33. Les Indes noires

Les Indes noires, c’est le nom d’un roman de Jules Verne que j’ai eu l’occasion d’écouter en pédalant grâce au formidable site litteratureaudio.com , qui vient conter jusque dans vos oreilles des histoires sensationnelles. Les Indes noires, c’est aussi pour moi une façon de voir les pires facettes que ce pays est capable de nous montrer. Et omettre d’en parler, c’est tricher !


Des différentes rencontres que l’on a faites, on a rempli nos sacoches de témoignages et d’aperçus de religions, de cultures et d’histoire… de quoi y voir un peu plus clair dans le grand melting-pot indien! Chose essentielle je crois, sans quoi on en viendrait vite à détester ce pays…
Je suis arrivé ici avec le préjugé candide que l’Inde est un sous-continent plein d’émotions et de spiritualité dans lequel on peut apprendre beaucoup sur soi-même et sur les humains en général à condition d’ouvrir son coeur aussi grand que ses yeux.
Sauf que… pour l’instant, je me trouve très très loin du compte. À ma grande surprise, l’Inde me rend plus agressif, plus imbu de ma personne, plus dédaigneux et moins respectueux des autres. Rien que ça…
Je ne suis pas très fier de découvrir ces nouveaux pans de ma personnalité… Plus le temps passe et plus je me sens devenir quelqu’un de mauvais. Comme un mal qui grandirait en moi, arrosé par l’abondante mousson indienne.
Well ! Redressons la barre, camarades ! Comment en suis-je arrivé là ??

De l’hindouisme
En Inde, l’Hindouisme, religion majoritaire compte plus de 900 millions de pratiquants assidus, suivi par une branche de l’Islam de plus de 100 millions de fidèles qui seraient pour la plupart d’anciens Hindous convertis. Il y a aussi le Sikhisme et le Jaïnisme, religions à part, mélanges des deux précédentes ; et enfin le Bouddhisme, majoritaire dans quelques coins reculés comme le Ladakh mais qui reste assez anecdotique à l’échelle du pays entier.
La société Hindoue est fondamentalement basée sur un principe d’inégalité entre les Hommes. Chaque personne naît avec des droits bien définis par la hiérarchie incontestable des castes. Il y en a quatre, celle des Brahmanes (prêtres et lettrés), les Kshatriyas (guerriers,  soldats, policiers), les Vaisyas ( commerçants, artisans et agriculteurs), et les Sudras  qui servent les membres des trois premières castes. En dehors de ce système, on trouve les intouchables, ou parias, personnes exclues de la société dès la naissance et, par défaut, condamnées à vivre à jamais dans la misère et la mendicité.
Premier postulat extraordinaire de cette société: il est impossible de changer de caste de son vivant! Inutile donc de tenter une quelconque rébellion ou un exploit personnel dans le but de monter d’un rang, c’est tout à fait impossible. Autrement dit, c’est une  recette imparable pour asservir les castes inférieures… Et comme les servants et les parias représentent près de 65% de la population, ça fixe bien les choses.
Alors, pour donner de l’espoir à tout le monde et assurer un contrôle optimal sur ces braves gens, on leur assure que s’ils adoptent toute leur vie durant une conduite exemplaire, ils se réincarneront – peut-être – en un membre de la caste supérieure. Et bien sûr si, à l’inverse, ils fautent: attention au déclassement… Les Indiens perpétuent donc un principe opposé à celui  des sociétés occidentales, où l’on gravit les échelons au fil de notre vie (pyramide de Maslow). En Inde, il faut mourir pour avoir une chance de progresser dans la société. L’âme vagabonde d’une vie à l’autre dans l’espoir de se réincarner un jour en Brahmane, seule personne capable de se libérer du cycle infernal des réincarnations et atteindre enfin le Moksha (la Délivrance).
Attendez… vous avez dit infernal ? Mais je croyais que c’était cool de se réincarner moi ?

