31. Photo de classe

Aujourd’hui, c’est la rentrée des classes. Je découvre avec curiosité et excitation le minois de mes nouveaux élèves. Ils sont là, au fond de la cour, tous bien rangés et ordonnés comme le photographe le leur a demandé. Bien entendu, ils exposent leur meilleure apparence et les sourires scintillent avec facilité. Sauf un, il en faut toujours un, en haut à gauche.Les cheveux en vrac et les habits froissés, il a certainement oublié la traditionnelle photo de rentrée. Ou peut-être n’a-t-il pas eu vraiment le choix? Car ici en Inde, l’inégalité est un principe. Alors plus qu’ailleurs, ce portrait de classe n’est qu’une vitrine propre et sans rayures cachant, derrière sa teinte, nombre de fractures et déséquilibres. Approchez un peu, je m’en vais vous les présenter. Allez! Approchez  donc! Qu’ils soient grands ou petits, ce ne sont que des enfants. Le sourire pendu aux lèvres, tous ne demandent qu’à percevoir les limites du monde qui les entoure.

Salle de classe

Salle de classe


Prenez lui, avec son uniforme, par exemple. C’est le plus chanceux. Cela fait maintenant cinq années qu’il est là. Depuis son premier jour dans l’établissement, ses journées débutent d’une façon identique. Jamais le rituel ne vient à changer. Les adultes voient en ce cadre un moyen de rassurer l’enfant. Ainsi tous les matins, il tend ses bras, étire son cou, impose à son corps quelques étirements. Puis le chant à l’unisson rassemble tous les élèves dans la célébration de Ganesh, Vishnou ou bien encore Shiva. Enfin, marquant le respect à l’autorité, il se mettra au garde-à-vous puis rejoindra sa salle de classe. Bien sûr, il ne comprend pas vraiment pourquoi il doit se plier au dispositif. Mais cela lui a forgé un caractère docile et sérieux, c’est ce que dit le directeur. Alors assis dans la classe, il attend sagement que le professeur dispense son enseignement. D’ailleurs, l’école vient juste d’être équipée en tables et chaises. Avant, tout se passait au sol. Quand je vous dis que notre gaillard est chanceux. Par contre les livres, eux, ne sont pas encore là. Peut-être arriveront-ils sous peu.

Et puis il y a lui aussi, le petit dans le coin. Son cas est un peu particulier. En fait, il ne fait pas réellement partie de la classe puisqu’à l’école, lui, il n’y va pas. Enfin si, mais pour travailler. C’est un employé de l’établissement, en quelque sorte. Son père l’a fait embaucher pour « arrondir les fins de mois » comme on dirait par chez nous. Mais à 1€50 par jour, autant vous dire que les mois se finissent un peu pointus. D’autant que cette misérable somme sert en grande partie à entretenir le cancer du père. Pourtant le môme est vaillant et brave. Il prend son travail très au sérieux et se fera un plaisir de vous aider. Vous savez, le sourire pendu aux lèvres. Il a les yeux qui brillent, cet enfant. il respire l’intelligence et la vivacité mais personne n’est là pour le lui dire. Alors il se débrouille, tout seul. Comme il l’a toujours fait. Cela fait de lui quelqu’un de bien plus fort que certains adultes qui l’entourent. Après la classe, il joue avec les enfants de l’internat et le soir, il file derrière la plaque en fonte servant à cuire les chapatis, base du repas indien. Parfois, il dit que son avenir se reflète au fond du métal sombre et qu’il ne comprend pas « pourquoi lui et pas les autres ». Mais au fond de son regard, on voit bien qu’il a compris. D’ailleurs, plusieurs soirs, je l’ai surpris assis au fond d’une classe à ouvrir et déchiffrer des manuels de langue, d’histoire et de géographie. Lucide, il sait qu’un jour sa soif de savoir donnera à la fonte quelques reflets dorés.

Ah! Voilà le meilleur. Une sorte de crème de la crème. Ce grand couillon a beau avoir soufflé ses quarante bougies, il n’a pas encore atteint l’âge adulte. Et pour tout dire, nous n’avons que peu d’espoir qu’il y parvienne un jour. Quelque part, il est en échec scolaire longue durée. Il souffre cet enfant. De TOK, Trouble Obsessionnel du Klaxon, ce mal qui touche nombre d’Indiens et qui assourdit la population. Depuis qu’on lui a mis un bus entre les mains, pensant lui donner de nouveaux objectifs et un horizon plus ensoleillé, l’imbécile ne cesse de gagner en dangerosité, jour après jour. Il fait corps avec le cataclysme qu’est le trafic indien. Il en est un des acteurs principaux. Utilisant son klaxon comme une arme ravageuse, il dévaste les villages en les traversant le pied dans le phare, se contrefichant de la vie comme de la mort, chiquant son indifférence. D’ailleurs sa stupidité l’a déjà donnée, la mort. En percutant violemment le ruminant sacré, il ne perdit « que » l’espoir d’une réincarnation agréable, pourtant tant prisée. Nous craignons tous le jour où l’insouciance enfantine traversera la route devant lui par mégarde, le payant de son sang. Le jour où il deviendra un assassin. Mais lui semble ne pas voir l’enjeu, ne pas distinguer le bien du mal. Alors les kilomètres défilent à travers l’horreur. Et, à l’image du monstre boiteux lancé à contre-sens sur l’autoroute comme s’il s’agissait de son dernier voyage, notre homme continue d’affronter la vie comme il l’a toujours fait. Le sourire pendu aux lèvres et dans la mauvaise direction.

