32. J’irai dormir chez vous

L’Inde. Cela ne fait que quelques jours que nous avons atterri ici et déjà il s’est passé suffisamment de choses pour écrire un livre entier ! Pourtant nous n’avons rien fait d’extraordinaire, juste traverser la grande Bombay, puis ouvert les yeux sur les nouveaux visages qui nous regardent et les paysages inconnus que l’on voit défiler. Rien d’habituel dans cela! J’ai l’impression que ce pays va nous en faire voir de toutes les couleurs… J’ai le pressentiment que nous ouvrons en ce moment un chapitre qui n’a pas d’égal depuis le début du voyage en France. Quelque chose d’inexplicable au premier abord, qui nécessite pour être cerné un recul que nous n’avons certainement pas. Quelque chose… qui touche à l’Homme, j’ai l’impression. À l’Homme et à la vision que l’on peut en avoir de par le monde. Je me sens humainement différent des gens d’ici, intrinsèquement, et je ne peux expliquer ni pourquoi ni comment.

Le Rajastan

Laissons donc mes questions existentielles de côté pour plonger dans une visite plus concrète de cet extraordinaire pays. Une terre grande comme la partie de l’Europe qui s’étend du Portugal jusqu’à la Pologne en englobant les îles anglo-saxonnes. Un pays qui s’est affranchi de son colon anglais il y a seulement 68 ans, où l’on parle plus de 40 langues et dialectes, où les religions se croisent et se métissent au fil du temps. Un pays de 1,3 milliards de citoyens, qui compte la plus grande communauté hindoue au monde, mais aussi la seconde en nombre de  Musulmans… Le pays de tous les superlatifs pour parler du grandiose et du catastrophique ; le pays où le mariage gay est autorisé mais où la femme est encore souvent perçue comme la servante de l’homme ;  le pays où l’on doit choisir entre M, F et autre au moment de renseigner son sexe à la demande de Visa, mais où le bisou demeure interdit sur les écrans de cinéma!
Bref, un pays qu’il sera impossible de décrire dans son ensemble sans manquer de respect à la moitié au moins de la population, et où chaque observation, chaque découverte, pourra être contredite et remise en cause aussi bien à l’autre bout de la péninsule que dans la même rue…

Depuis notre séjour chez Firdosh le Zoroastrien, déjà un mois s’est écoulé. Nous sommes maintenant au pied du grandiose Taj Mahal, dans la ville d’Agra, et je me trouve bien en peine de raconter ce qu’il s’est passé entre-temps.
Tellement de choses différentes, tellement d’expériences uniques, bonnes ou mauvaises, tellement de surprises… tous les jours, sans exception. Comment cela est-il possible ? Comme je vous le disais plus haut, un mois en Inde est loin d’être suffisant pour commencer à comprendre ce que nous vivons… tout juste à mieux l’appréhender. D’autant plus que ces expériences étant profondément personnelles, car touchant à l’humanité de chacun, il n’y a sûrement pas deux façons identiques d’aborder ce pays. Par exemple nous avons eu l’occasion, les jours passés, de rencontrer quelques backpackers d’Europe et d’Amérique. Ces voyageurs qui se promènent sac au dos, libres comme l’air, avaient une vision de l’Inde assez éloignée de la mienne. Plus nous avancions dans la discussion, moins j’avais l’impression de parler du même pays. Ils s’émerveillaient de choses complètement banales à mes yeux, et je découvrais grâce à leurs récits de nouveaux mets ou de nouveaux lieux incontournables qui étaient sur le point de nous échapper… Cela pour une raison relativement évidente : nous sommes voyageurs des campagnes et des routes quand ils sont voyageurs des villes.
Les villes sont bien courtes (et bien désagréables… ) à traverser à vélo par rapport aux étendues qui les séparent. Mais si le tourisme a souvent épargné les zones rurales, c’est moins le cas pour les villes, qui regorgent de vieilles choses à visiter. Notre manière de voyager, à la facon d’Antoine de Maximy dans son émission J’irai dormir chez vous, approche plus les gens simples, qui vivent de leur terre avec leur foi et leurs traditions. Nous délaissons volontiers les zones peuplées, plus touristiques et peut-être plus faussées…
Il y a autant de voyages que de voyageurs, toutes nos expériences sont différentes, et voici un petit morceau de la nôtre.