Khalil Gibran décrit la chose tout en poésie avec la métaphore du cycle de l’eau. L’Ame du monde, l’Éternel, le Divin, … appelez-le comme vous voudrez, qui est représenté par l’Océan. Telle est la vérité, tel est le seul et unique objectif des myriades de gouttes d’eau. À chaque cycle, pendant l’évaporation, les gouttes quittent l’Ame du Monde pour s’incarner sur Terre et commencer leur grand voyage. Seulement, elles ne retrouveront pas toutes la route du grand Océan du premier coup… Certaines finiront dans un lac et subiront une nouvelle évaporation, d’autres s’infiltreront dans les nappes phréatiques où elles seront condamnées à des années d’errance souterraine. D’autres seront métabolisées par des animaux ou des végétaux, et devront attendre la mort de leur porteur pour reprendre un voyage à travers les ruisseaux de montagne, les champs,  les rizières et ainsi de suite… jusqu’à rejoindre irrémédiablement le grand Océan.
Le but de tout bon Indien est donc de se libérer de ce cycle des réincarnations, qualifié d’infernal car il n’y a rien de pire que d’être séparé de l’Éternel. La vie sur Terre est un supplice que l’on doit faire cesser par une mort en apothéose après une ultime vie de  Brahmane.
La religion indoue pose les bases d’une société inégalitaire, où la différence de statut entre les uns et les autres se ressent dans toutes les relations et dans tous les actes de la vie d’un Indien.
Chacun dans cette histoire tente de tirer profit de son voisin d’une caste inférieure en l’exploitant, le manipulant, le maltraitant… Combien de fois avons-nous assisté à des scènes où un homme en dénigre un autre, l’humilie, le rabaisse, le malmène… Et ce en toute bonne conscience !
L’inégalité justifie tout. Le travail des enfants en premier lieu, que l’on a largement pu vivre dans presque tous les restos et magasins de bord de route. Les gosses fournissent aussi, paraît-il, une main-d’oeuvre importante dans les briqueries aux fours brûlants et dans le démantèlement des épaves de bateaux échoués sur la côte du Gujerat…
L’inégalité  amène aussi aux plus grandes pollutions de tous les temps. Partant du fait que les déchets sont impurs, les Indiens laissent les intouchables et les serviteurs s’en occuper. Dans un restaurant par exemple, la chose est vue comme un service proposé par l’établissement. On peut tout jeter par terre, car quelqu’un viendra s’en occuper. À l’échelle du pays entier, les conséquences sont absolument dramatiques, puisque la majorité des habitants a le réflexe de jeter sans préoccupation les déchets dans la nature. Mais personne ne passe derrière cette fois-ci… Ainsi le Gange, fleuve sacré porteur de la vie sur Terre, est le véhicule de cargaisons d’immondices humains et surtout des rejets toxiques vomis par les pires usines jamais créées par l’Homme.
Les vaches, animaux vénérés comme des Dieux, mères de tous les enfants, qui apportent lait et beurre à profusion… crèvent au bord des routes, l’estomac gavé de sacs plastiques et autres détritus jetés là par leurs dévots. Elles pourrissent sur place, empoisonnant l’air des gaz toxiques de la mort car personne n’est trop impur pour déplacer la charogne…

