents thés. Il vient tout droit du Bengladesh pour venir en aide aux voyageurs desséchés de notre espèce, et aussi pour dispenser les cinq prières quotidiennes aux quelques habitants du village. Il nous offre un vrai plongeon dans une nouvelle culture, avec un repas merveilleusement bien épicé, arrosé de thé au poivre noir, à la cardamone et aux clous de girofle… que nous dévorons avec les doigts, assis en tailleur dans sa petite annexe. Un pur régal. Nous ne sortirons de là qu’après une sieste de plusieurs heures.
Ahh!! Quel bonheur ! De quoi refaire le plein d’énergie et d’espoir avant de se plonger pour de bon dans un nouveau pays.

L'imam Bengali

L’imam Bengali

Welcome to Oman

Nous arrivons à la nuit tombée devant la fameuse frontière sur l’autoroute. Effectivement, vu le bordel que représente – administrativement – la création d’un nouveau Visa, nous comprenons pourquoi les petits militaires des autres postes-frontières n’étaient pas habilités à le faire. Au moment de repartir, nous faisons une rencontre qui va nous faire dire adieu aux Émirats,  je l’espère, à jamais.
Un couple de Français avec leurs deux filles nous tombent dessus. Ils nous ont doublés dans leur gros 4×4 quelques kilomètres avant, et veulent nous féliciter d’être arrivés jusqu’ici depuis notre chère terre natale. Eux, la France, cela fait un moment qu’ils l’ont quittée.
«- 13 ans que nous habitons Abu Dhabi, me dit la maman sans une certaine fierté. Nos filles sont nées ici !!»
La gente féminine qui nous fait face étant plutôt impressionnée par nos performances cyclistes, il ne serait pas compliqué de lancer quelques sujets de conversation leur donnant envie de continuer à papoter. Ce serait l’occase d’en apprendre plus sur leur longue vie d’expat et les choix qui les ont fait venir ici, et puis… se faire mousser de temps en temps n’a jamais fait de mal à personne. Mais en réalité, nous hésitons à relancer la conversation… car le père est déjà loin devant et n’a que faire de parler avec nous. Il a un 4×4 qui tourne et a déjà perdu bien assez de temps avec ce stupide renouvellement de Visa qu’ils sont venus chercher jusqu’ici. Du genre : «C’est pas parce que nous sommes Français qu’on est des copains, ok? On est paumés en plein désert, et alors ?»

En fait, cet homme-là, je lui ai attribué dans les jours qui ont suivis toute ma haine envers ce pays. Aussi gentil soit-il, je l’ai accablé des pires travers que cette société peut créer, lui ai fait porter le chapeau des malheurs du capitalisme, lui ai fait endossé le rôle du disciple fanatique de la religion du fric, du dealer camé à sa propre dope qu’est le pognon… L’argent à tout prix. Quelles qu’en soient les conséquences. Sur la Nature, sur sa propre intégrité et surtout sur celle de son prochain. Je l’imagine entraînant, tel un buffle enragé, un chariot de feu en Enfer, emmenant femme et enfants dans la folie psychopathique qu’il voue au culte de l’argent. C’est toute ma colère contre ce pitoyable univers que je décharge sur lui, et je m’en excuse par avance…

Mais les femmes sont là, elles tiennent bon. Lui les tire avec des cordages invisibles en direction de la nuit. Nous prenons notre décision en un regard : on va les retenir. Les filles commencent à être happées par le démon bedonnant qui enrage derrière elles… «Nous sommes partis depuis 9 mois déjà !» leur glissai-je.
Trop facile. Elles mordent à l’hameçon et refont un pas dans notre direction. Le buffle est obligé de revenir en arrière de quelques mètres. Il ronge son frein tandis qu’elles embrayent sur les raisons de notre voyage, et là c’est le gavage. Je suis sûr d’en avoir deux trois qui vont vous plaire, on ferait mieux de retourner à l’intérieur pour parler de ça au frais, non ?

