34. La fine fleur

Bam !
Me frottant la tête non sans une légère mais réelle douleur, je me réveille péniblement. J’ouvre les yeux, lançant mon regard à travers la vitre que je viens de percuter sous l’influence d’un ballottement semblant avoir largement dépassé ses vertus berçantes. La transparence relative du verre auquel je fais front est altérée par les gouttes qui ruissellent abondamment dans une course folle entre le ciel et le Gange. La compétition, à en juger par le débit démoniaque du cours d’eau, a indéniablement débuté bien en amont. C’est  la direction que prend l’autobus dans lequel nous sommes montés cette nuit, aux alentours de quatre heures du matin. Parti de la bourgade d’Haridwar, haute place de vénération du fleuve, création divine chez les Hindouistes, l’engin s’attaque aux premiers contreforts himalayens en entrant dans les 300 kilomètres de gorges qui nous séparent des différentes sources sacrées.

Le trajet en bus

Le trajet en bus

Mon esprit divague. Les yeux accrochés au vide, je chute dans un torrent de souvenirs. Ce n’est pas anodin d’être ici. Dans quelques jours, je quitterai mon camarade de voyage. Tout ce qui sera à la suite de cette escapade  montagneuse prendra une autre direction, celle du retour. Car le lieu où nous nous rendons apparaît comme un aboutissement. Celui de « notre » voyage. Un aboutissement au point le plus haut, au point le plus loin.

Le bus continue sa folle chevauchée, venant à bout des obstacles qui s’offrent à lui. Parfois au fond de l’étroite vallée, parfois en balcon, surplombant de plusieurs centaines de mètres les eaux tumultueuses, la route atteint les sphères de l’impensable. Ici, rien ne peut prétendre relever de la routine. Le chauffeur, bien que parcourant régulièrement l’itinéraire, ne peut se risquer à une quelconque anticipation car chaque virage peut dévoiler un nouveau caprice des forces naturelles ; sans parler bien évidemment de la probabilité élevée de croiser un autre véhicule dans une situation bien inconfortable. La Terre vit, règne et gronde dans les gorges. Une crue dévastatrice sous le joug d’une mousson abondante, un glissement de terrain qui transforme l’asphalte en un vulgaire champ de bataille, ou bien encore un éboulement venant fracturer la route dans toute sa largeur, privant les nombreux villages en amont de ravitaillement. Il vaut cher ce ravitaillement. Car de la vie, il y en a dans ces gorges à l’allure fort peu hospitalière. Les villages, plus ou moins importants, sont traversés par les sillons de la route. Les maisons isolées parsèment les flancs montagneux allant parfois se dresser là où un arbre n’oserait pas planter ses racines. Il en va de même pour la culture.  Unique. Celle du riz. Les rizières, qui viennent parfaire de leur couleur épatante une palette de verts déjà très variée, sont elles aussi vertigineusement accrochées dans des pentes si raides qu’elles ne tolèrent que des terrasses de quelques mètres de profondeur. On imaginerait voir un panneau donnant la direction du « bout du monde ». Car ces 300 kilomètres de trajet spectaculaire demandent aux voyageurs de patienter pendant un tour d’horloge complet.

Bien que fasciné par le décor unique qui s’offre à moi, mes pensées s’emballent et me ramènent à une autre chevauchée, celle que nous avons vécue sur le plateau anatolien. Il est loin, très loin. Toute cette route qui nous sépare de lui! Je me risque à une impossible reconstitution du chemin parcouru. Ce n’est pas une absence mais une opportunité. Car ce plongeon dans mes souvenirs est aidé par le décor que notre bus traverse. Chaque virage, chaque sommet, chaque petite vallée crée des énergies positives dans l’assemblage des morceaux que je tente de recoller. Déjà, s’il ne fallait traiter que de l’Inde, la tâche serait compliquée. Entre la jungle du Gujerat, les sables du Rajasthan et la luxuriante verdure de l’Uttarpradesh, comment puis-je m’y retrouver. Avant il y eut Oman et la fournaise de la péninsule arabique. Un millier de kilomètres a été englouti en ces terres sableuses et pourtant, je ne saurais assembler convenablement les images s’y rapportant. L’Iran, peut-être, est plus abordable. Son incroyable hétérogénéité de paysages aide à une construction logique du souvenir. Car si nous avons terminé par les chaudes îles du sud, je puis remonter le chemin à travers les vallées sèches et rocheuses, puis sur des reliefs plus humides et verdoyants, jusqu’au fameux désert de sel que nous avons traversé, alors que nous sortions tout juste du brouillard caspien qui avait succédé aux hauts plateaux montagneux qui forment le nord iranien. Et alors la voilà, l’Anatolie. Celle dont nous admirâmes les subtilités hivernales durant cinquante jours. Celle dont les côtes méditerranéennes furent le théâtre de notre rencontre, il y a six mois déjà. Je me laisse bercer.