Vive les mariés !
En Inde, plus encore  que dans les pays musulmans que nous avons traversés, le mot mariage est dénué de toute connotation amoureuse. Ce sont en grande majorité (70%) des mariages arrangés par les parents des deux parties. La femme n’y joue qu’un rôle très secondaire… Les Dieux du monde ne sont décidément pas très cléments avec la gente féminine puisque, en Inde, elles sont  d’office reléguées dans la caste des Sudras, celle des serviteurs. Naître femme, c’est vivre soumise. Aux ordres d’un père, d’une mère, puis d’un mari et d’une belle-mère (bien contente de voir arriver une petite jeune dans la famille, pour l’accabler de  tâches ménagères).
Combien de fois avons-nous été accueillis dans une famille où chacun nous a été présenté en grande pompe, avec le titre si possible, puis le métier s’il est digne, puis les grands faits qui décrivent sa vie … On vante, on met tout ce qu’on peut en avant pour épater la galerie et puis… Constatant l’absence totale de la femme de notre hôte, je lui demande s’il est marié (bien sûr que oui, tout le monde est marié ici! ). Il me répond avec un grand sourire de fierté que oui, il a une femme et que c’est même une très bonne femme.
Bien sûr, la meilleure je n’en doute pas… Mais, elle est où ta femme ? Lui demandé-je alors.
Et dans ces cas là nous avons droit à un geste un peu embarrassant de mépris et de désinvolture. Oh? Elle est là-bas… Nous montrant une petite chose à moitié cachée sous un sari, accroupie au fond de la cour en train de faire la vaisselle dans une auge boueuse. Pas un mot de plus à son sujet. Elle ne sera pas présentée, son nom sera exclus des conversations, et nous la verrons seulement quelques instants nous apporter un chaï ou le repas. Le regard bas pour ne pas fauter devant l’invité, elle servira toute la maison dans les règles de l’art avec toute la discrétion et la soumission possibles.
Quelle condition… Quel malheur ! J’apprends que les accidents domestiques sont chose courante. Il arrive que la jeune mariée décède malencontreusement d’un feu de cuisine ou d’une asphyxie au gaz carbonique en faisant les chapatis… obligeant le veuf à trouver une autre femme, peut-être même une meilleure cette fois-ci, et à empocher une nouvelle dot.
Car si, en Iran, le mariage était signe de ruine pour le futur époux au bénéfice de la famille de la belle, engagé qu’il était sur la foi et sur la loi à lui offrir quelques années de salaire en guise de dot… Ici en Inde, c’est tout le contraire. Les parents qui ont eu le malheur d’engendrer une fille doivent économiser dur jusqu’à son mariage pour pouvoir financer la bourse qui leur permettra de s’en débarrasser. Comme dit le dicton : «Avoir une fille, c’est comme arroser le jardin de son voisin.»
La classe divine.
J’ai vu des femmes se prosterner en silence devant leur mari, leur frère ou leur oncle à chacun de leur passage dans la maison, s’abaissant pour leur toucher les pieds en signe de… respect ? Soumission.
J’ai vu des femmes se prostituer pour payer la dope de leur bourreau de mari, shooté à l’opium…
Et puis dans tous les cas… l’amour n’existe pas. « On voit après le mariage, si ça vient… On ne sait jamais. » me disent les vieilles en rigolant. En fait, dès lors qu’ils ont un héritier mâle, tout est permis. Amant(e)s, prostitution, rapports entre copains, … C’est la fête du slip ! Quelle ouverture d’esprit, je suis surpris ! Ça fornique à tout va quelque soit le sexe des uns et des autres, entre potes, chez le barbier, entre frères d’arme à l’armée… ou entre moinillons du monastère.
Combien de fois me suis-je retrouvé dans la situation où mes hôtes (mariés, cela va de soit) souhaitent tellement mon bien-être qu’ils me demandent si je veux m’amuser avec une fille dans la soirée. « T’inquiète pas, on t’en fournira une, j’en connais deux trois en ville qui…  » Voyant que je ne suis pas vraiment intéressé, l’un d’eux finit par renchérir avec une blague lourde et pleine de vérité qu’il peut jouer le rôle de la fille si cela me chante. Je vous passe les mimes et le vocabulaire enrichi qu’il utilise pour faire passer le message… Il faut le voir pour le croire.
Eh oui… Dans une société où les femmes sont toutes mariées, cachées, en infériorité numérique ( il y a du tri depuis l’apparition de l’échographie… ), on obtient un peuple de frustrés sexuels, prêts à tout pour assouvir des désirs incontrôlables.