Je le vois le gros, il repart à la charge, il tire, il TIRE ! Je lis dans les pensées qui s’échappent fumantes de ses naseaux : «Qu’est-ce qu’on fout là, bordel ? On n’en a rien à carrer de ces pauvres types qui n’ont que ça à branler, de faire le tour du Monde ! J’ai un RDV à Abu Dhabi à midnight, MERDE ! C’est dans deux heures !! MEEERDE !!!»
Mais les filles relancent d’un air charmant, ignorant de toute leur superbe l’énergumène qui s’énerve. «Prendre le temps de vivre un voyage long et lent… Ah là là…» On verrait presque des étoiles dans leurs yeux.
Le monstre tourne en cage, nous sommes plus forts que sa connerie et elles le paieront… tôt ou tard. Il rumine, il sue, sa cravate l’étouffe, sa chemise est trempée, ses talonnettes claquent le sol…
Il est là, impuissant banquier des sables intoxiqué par le poison qu’il vend à longueur de journée. Adorateur de la machine à billets, sniffeur de numéros de compte qui n’a pas eu sa dose. Tu vas crever si tu restes là, mon gars ! Tu le sais et tu sais que je le sais, c’est ça qui t’énerve, n’est-ce pas ? Tu le vois, ton crack boursier, dans ce désert de cailloux ? Tu as perdu de vue tes buildings, ta clim et ta holding ? C’est dangereux ça… Ha ha ! Un petit sevrage à la sauvage, tu vas voir comment on traite les gens qui ne respectent rien, ni le blé, ni le seigle. Un bon régime sans billets ni millet, loin de tes petits copains aliénés dans leur ville-asile !

Non… Stop! Ça va trop loin… On ne peut pas continuer ce petit jeu, ça va mal tourner. C’est déjà trop sournois. Il souffre, le pauvre encostumé… Nous ne pouvons pas. Et puis, les filles sont perdues de toute façon… 13 ans d’enfance en Enfer, que voulez-vous faire ?
«Je crois que Monsieur s’impatiente, fais-je en leur indiquant du regard leur bourreau. Vous êtes peut-être pressés ?»
Elles se tournent, les sourires s’effacent. Oui, il est temps d’y aller. C’était sympa de discuter.
La frontière est à 5 m et nous disposons de 30 jours sur ce nouveau territoire. Nous passons la barrière pendant qu’elles disparaissent dans leur énorme véhicule. C’était presque un plaisir.

Adieu.

Au temps des colonies

Nous passons la nuit dans le jardin d’un homme du coin. Il avait répondu à notre demande après que l’on se soit présentés devant la mosquée à l’heure de la seconde prière du soir. Je me réveille d’une nuit tourmentée avec les premiers rayons du soleil.
Allongé sous la moustiquaire, collé au matelas, de grosses gouttes de transpiration couvrent mon corps. Je sue sans discontinuer depuis que nous nous sommes rapprochés de la mer en fin de soirée… En effet, le combo grosse chaleur et grosse masse d’eau a pour conséquence de charger l’atmosphère d’humidité. Il fait lourd, très lourd… nous sommes trempés et rien ne sèche, un vrai hammam.
Je prends alors le temps de me balader dans le jardin pendant que Flo ressuscite de sa noyade nocturne. C’est une immense propriété couverte de dattiers et de manguiers, avec en son centre quelques baraquements de brique, de tôles et de draps servant à accueillir les travailleurs des lieux. Au loin, j’aperçois les murs d’enceinte qui ferment la propriété.

L’homme qui nous a amenés ici la veille ne vit pas là, c’est un Omanais qui doit probablement avoir une riche demeure au bord de la mer. Non, ici ne vivent que les Bengalis qui entretiennent le jardin.
Après une discussion avec leur chef, lui même du Bengladesh, je crois comprendre qu’ils sont plus ou moins enfermés ici et que leur maigre salaire est envoyé en quasi-totalité au pays pour aider femmes et enfants.
Je me promène dans les cultures, l’arrosage est systématique pour que la vie apparaisse sur ces terres arides. Chaque arbre est particulièrement choyé. Des hommes passent, pieds nus et en tenue de travail, une sorte de jupe bleu ciel remontant en drapé sur les épaules. Ils grimpent aux arbres, coupent à la machette les tiges mortes… Bref, ils prennent soin de la plantation.