Notre voyage jusqu’au Taj Mahal va nous faire passer petit à petit d’une zone verdoyante et tropicale à des terres plus sèches où l’on cultive dans le sable le blé et la patate avant de terminer dans le fin fond du désert du Thar, à chercher de l’ombre entre les dunes et les quelques buissons épineux qui poussent là-bas. La verdure reprenant petit à petit le pas sur le désert, nous reviendrons ensuite progressivement à des zones au climat continental, avec des cultures de millet, de maïs, puis de canne à sucre et enfin de riz.

Lors de ce petit périple nous ne traverserons pas moins de quatre états, dont celui du Gujerat et du Rajastan. Le premier est connu pour son excellente gastronomie, ses ateliers de polissage de diamants et son interdiction stricte de consommer de l’alcool, tandis que le second est considéré comme l’état le plus rigoureux dans le respect de ses traditions, avec des tenues extravagantes pour les femmes, des turbans de toutes sortes pour les hommes et une dominance musulmane clairement affichée. Les différences entre états peuvent être très importantes. A la manière des Etats-Unis, les lois peuvent changer de l’un à l’autre, on trouve même parfois des douanes entre eux.

Pour commencer en beauté, nous sommes tombés, le jour où nous avons quitté Firdosh, sur une famille de Brahmanes, la caste la plus haute chez les Indiens. Le jeune fils de la famille, Yash, nous a pris sous son aile et sur sa moto pour nous emmener faire un tour du propriétaire. Brahmane, on ne le devient pas comme cela, il faut naître dans une famille qui possède ce titre, avec tous les héritages que cela comporte. Yash nous a donc fait visiter l’école bâtie par son grand-père, le centre de tri de chikou de son oncle avant de faire un tour du côté des plantations de manguiers et de la villa que loue son paternel lors de mariages et autres grandes occasions. Ces gens sont au sommet de la hiérarchie sociale, sans pour autant vivre dans le luxe que permettraient leurs moyens. Non, tout au contraire ils vivent dans une modeste maison de quelques dizaines de mètres carrés seulement, et dorment sur des tables en bois, un confort ascétique digne de leur élévation spirituelle.
Nous mangerons, comme le veut la tradition brahmane, un repas végétarien, servi à même le sol et  dégusté avec les doigts de la main droite uniquement. Une succession de pains de toute sorte, tels des galettes de farine complète (chapatis) tout juste cuites sur la fonte ou jetées dans l’huile, des chips maison et des espèces de chips chinoises à la crevette (mais sans crevette…), viennent accompagner de petites portions de légumes, de dal et de curry au fromage. On boit du yaourt au cumin pendant le repas, et un verre de jus de mangue en dessert, accompagné de quelques-uns de ces beaux fruits. Le tout étant servi à volonté, on décédera par KO quelques minutes plus tard…