Il faudrait que je vous parle de celui-là également. Il est le type banal, le bon camarade, le gars simple. Difficile de vous dire son âge. Disons entre 10 et 70 ans. Mais finalement peu importe le nombre d’années vécues et le nombre de rides sur le front, le comportement sera le même. Avec lui, nous travaillons la considération. Des autres comme de lui-même. L’enjeu est de percevoir l’espace que chaque être humain est en droit de se donner. Celui qui permet de respirer, de regarder, de s’isoler et finalement de communiquer. L’objectif ultime de l’apprentissage serait de parvenir au respect de cette fameuse bulle et de celles l’entourant. Mais à le voir crier dans le simple but de discuter, à le voir toucher tout ce qui se trouve dans le périmètre de ses doigts, à le voir s’entasser auprès des autres dans un but souvent inexpliqué et inexplicable, on se dit que la route est encore longue. Et puis il y a la curiosité. Qui est un vilain défaut d’après les dires populaires. Ce dicton, fort peu reconnu dans la sphère pédagogique prend tout son sens avec notre élève. Car pour pouvoir l’expliquer, il nous faut la définir. Mais prenant des formes très variées, la curiosité voit ses limites se redessiner au quotidien. Ainsi notre élève les découvrira, les éprouvera et souvent, les dépassera. Mettez-le par exemple devant une bicyclette. L’enfant s’approche, tourne autour et en cherche le propriétaire (qu’il trouve vite à son faciès européen). Ses doigts n’ont rien touché depuis plus de 20 secondes, une démangeaison le prend, il touche la selle. Le propriétaire, calmement, lui demande de regarder mais de ne pas toucher. L’élève cerne alors la consigne et les limites de sa curiosité. Mais tout de même, les freins paraissent étranges. Il se demande bien quelle poignée correspond à tel frein. Il tente. Fort peu discrètement car le cycliste revient toujours calmement lui rappeler la consigne qui n’a bien évidemment pas changé. L’enfant comprend bien, mais il repère un système de vitesse l’interpellant fortement. Bien conscient que le geste qui va suivre ne lui est pas permis, il jette un rapide regard à l’homme, qui fait mine de ne pas surveiller. Puis se lance dans un jeu de déréglage des vitesses suscitant chez lui une immense joie. Droite et gauche, les deux poignées sont torturées jusqu’à ce que les butées mettent un terme au massacre mécanique. A la vue de cet acharnement, le propriétaire se lève, abandonne toute posture calme, et vient élever la voix pour littéralement gronder notre enfant (plus ou moins âgé, je vous le rappelle). Il lui faudra même user de ses bras pour mettre le turbulent hors de portée de l’objet, la parole et les gestes ne suffisant pas. Cet exemple, fort commun et quotidien, vient simplement nous montrer que ce type d’élève n’est ni méchant, ni dangereux mais éprouvant. Et son grand nombre ne facilite évidemment pas la tâche.

Je terminerai par le jeune brun en bas à droite. Lui, c’est une toute autre histoire. Ses parents lui ont très vite donné les billes nécessaires à son épanouissement intellectuel. Il fait partie de cette nouvelle caste supérieure,  celle des anglophones. L’éducation étant fortement absente chez une grande partie de la population, cette aisance intellectuelle donne à notre jeune et dynamique élève le pouvoir sur un peuple peu instruit. Ce pouvoir peut se traduire par deux formes bien différentes. La couleur de son avenir sera celui d’un homme honnête ou crapuleux, il devra se placer entre le bien et le mal,  choisir entre ange ou démon. En effet, comptant sur sa vivacité d’esprit, l’Inde voit en lui un éducateur, un réformateur, un individu bien pensant partageant son savoir pour le bien de sa communauté, de son peuple. C’est ce que l’école veut faire de lui. C’est ce que nous voulons faire de lui. Mais la pente est raide et glissante. Il lui suffira de mettre un pied en dehors du chemin pour que la lueur de ses yeux reflète celle de l’argent. Pour que sa ruse ne prenne pour amante la manipulation. Et qu’au travers de cette liaison dangereuse, l’homme prenne le pouvoir sur ceux qui l’entourent et débute l’exploitation de leur docilité en s’attaquant tout autant à leur énergie qu’à leur argent. L’arnaque et le mensonge remplaceront alors la patience et le partage. L’enjeu est de taille. Mais le sourire qui pend aux lèvres de cet enfant nous garde bien de nos idées noires, préférant insuffler un courant d’espoir.

L’exhaustivité serait ici une prétention bien maladroite. Car après ce rapide et stéréotypé tour d’horizon, vous conviendrez sans difficulté aucune de l’impossibilité d’établir en ces lignes une catégorisation valide de ces hommes qui nous entourent. L’humain reste l’humain. Avec ses surprises et ses constances. Laissons le temps et la pédagogie nous montrer si la direction choisie tourne le dos au passé, tentant alors d’effleurer du bout des doigts, un horizon moins chaotique.

Flo

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