Je trouve ça très beau au premier abord, d’autant plus que des mangues mûres à souhait pendent à portée de main et que je me régale de ces fruits sensationnels. Mais en prenant un peu de recul, cet endroit me rappelle des images de nos anciennes colonies. Un patron, tout vêtu de blanc (c’est la tenue traditionnelle d’Oman), qui enferme entre quatre murs des hommes d’une contrée lointaine pour un travail harassant.
Gardez en tête qu’à 6 h du matin il fait déjà plus de 40 degrés, et que dormir dans une telle humidité relève d’un vrai défi. Ils n’ont presque rien pour cuisiner, à peine un petit ventilo pour faire fuir les moustiques et ne semblent pas autorisés à sortir d’ici – hormis le chef qui dispose d’une petite bicyclette.
On se croirait dans Django Unchained, de Tarantino. Et généralement ce genre d’histoire finit très mal… Je reviens auprès de Flo mal à l’aise et pressé de repartir…

Désert Caspien

Mais pour aller où ? Maintenant que nous avons rejoint la côte, il nous suffit de la longer jusqu’à Mascate. La route qui y mène est, comme prévu, une grosse autoroute bien dégueu de 300 km de long qui traverse villes et villages jusqu’à la capitale. Presque tout est urbanisé du début à la fin, une partie importante de la population du pays vivant sur cette côte. Ici, où que l’on se trouve, il suffit de pomper pour sortir de l’eau et arroser les jardins. La nappe est toute proche, alors les plantations sont légion. L’humidité crée une chape de brouillard qui bouche la vue sur les montagnes, on ne voit rien et on se mange du 50 degrés une bonne partie de la journée… Un vrai bonheur ! On se croirait d’une certaine manière de retour sur les rives de la mer Caspienne, la chaleur en plus.

En fait, on ne va jamais réussir à prendre un rythme agréable et à faire de belles rencontres… car nous sommes confrontés à un problème nouveau: le manque de sommeil.
Déjà parce que nous faisons de toutes petites et très mauvaises nuits : réveil à 4h30 du matin pour rouler avec les températures les moins pires de la journée ; et gouttes de sueur qui nous réveillent à force de couler dans nos yeux et de ruisseler le long de nos membres…
Mais aussi parce que nous n’arrivons plus à faire nos siestes comme avant. La chaleur rendant nos pauses en extérieur (à l’ombre d’un arbre ou sur la plage) totalement impossibles, nous allons chercher la clim des mosquées – en demandant l’autorisation de l’imam ou d’un érudit, bien sûr. À ces heures-là, les rues sont vides et toute la population locale se réfugie à l’intérieur pour une sieste de plusieurs heures (sauf les immigrés indiens et bengalis qui continuent à travailler jusqu’au dessèchement total). Mais s’il est une chose qui différencie les Iraniens des Omanais, c’est qu’ici la prière est encore plus sacrée que la sieste ! Alors ils sont très nombreux à faire le déplacement cinq fois par jour jusqu’à la mosquée du coin, pour se soumettre à Allah l’espace d’un instant. Et ils ont beau être très très gentils, le nombre à raison de notre sommeil… Car il y a toujours un con de trop qui se cache dans la foule, et qui saura gueuler suffisamment fort pour nous virer de son lieu saint. Les raisons ne sont pas toujours claires, d’autant plus que ce sont souvent ceux qui ne parlent pas anglais qui nous mettent à la porte…

J’y vois personnellement deux raisons. Premièrement une aigreur religieuse basique : vous n’êtes pas Musulmans, vous n’avez rien à faire ici ; et deuxièmement, parmi les phrases que répète l’imam, il y en a une rigolote mais particulièrement agaçante quand deux gars roupillent dans un coin alors que Môssieur fait l’effort de sortir de sa sieste pour venir ici : «Il vaut mieux prier que de se prélasser dans son lit.»
C’est sûr, cela peut agacer. Je pardonne donc aux quelques messieurs qui nous ont foutus dehors à coup de pied ou en nous gueulant dessus…
C’est pas simple d’être pieux, surtout quand on n’a pas choisi sa religion, et que la première prière de la journée est à… 4h du matin. Hé hé !
Du coup dans cette histoire, on ne dort pas, on roule 100 bornes par jour, la température extérieure est systématiquement supérieure à nos 37 degrés corporels et on boit jusqu’à 8 litres d’eau sans faire un seul petit pissou de la journée. Des vrais machines à suer… !