Forts de cette première expérience en famille qui nous a permis de recueillir quelques précieuses informations à propos des castes et du fonctionnement inégalitaire de la société indienne – que je garde pour un autre récit,  nous continuons notre route dans l’espoir d’en vivre d’autres.
Souhait exaucé le soir même, avec la rencontre d’un couple de Gujerati qui nous invitera à nous joindre au banquet de mariage d’un ami d’enfance. La gastronomie, je vous le disais, est une affaire d’état au Gujerat. Nous avons salué les jeunes mariés qui nous ont aussitôt invités à participer au repas de circonstance. Inutile donc de préciser à quel point nous nous sommes régalés à goûter un par un les innombrables plats qui avaient été cuisinés pour l’occasion. Cerise sur le gâteau, ils nous ont ensuite conduits dans le plus célèbre temple de la ville, afin de profiter des commodités mises à disposition des voyageurs par la demi-douzaine de Babas qui y vivent. Étonnant réveil que celui où l’on échange numéros et adresses mail avec des prêtres d’une telle envergure… Je crois qu’ils étaient aussi honorés de nous recevoir que nous l’étions d’avoir pu dormir en ce lieu. Ces hommes sont également des Brahmanes, mais dans la version ecclésiastique de la caste. Ils sont nimbés de spiritualité depuis leur tendre enfance et sont de véritables saints vivants aux yeux des hindous.

La journée suivante nous amena aux portes d’un petit village de campagne, dans lequel nous fîmes cette fois-ci la rencontre d’une famille de paysans musulmans. Dans une petite maison de brique perdue dans les champs de canne à sucre, gambadent poules, chèvres et… tourterelles en liberté.  Nouvelle et merveilleuse démonstration de générosité de la part d’un homme qui concède dans un premier temps de nous laisser planter la tente sur son terrain, avant de nous proposer de dormir sur la terrasse couverte, puis dans le salon, et finalement, au fil de la discussion, de nous offrir son lit. Par offrir, entendez que nous n’avons pas eu le choix de refuser l’offre, évidemment…
Une famille merveilleuse dans laquelle hommes et femmes riaient et papotaient ensemble… presque d’égaux à égales… Une très agréable surprise au vu du statut inférieur de la femme des campagnes en Inde… mais j’aurai le temps d’y revenir.
Un massala soda plus tard (drôle de coca sans sucre au cumin, sel et autres épices…) et nous étions plongés dans un profond sommeil, dans le lit même du père de famille!
Le lendemain, après avoir achevé un copieux petit-déjeuner composé de dal et de chapatis (je vais avoir des carences en sucre, moi… !), il a fallu quitter lâchement la maisonnée sans quoi le père aurait fini par trancher le cou du pauvre poulet qui devait nous servir de pique-nique. (Ah oui! On a décidé d’être végétariens en Inde).

Nous avons, les nuits suivantes, demandé l’hébergement dans quelques temples hindous sur notre route. De belles expériences encore une fois, avec toujours une petite touche surprenante à l’indienne… Comme dans le temple qui offre à qui le veut repas et dortoir, sur le principe de la charité et du bénévolat. Avec plus de 2000 repas servis chaque soir, je vous laisse imaginer la taille de la boutique ! Ou encore celui où nous apprendrons à nos dépens comment se pratique la prière des Hindous,  au coucher du soleil et surtout à son lever (très tôt… trop tôt), accompagnée d’une machine à fanfare frappant automatiquement cloches, tambours et cymbales pendant un temps infini et sans la moindre harmonie, dans le seul but de faire un raffut du feu de Dieu et de réveiller les campeurs. Je peux aussi parler de celui qui, dans sa grande clémence, accueille les ivrognes du coin, nous garantissant une nuit haute en déliriums et ronflements de toutes sortes… Et le temple qui est entièrement entouré de grillages pour ne pas que la tribu de singes locale n’investissent les lieux… Un de ces habiles primates parviendra à m’arracher des mains un sac de mangues pour aller se les boulotter tranquille sur un toit inaccessible…
Des temples de toutes sortes, de toutes tailles et à chaque fois différents. On ne s’en lasse pas !

En Inde, c’est connu, il y a du monde. 1300 millions d’âmes, paraît-il… Et comme je vous le disais, c’est quelque chose qui se ressent fortement. Au quotidien, aussi bien le jour que la nuit, l’homme est partout. Pour illustrer la chose, quelques exemples me viennent en tête… Comme cette «petite» famille qui nous a gracieusement invités à dormir dans leur future maison en chantier.