Alors que la fatigue du voyage devient écrasante, la nuit me somme de revenir à la réalité. Il nous faut maintenant, pour que je puisse espérer replonger dans mes rêves, trouver un lieu pour dormir. Une rencontre népalaise permettra à nos duvets de reprendre vie et volume sur le sol poussiéreux d’un garage. Au petit matin, c’est à coups de pied que nous attaquons la montagne. Le sentier se glisse sans difficulté au fond d’une profonde vallée, dominé par des flancs de montagne dont on ne saurait dire s’il s’agit de falaises ou de pentes raides. La végétation qui y a élu demeure semble en proie à une vertigineuse instabilité. L’ascension se fait sans encombre sur un chemin aménagé. Nous sommes en direction d’une des sources du Gange. Tandis que les autres sont associées aux divinités hindoues, celle-ci a été captée par les croyances sikhs. La voie que nous empruntons devient donc celle d’un pèlerinage. Alors, au beau milieu de ce massif himalayen, la diversité est de mise. Nous cheminons entourés de Sikhs bien entendu, reconnaissables au turban et souvent à un accoutrement bien piètre pour l’altitude. Mais nous croisons aussi les locaux, ceux qui font la vie de cette vallée. Les guides, conducteurs de mules, Sherpas qui portent douloureusement matériels, déchets et humains. Enfin, plus rarement, notre regard est attiré par un équipement moins surprenant lorsqu’on se trouve à plus de 4000m d’altitude. Celui de randonneurs, indiens ou étrangers, venus profiter de ce cadre naturel incroyable que la croyance dogmatique tente aveuglément de diriger vers sa destruction.

Au milieu de ce relief sans limite ni réalité, la divagation est freinée par le mouvement lourd et répétitif des jambes. A l’image d’un saphir posé sur un disque vinyle abîmé, mon esprit saute et tourne en rond comme nous le faisions à Dubai, cherchant désespérément un moyen d’approcher le monstre d’acier qu’est la Burj Kalifa. Une fois de plus j’ausculte l’image d’un passé si lointain et si proche. Ces instants qui se libèrent de toute emprise temporelle n’ont de sens que dans le contexte du voyage. Car bien qu’elle ne soit pas encore terminée, le souvenir que je garderai de cette aventure commence à se dessiner. Comme un contour infini de moments courts car itinérants qui  se succèdent toujours mais qui peinent à se lier lorsqu’ils viennent doucement colorer mes idées. Alors au fond de la vallée des fleurs, ce n’est pas le pèlerinage auto-destructeur à la source du Gange du peuple sikh qui viendra ternir l’affinage de 180 jours d’un inconnu qui m’a petit à petit ouvert ses portes . Certainement pas. En outre, ce botaniste allemand et son incroyable charisme ou encore ce guide népalais passionné par le monde qui l’entoure participent tous deux à l’élaboration de ce complexe tableau. Simplement parce qu’ils sont ici, et qu’ils regardent des fleurs. Je prends conscience de la beauté du lieu comme de la fin de mon voyage. Que se passera-t-il si les deux se mélangent ? Il en ressort une odeur de nostalgie mélancolique et de sérénité légère. Une odeur qui, quand on l’attrape comme on respire l’air himalayen à poumon ouvert, vous donne envie de remercier. Remercier, même si cela n’a pas vraiment de sens. Remercier son camarade d’avoir partagé cette folle histoire, remercier, non sans ridicule, la nature d’être ce qu’elle est ici, dans cette vallée colorée. Remercier ces 6 mois à fleur de rencontre, à fleur d’aventure et à fleur d’amitié. Remercier ces 6 mois passés, à fleur de selle.

                                                                                                                                      Flo  

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3 réflexions sur “34. La fine fleur

  1. Salut Clem,

    Voilà déjà un an que tu as décollé, quelle formidable équipée, ton reportage sur l’Inde est magnifique. Ou vas-tu nous entraîner maintenant ? Chaque soir je regarde s’il y a du nouveau et je suis ton avancée sur la carte. Jacky et moi te faisons un gros bisou.

    Nana.

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  2. Quel voyage !
    Je te suis tout le temps et depuis le début avec grande admiration et petite jalousie 🙂
    Profite à fond, grave tes souvenirs au plus profond de toi !

    Toute la famille derrière toi mon pote.
    Sylvain.

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    • Merci mon ami, cela me va droit au coeur 🙂
      Vous etes tous avec moi tu sais, a chaque tour de pedal et a chaque km parcouru vers l’est, je me rapporche d’autant de vous mes amis 🙂
      Partir pour mieux revenir…
      A tout bientot !

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