Mascate

L’arrivée dans la capitale se fait tout en douceur. En effet la ville est bâtie tout en long , coincée entre les bords de la mer d’Oman et les montagnes. D’ailleurs, ces dernières ne se gênent pas pour empiéter allègrement sur la fine bande de terre plate, coupant ainsi la ville en plusieurs parties nettement distinctes. Pour circuler entre les différents quartiers, il n’y a qu’un seul moyen : les autoroutes suspendues. Ni bus, ni tram, ni vélo, ni piéton, un seul mot d’ordre : une voiture, et une bien grosse s’il vous plaît.
En dehors de cela, Mascate est une ville bâtie de villas et de petits immeubles de trois étages, tous peints de blanc. Quelques quartiers dégagent un certain charme, que mon allergie pour le fric inutile a vite fait de rattraper… Cela sonne une fois de plus bien trop artificiel à mes yeux.
Un visage est également présent partout, celui du Sultan Qabus bin Said Al Said. Un bon petit culte de la personnalité, dans un pays monarchique, ça ne fait de mal à personne !

Après une interview télé improvisée, nous rejoignons Jon chez lui, c’est le WarmShower qui va nous héberger durant tout notre séjour ici.
Jon est un expat anglais qui a choisi de s’installer à Oman après avoir bouclé un tour du monde à bicyclette. Un brin compétiteur, il l’a terminé l’année dernière après 12 mois et trois semaines passés sur la selle avec plus de 30 000 km dans les cuisses… Il roulait fort, c’est une grosse performance. Environ deux fois plus de bornes que nous chaque jour avec des séries de 200 km quotidiens par moment. Si fort, que quand il a réalisé qu’il pouvait tenter de battre un record du monde de distance une fois rentré en Angleterre, il s’est entraîné à accélérer encore l’allure… jusqu’à des pointes de 300 km/jour, en Chine centrale. Avec un vélo chargé, c’est vraiment très impressionnant.
De retour au pays, il s’est présenté à une compète de distance sur vélo ultra-light, et comme prévu il a fini champion de son pays… en raflant au passage la 3ème place mondiale. Dans les 830 km parcourus en 24 h. Ça calme son homme.
Des commentaires, mon cher Jon ? : «Je me suis permis deux poses de 5 minutes après 8h et 16h de vélo, pour que mon équipe me nourrisse, me nettoie et regraisse l’engin… C’était trop, la 2ème place m’est passée sous le nez à quelques centaines de mètres près, et j’étais à moins de 10km de la 1ère !»
Un brin compétiteur, je vous disais.

De par son tempérament légèrement hyperactif, nous ne le voyons que très peu. A peine quelques quarts d’heure par-ci, par-là… Mais il nous laisse utiliser son appartement à notre guise, c’est parfait pour récupérer tranquillement et arriver à bout des démarches administratives du Visa indien. Durant ces deux semaines de repos, nous prenons un nouveau rythme, ponctué de belles séances de plongée en apnée sur les rivages de la mer d’Oman, d’allers-retours à vélo sur les autoroutes de la ville pour rejoindre telle ou telle ambassade, et enfin de grosses siestes les après-midi.