Adorables, ils nous sortent deux lits, les installent dans un coin et nous laissent tranquilles pour que nous nous reposions. Les chaï se succèdent et on a vent d’un repas en cours de préparation… de vrais maharajas ! Incroyable ! Après une grosse journée de vélo, on ne pouvait pas rêver mieux. A un détail près, peut-être… c’est que dans la petite pièce qui nous sert de chambre, 4 mètres par 5, avec deux lits et un tas de sable dans un coin… trente personnes sont enchevêtrées, immobiles et silencieuses, occupées à nous observer.

La tranquillité, je vous disais. Quel panard ! La petite famille et la moitié du village sont là pour regarder deux énergumènes qui viennent d’un pays lointain. Alors ils nous scrutent, nous sondent, nous écoutent, répètent chaque mot que l’on prononce dans leur langue, font des remarques, des commentaires, essaient de trouver une explication à notre présence ici, se rapprochent, nous touchent, nous collent… juste incroyable. Il faut le voir pour le croire ! C’est une sacrée expérience que de vivre la curiosité de cette manière. C’est aussi l’apogée du téléphone arabe (que je propose de renommer téléphone indien pour l’occasion). Nous expliquons au père qui baragouine un peu l’anglais d’où l’on vient et quels pays nous avons traversés pour arriver jusque dans leur village… Il s’ensuit une traduction approximative aux personnes qui l’entourent, qui elles-même reprennent à leur sauce le récit pour le vanter à leurs voisins respectifs… etc. Alors à la fin, nous avons traversé le Japon, les États-Unis, la Russie, l’Afghanistan et le Pakistan, nous ne sommes plus européens mais américains, et notre gouvernement nous paie pour faire ce voyage!

Ils sont incapables de répondre «Je ne sais pas» à une question. L’imaginaire des uns, la croyance ou la crédulité des autres enrichissent notre aventure avec ce qu’ils connaissent du monde… Et le résultat est des plus surprenants! Ha! Ha !
À la nuit tombée et après le régal d’un merveilleux repas végétarien poussé par de nombreux chapatis tout chauds, ils décident de nous installer dehors. Il y fait bien meilleur à vrai dire, pas de moustiques et une bise rafraîchissante juste comme il faut pour que la nuit soit des plus agréables. Ce sera en fait ma première vraie nuit à la belle étoile. Je veux dire, sans vêtement ni couverture, rien ne séparant mon corps du voile étoilé de la nuit… et ce jusqu’au petit matin. La lune forme un triangle équilatéral parfait avec Mercure et Vénus, des paons sauvages se promènent dans la campagne alentour, à la recherche de leur ami «Léoooooon !!!!», une bufflonne rumine paisiblement à quelques mètres de nous… C’est le bonheur.
C’est le bonheur car j’arrive à faire abstraction de la trentaine de personnes qui entoure nos deux lits et qui nous regarde dormir. Je n’entends presque plus les conversations, les rires, la musique du téléphone de l’un, les crachats de chique de l’autre, les demandes répétées du chef de famille pour savoir si : «Tout va bien ?». Je ne sens même plus que quatre gosses sont assis au bout de mon lit, tapant des pieds sur les montants de bois pour égrener le temps… Et je m’endors heureux comme Napoléon au bivouac sous l’oeil de son armée. Ces gens sont aux petits soins pour nous depuis le début, ils sont fidèles à la tradition indienne qui veut que l’invité soit considéré comme un Dieu. L’Occidental pourrait croire qu’en ce moment ils ne respectent pas notre sommeil par leur bruit et leur présence, alors que dans leur culture, cette situation est tout à fait normale.
Le silence et l’intimité sont des choses qu’ils ne lient aucunement au sommeil, et encore une fois, il faut le voir pour le croire. La distance et la proximité ne sont pas perçues comme chez nous.