Namaste !
Bon, toutes ces choses relèvent de la religion et des traditions après tout. En tant que spectateur, je devrais me contenter de prendre note plutôt que de juger… et rester en dehors de leurs affaires. D’accord, mais c’est qu’elles m’affectent, ces affaires. Je deviens réellement quelqu’un de plus agressif et de plus colérique qu’avant… Alors d’où cela peut-il venir ?
C’est un tout, assurément. Un tout qui exaspère, un tout qui sidère, un tout dont la force de mimétisme vous transforme petit à petit. Tenez, un détail qui a son importance : la façon de dire bonjour et de s’adresser à une personne.
J’ai pris conscience depuis que je suis en Inde de la courtoisie avec laquelle évoluent nos sociétés. Nous émaillons notre temps de formules de politesse, de tournures de phrase choisies, … tout cela pour rendre agréable la conversation et les relations je présume.
En Inde, il y a bien longtemps qu’ils ne se fatiguent plus avec tout ça. À l’entrée dans le pays, on nous apprend que Namaste veux dire « Bonjour » d’une manière pleine de respect, et qu’il faut en abuser… Foutaise ! Personne ne dit Namaste ! C’est juste bon entre politiciens et pour attirer l’étranger… Chaque fois que l’on m’a adressé ce mot ,c’était dans une ville touristique d’ailleurs, et il veut dire «Pour toi, c’est deux fois plus cher !».
En temps normal, on ne dit ni bonjour, ni au revoir, ni merci, ni s’il vous plaît. On hèle la personne d’un « Hallo !! » puis on lui ordonne de nous apporter ce que l’on veut. Bien sûr, s’il y a la queue, l’usage est de doubler tout le monde. L’intonation de rigueur est dédaigneuse, voire mauvaise.
On vient réclamer son chaï comme un dû, bafouant toute notion de respect envers le tenancier et envers les autres personnes qui attendent leur tour.
Attendre son tour est une notion toute relative, bien sûr. Imaginez une foule ahurie se pressant pour avoir son ticket de pari sportif avant que les boxeurs ne montent sur le ring… Pareil!
Et bien ce n’est pas rien à vivre, figurez-vous. Quand chacune de nos interactions du quotidien ressemble à un match de boxe ou à une mauvaise scène de western… on finit par devenir un de ces cowboys sans respect qui commande un tord-boyaux en crachant sa chique sous le nez du patron pétrifié. Allons-nous entrer dans la mêlée, manquer de respect à tout le monde et arracher nous aussi notre ticket de pari en donnant quelques coups de coude au passage?

Sur la route
Une deuxième chose importante: nous vivons dans le trafic routier une bonne partie de la journée. Rien de moins relaxant, je vous assure ! L’automobiliste indien, plus que n’importe quel autre sur Terre, enlève son cerveau avant de monter à bord et se transforme en animal.
Plus de règles, plus de lois, plus de courtoisie, plus de respect. Une jungle primitive à moteur et à pédales!

Difficile de ne pas perdre le nord dans ces conditions! On sort de quelques heures de vélo dans un trafic éreintant pour aller s’imposer dans un café tel un boxeur qui veut se remettre avant le second round. On enchaîne avec une belle engueulade contre la trentaine de badauds  qui s’excitent sur les boutons  de nos vélos…

Dans ces conditions, je vous le dis parce que j’y suis : on devient des gros cons.

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3 réflexions sur “33. Les Indes noires

  1. Merci Clement pour tes récits qui sonnent vrai ( tu m’étonnes ! ) .Mon fils et sa compagne sont allés en Inde ,trois semaines en février dernier ,et en sont revenus amaigris mais surtout transformés . Je comprends mieux pourquoi car à leur retour , ils ont été peu loquaces !!! Bonne route et au plaisir de te revoir aux Jardins de la Belleuse .
    Marie Claire ( la maman de Marine )

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  2. J’espère que tu as laissé le cerveau de « gros con » à la frontière et que le Népal sera plus vivable. Redeviens vite le Clément formidable que nous connaissons !!! Gros bisousde nous 4

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