A propos de la plongée, nous sommes vernis!  Jon nous laisse utiliser ses palmes, masque et tuba… alors on s’en donne à cœur joie ! Car si la vie ne s’installe que très difficilement sur ces terres arides, sous l’eau elle prolifère. Poissons multicolores, coraux, anémones géantes, tortues vertes, étoiles de mer et coquillages tous plus beaux les uns que les autres… On se régale !
L’eau est beaucoup trop chaude pour nous rafraîchir, et dès que l’on en sort, la poisse humide nous colle à la peau instantanément, mais il fait tellement chaud dehors, que c’est encore dans l’eau que nous sommes le mieux. C’est une bien agréable routine qui s’installe alors…

Nous passerons également quelques soirées avec Jon, dans différents lieux branchés de la ville. Professeur dans un collège anglais, il enseigne aux petits expatriés le jour, et sort la nuit avec parents et collègues. Un réseau composé quasi-exclusivement d’Anglais jouissant d’un bon salaire dans le milieu du pétrole ou dans les à-côtés de la vie d’expatriés.
Très peu de mélange avec la population locale donc, et une vie légèrement hors-norme qui perd parfois en repères moraux.
A moins que ce soit normal en Angleterre que les instituteurs en week-end aillent se prélasser dans la piscine d’un hôtel 5 étoiles du bord de mer, avec la carte de crédit laissée derrière le poolbar pendant qu’ils sirotent un cocktail dans l’eau, avant d’aller se dandiner sur le dance floor extérieur (mais quand même climatisé) du palace le plus huppé de la capitale.

C’est le problème des pays islamiques, ça. Comment attirer les étrangers dans un pays où l’alcool est prohibé ? Et bien en donnant des passe-droits aux hôtels de luxe. Pas de bar, pas de pub, si vous voulez une pression, prenez la direction d’un hôtel classieux ! Du coup, une bonne partie de l’activité se déroule là dedans, avec toute la superficialité et l’hypocrisie que ces lieux peuvent colporter…

Les wadis

Si notre passage à Oman est pour le moment très loin de nous enchanter, il faut aussi remettre les choses à leur place. Nous sommes en été, là où les chaleurs sont les plus insoutenables. Nous sommes dans la capitale d’un pays du pétrole, où les locaux sont riches d’être nés ici et non parce qu’ils sont entreprenants. Où l’argent est roi plus encore qu’ailleurs, réduisant la plupart des tentatives de faire des choses avec son cœur à néant. Nous sommes aussi dans un pays très religieux qui tend à renouer avec les fondamentaux de l’Islam, avec des conséquences – à mes yeux – tout à fait dramatiques au niveau des droits de la femme. Un pays où le dogme empiète sur les libertés individuelles, avec par exemple l’obligation de suivre le Ramadan pour tous – étrangers inclus (et nous l’avons échappé belle, car se priver de boire et de manger en public par cette température aurait été suicidaire pour nous…) Nous sommes aussi dans une monarchie… avec un culte de la personnalité du Sultan.

Enfin bref, rien qui me fasse bien rêver aux premiers abords. Et pourtant, il nous suffira de nous éloigner de quelques kilomètres seulement de Mascate pour découvrir un autre Oman. Avec une autre culture, avec un sens de l’accueil sans limite, avec des paysages à couper littéralement le souffle, avec une vie rurale encore très bien préservée…
Un Oman qui nous dit : «Revenez ! Revenez en hiver ! et auquel on répond Oui ! Dès que possible, mon ami !»
C’est en stop que nous décidons de partir à l’exploration des wadis, environ 150km plus au Sud. Nous ne disposons pas d’assez de temps pour les rallier à vélo, et puis cela nous changera un peu…
Nous n’avons pas l’habitude de faire ça, alors tout nous surprend, c’est rigolo. On s’envole comme sur un tapis volant au-dessus des montagnes, confortablement installés dans les voitures luxueuses et climatisées qui nous ont embarqués à la vue d’un pouce à peine levé.
Un homme n’hésitera pas à faire cent kilomètres de plus pour nous mener à destination, alors qu’il habitait à 10 bornes à peine du lieu où il nous avait pris. Je veux bien que l’essence ne soit pas chère ici, mais c’est quand même un sens du devoir des plus… inhabituels !
«Quand vous voudrez revenir à Mascate, appelez-moi, je viendrais vous chercher, mes amis !» nous lance-t-il, heureux de nous avoir rendu service. Éberlué par tant de générosité, comprenant qu’il a fait le détour uniquement pour nous, je ne sais même pas quoi répondre.
Les wadis s’avèrent être la révélation ultime de ce voyage en Oman. Ces vallées sculptées par les vents et l’eau nous clouent au sol et nous réduisent par leur immensité à une condition de simple fourmi. Minuscules insectes que nous sommes, submergés par notre insatiable curiosité à vouloir atteindre les choses inaccessibles qui nous entourent… Vous pourrez retrouver un extrait du carnet de jeunesse d’un garçon du wadi Tiwi dans le dernier article de Flo. Pour le reste, les photos parleront d’elles-même.