Les jours suivants, nous aurons des expériences nocturnes du même genre, nous entraînant toujours plus loin dans les arcanes de la culture indienne, mettant à l’épreuve notre ego et nos habitudes européennes. Comme cette nuit que nous  passons dans un petit restau de routiers, après que le patron nous a proposé de prendre un repas veg et de rester pour la nuit. Les repas sont servis sur ces fameux petits lits de sangle. On y mange en tailleur, les plats étant posés sur une planche en bois, puis on vire la planche pour faire la sieste. Tout le monde fait ça au Rajastan, et pas que pour un petit somme, les routiers font parfois leur nuit entière dessus, à toute heure de la journée. Alors soit, puisqu’il nous le propose gentiment ! En fait, en Inde, le problème n’est pas de trouver où dormir… Car les Indiens peuvent dormir absolument partout. Non, le problème est plutôt de savoir dans quelles conditions on va dormir… Et là, ça se gâte ! À l’image de ce restau qui en plus de laisser pioncer les routiers sur les lits, propose également nourriture et boissons 24h/24… Avec pour conséquence directe que toutes les lumières sont allumées, que la musique est poussée à fond et que les employés de nuit s’activent comme des diables pour attirer les conducteurs de passage. On dort à deux, tête-bêche sur un lit, avec l’impression d’être en boîte de nuit ou de sardines ! Et c’est là le quotidien de la dizaine de personnes qui dorment à nos côtés… Sans parler des gosses qui servent les chapatis et qui semblent ne jamais s’arrêter pour dormir. Il n’y a rien de plus docile qu’un môme de 8 ans livré aux mains d’un patron pour la modique somme d’un dollar par jour, moi je vous le dis ! Ça semble peut-être banal de raconter cela, mais je vous assure que c’est une expérience pour le moins marquante…

La liste est encore longue des lieux plus ou moins extravagants dans lesquels nous avons dormi. En un mois, nous avons le temps de voir un peu de pays ! Je pourrais vous citer quelques écoles, où l’on nous prête une salle de classe ou une bibliothèque pour la nuit… Quand ce ne sont pas directement les enseignants qui nous prennent sous leur aile et qui nous accueillent chez eux. Être  professeur est ici bien plus reconnu que la plupart des autres métiers intellectuels, c’est le haut du panier en quelque sorte (traditionnellement réservé aux Brahmanes), alors Flo a carrément la cote !
Nous avons aussi été hébergés par quelques faux Warmshowers, qui prétendent être de grands cyclistes mais qui en ce moment tiennent… un hôtel ! Tiens donc. Pas de quartier avec les croquants de leur espèce, on crèche gratos sans se laisser faire, et on refuse les extras qu’ils essaient de nous vendre – après nous être assurés qu’ils ne tiennent pas plus de quelques secondes sur nos vélos… Nous avons également dormi dans des taudis, des cabanes de misère dignes de nos greniers les plus sombres et les plus sales… mais qui constituent ici une chambre des plus remarquables pour un chauffeur de tuc tuc ou de rickshow, tout content de nous inviter dans son palace quand il reconnaît en nous un lointain cousin de la famille des cyclistes. Peu d’entre eux ont la chance d’avoir un toit, et encore moins de l’intimité… La plupart dorment quand ils peuvent, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit ; et où ils peuvent, sur leur tuc tuc garé dans un bas-côté, sous un pont, sur un trottoir. Les pieds sur le guidon, les hanches sur la selle et les épaules sur la banquette arrière… dans le bruit incessant du trafic. Je vous jure qu’ils sont plus mal lotis que nos SDF…

On dormira aussi à la belle étoile sur un lit de camp en plein désert du Thar, près de la frontière avec le Pakistan. On s’est offert un petit safari à dos de dromadaire pendant deux jours, pour conclure l’épisode désertique en beauté… Une grande réussite ! Les photos parleront mieux que les mots.

Lors des poses en journée, on se laisse souvent tenter par des petits restau de routiers. On y mange d’excellents dal et autres repas veg avec des chapatis (pour une bouchée de pain!) C’est généralement servi à volonté et il y a souvent des petites surprises qui viennent avec… Comme du lassi (sorte de yaourt aigre), des pappads (chips craquantes de farine de lentilles), des raita, des morceaux de sucre de canne non raffiné, etc. Le tout agrémenté d’épices plus variées et plus fortes les unes que les autres.

Une fois d’ailleurs, le cuisto vient me voir avant de nous servir, pour me demander si je veux de cette épice un peu spéciale… Une sorte de lait de pissenlit absolument noir et très odorant. Me voyant sceptique, il n’hésite pas à en tartiner son index devant moi et à en déposer le contenu sur sa langue.

Très bien, je fais de même. Mais au contact avec ma langue, je reconnais immédiatement le goût très spécial d’une épice peu recommandable qu’une précédente aventure en Iran m’a permis d’identifier.

Les hommes autour de moi me regardant d’un air incrédule, je prononce un mot, un seul : opium. Les loustics se mettent à sourire d’un regard approbateur, certains même en rigolent… Je recrache tout sur le champ, ce n’est vraiment pas le moment !

Bonnes surprises, mauvaises surprises… Quoi qu’il en soit les Indiens nous en réservent de bien belles ! Chaque jour, ils nous étonnent un peu plus (et vice-versa), on ne risque pas de s’ennuyer !

Pour terminer ce tour succinct de J’irai dormir chez vous, je vous ai réservé une dernière nuitée (ma préférée). C’était dans la région du Gujerat, juste avant l’entrée dans le Rajastan. Vous souvenez-vous de ce que j’ai dit plus haut à propos des spécialités du Gujerat ? Après avoir découvert les mille plaisirs de sa gastronomie lors d’une célébration de mariage, dans toute la sobriété qu’impose ce petit état où l’alcool est interdit… Une dernière surprise, et non des moindres, nous attendait sur notre route.
À l’entrée d’un village, alors que nous étions en train de rouler l’exact 100ème kilomètre de notre journée, un homme nous fit signe de nous arrêter, exhibant une tasse de chaï et un large sourire. On s’empressa de le rejoindre et de s’installer sur les chaises qu’il nous proposait. On discuta alors une petite demi-heure de notre voyage, tout en sirotant un délicieux chaï à la cardamome. L’homme tenait un petit shop de réparation, c’était un mécano de pickup comme on en trouve ici à tous les coins de rues. On discutait, le temps passait, cinq ou six personnes s’étaient jointes à l’attroupement naissant… Mais nous n’étions pas décidés à partir car pour nous la journée était terminée. On se laissait simplement porter, se disant que ces braves gens nous trouveraient bien un endroit à squatter pour la nuit. Peut-être dans le shop même d’ailleurs, ou sous l’auvent, ou encore dans l’arrière-cour… qui sait ? Bref on ne bougeait pas et on laissait faire les choses, le plus simplement du monde.

Après un temps, le patron voyant que nous prenions racine, commença à s’agiter et à murmurer quelques mots à l’adresse d’un des hommes de l’assemblée. Ils nous regardèrent en coin, nous sondèrent du regard… semblèrent hésiter puis… finalement le deuxième reprit dans un anglais approximatif : «You want to see Polish place ?» Il prononça ces mots à mi-voix, comme pour nous faire entrer dans une sorte de complicité.

Je ne comprenais pas. Des Polonais ? Il y a des Polonais ici ? Polish… Police… ? Des poulets ? Non, ça n’avait aucun sens… Tant pis, je dis oui et nous suivîmes notre homme qui nous attirait déjà dans l’arrière-boutique.

«It’s my polish workshop», ajouta-t-il avec un grand sourire. Toute hésitation avait maintenant quitté son visage et il semblait tout à fait sûr de lui. Polish workshop… me dis-je. Se pourrait-il que ce soit un atelier de polissage ? Ici, dans l’arrière-boutique d’un petit mécano de village ? Mais que peuvent-ils bien polir ?