Nous rencontrerons également une bande de jeunes du coin, au moment de revenir à la civilisation. De quoi déguster dans toute la splendeur de l’accueil spontané, leur fameux café arabe à la cardamone, des dattes fraîches plus sucrées les unes que les autres et finalement un énorme barbecue sur une plage de galet. Tolérance et fraternité coulent définitivement dans le sang de ces jeunes gens, nous faisant oublier les quelques coups de savates des jours précédents.
Chaque pays est différent, chaque culture a ses particularités, ses originalités… Il nous faut prendre le temps de les découvrir et de s’y adapter en douceur, tout simplement. À trop vouloir reproduire les schémas connus, on tombe dans une sorte de mal du pays. On le vit difficilement, on ne s’y prend pas bien et on ne comprend même pas d’où vient le problème… ! Encore une chose que ce voyage nous enseigne : se remettre en question et apprendre de l’autre. Encore et toujours.

Une charmante rencontre

Une charmante rencontre

Volera, volera pas ?

Afin de récupérer nos passeports, une fois de retour à Mascate, il nous faut satisfaire à une petite entrevue avec le consul en personne. Simple formalité, ou devrais-je plutôt dire simple curiosité. A part me filer son numéro en disant que maintenant nous sommes amis, il ne nous dira rien d’intéressant sur l’Inde.
Il ne nous reste maintenant plus qu’à réserver un vol pour Bombai qui accepte les vélos sans surcoût exorbitant, et le tour sera joué !

Les cadoms d’aéroport que nous sommes rencontreront quand même quelques difficultés, mais avec le recul, il s’agit plus d’anecdotes rigolotes que d’autre chose.
Comme le suspense d’avant départ quand nous avons réalisé qu’un énorme cyclone était en pleine formation au milieu de la mer d’Oman, exactement entre Mascate et Bombai… Volera, volera pas ?
Ou bien le moment entre l’enregistrement des bagages et le passage du portique de sécurité… où j’ai «discrètement» enfilé la totalité de mes vêtements, et rempli mes poches de tous les bouquins et autre merdes lourdes que je me trimbale afin d’alléger mon bagage à main. J’étais un brin ridicule… mais ça a marché ! 7 kg de matos rien que sur moi, à 20 €/kg de surplus on ne rigole pas, ha ha ! Tous les autres bagages ayant été triés et préparés au gramme près auparavant… On s’en est plutôt bien tirés. (Je vous laisse quand même imaginer le confort de mes 12 couches, incluant doudoune et veste gore-tex au moment de rejoindre l’avion sur le tarmac chauffé à 45 degrés… un grand moment).

Pret à embarquer !

Pret à embarquer !

Dans quelques heures? nous atterrirons à Bombai, pour une immersion en Inde de plusieurs mois. Cela fait tellement de temps que nous attendons ce moment… on est chaud bouillant !

Clem

J255 à J273 sur la carte

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Une réflexion sur “29. Du soleil de Dubaï à la mousson de Mumbai

  1. Je comprend que ce Wadi vous ait laissé sans voie… Juste magnifique !!!! Pour le reste no comment…ce n’est en effet pas le même monde, un espèce d’univers parallèle… Ça me rappelle le mois passé à Barhein, en plein ramadan, sous 45 degrés à l’ombre. Beurk !!!!
    Courage à vous et prudence !!

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