À mesure que nous progressions, les idées se bousculaient dans ma tête… Et il fallut encore quelques minutes avant que je réalise ce qui était vraiment en train de nous arriver. Nous venions de pénétrer dans un atelier caché de la rue, austère et fait de moellons bruts, où six petites tables étaient disposées. Elles contenaient en leur centre une pierre de polissage tournant à grande vitesse, et des hommes assis en tailleurs s’affairaient à y appliquer des outils rudimentaires réglés à l’aide de vis sur lesquels ils faisaient reposer des masses différentes. Un homme pouvait manier jusqu’à une dizaine de ces drôles d’outils, avec une rapidité et une dextérité qui forçaient le respect…

Commençant à comprendre, je regardai notre hôte d’un air insistant qui voulait dire «C’est bien ce à quoi je pense ?».
«Diamond…» me répondit-il simplement.

Bordel, mais oui ! Le polissage de diamants est une chose répandue au Gujerat, nous avait-on dit. Enfin de là à en voir pour de vrai… ! Je n’en revenais pas. Flo s’était déjà installé avec l’un des ouvriers qui lui avait fait signe d’approcher. Il lui donna une pierre ainsi qu’une loupe pour qu’il puisse admirer le travail. Pendant ce temps, le patron m’attira vers le bureau, duquel il sortit un simple morceau de papier blanc plié en quatre.

Tournage du prochain 007

Tournage du prochain 007

Ha! Ha ! C’est une blague, pensai-je. Là, dans un James Bond qui se respecte, il devrait y avoir une dizaine de beaux diamants à l’intérieur… ! Je n’eus pas le temps d’y réfléchir à deux fois, qu’il déplia le papier. Ne dévoilant pas un, ni cinq, ni même dix diamants… Mais plus de soixante-dix !!

Bon. Gardons notre sang froid, la suite du film après ce genre de scène s’effectue généralement avec pas mal de baston et de course poursuite en hélico, le tout largement arrosé par des tirs de kalachnikov…
Penses-tu… Il m’invita à m’asseoir pour mieux mirer ses cailloux, les déposa dans ma main sans aucune gène et me demanda ce que j’en pensais. Comme s’il s’adressait à un professionnel du diamant.

Quel toupet ! Reprends ta camelote, manant ! Ils ne sont même pas bien taillés, tes diamants !!

Le polissage de diamant du Gujerat

Le polissage de diamant du Gujerat

J’étais littéralement sur le cul. Ni plus, ni moins. Une telle confiance, une telle simplicité… La chose paraissait complètement banale ! On causa des prix, du voyage des diamants depuis l’Afrique jusqu’à Hong Kong, en passant par le Gujerat et le marché d’Anvers, des hommes à mallettes qui viennent apporter puis récupérer la marchandise, du salaire de ses gars qui ne touchent pas plus de trois euros par jour et qui polissent à la chaîne comme d’autres bâtissent des maisons ou assemblent des voitures en usine… Une vaste blague, je vous jure.

Bon il ne faut pas trop exagérer, et vous le verrez bien sur les photos, ce n’était que de tout petits diamants. Ils viendront plus tard parer de beaux tissus pour confectionner des robes de luxe vendues aux Émirats ou je ne sais quel endroit de ce genre. On n’a pas non plus tenu des diam’s de 24 carats entre les doigts, ce n’était que du tout petit modèle…

Nous avons passé toute la fin de journée en leur compagnie, avant de finalement nous endormir sous le fameux porche du mécano. À l’indienne, à l’arrache, dans la poussière humide d’une nuit d’été, sans complexe, dans le bruit des camions qui passaient à quelques dizaines de mètres de nous, à l’entrée d’un atelier de polissage de diamants.

Comment ils disent déjà ? Ah oui… Incredible India !

Clem

J278 à J304 sur la carte

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