35. Un nouveau départ

Delhi, 25 Août 2015
Seul. Je suis seul dans cette petite pièce sombre. Quelques meubles désuets encombrés de bibelots occupent les recoins qu’illumine péniblement la lumière blafarde d’un néon sale. La peinture vert d’eau qui recouvre les murs décrépis par le temps et l’humidité donne à cet endroit un air vieillot. Je suis assis sur une petite chaise au milieu de la pièce. À côté de moi, sur une table, git un sac plastique aux trois quarts empli de denrées informes et brunâtres. En face de moi, un écran de télé. Le poste diffuse un film de super héros de Marvel, je ne sais plus lequel.
La pièce est borgne mais un peu de lumière filtre à travers les rideaux d’une chambre adjacente.  Les rideaux sont tirés en permanence, il n’y a rien à voir dehors.
En réalité, de l’extérieur, ne parviennent que peu de choses. Les cris des vendeurs ambulants qui proposent eau fraîche, fruits et légumes aux habitants de la colonie ; les coups de  klaxon des deux roues qui s’aventurent jusque là ; de la crasse et une odeur de merde.


Ça fait trois jours que je suis là. Ça fait trois jours que Flo est parti. Il a pris l’avion à Delhi pour rentrer en France, comme prévu. Tout s’est bien passé. Il est d’ailleurs en ce moment même avec ma famille, en Haute-Savoie.
Et moi, je suis retourné dans l’appart de Zeeshan, un pote qu’on s’est fait en chemin, et je bouffe du sucre devant la télé. Trois jours que je n’ai pas bougé d’ici… Je m’étais acheté un kilo de ce merveilleux sucre de canne non raffiné, qui se croque en petit bloc dur et qui fond  délicieusement dans la bouche. J’ai presque tout mangé. Et les blockbusters qui défilent sous mes yeux sur cette chaîne de films américains, presque tous vus… Je crois que je ne vais pas très bien.

Zeeshan est parti lui aussi. C’est un jeune avocat de la middle class indienne et il vient également de quitter Delhi. Il a pris un avion pour tenter sa chance à Dubaï. Il m’a dit que je pourrais rester autant que bon me semblerait dans son appartement, si j’avais besoin de me reposer. Il est comme ça, Zeeshan, l’hospitalité dans le sang. Nous sommes arrivés chez lui 4 ou 5 jours avant le départ de Flo pour passer nos derniers moments ensemble dans la capitale indienne. C’était bien.
Mais maintenant je suis seul. Terriblement seul. Je n’arrive pas à trouver l’énergie de sortir,  de réagir, de rebondir, … Pas encore.
Je digère, lentement, mon sucre et son départ. Ma famille et mes amis me manquent terriblement.

26 Août 2015
Grand jour ! Aujourd’hui, c’est décidé, je me bouge les fesses ! Il est temps que je me décrasse un peu les bronches dans l’air vivifiant et le trafic  de Delhi. Et puis de toute façon, ce soir, Izhaar, un pote de Zeeshan, passe me prendre pour aller faire un tour dans le quartier musulman et manger un bout ensemble. Je pense que je vais aller m’installer chez lui quelques jours, histoire de me remettre doucement de mes émotions et de rassembler l’énergie nécessaire à un nouveau départ.
Six mois ensemble… Putain! Ce n’est pas rien. Décider comme ça, du jour au lendemain, de passer tout son temps avec la même personne. De vivre chaque minute du jour et de la nuit avec elle, de se réveiller, de manger, de partager des moments merveilleux dans des paysages uniques ou de se soutenir dans les moments difficiles quand une pluie froide nous glace sans répit pendant des jours ; ou que le vent brûlant du désert nous asphyxie par ses gaz suffocants…
Six mois où l’on partage tout. Absolument tout. Nos pensées les plus intimes, nos impressions et nos ressentis à propos des pays qui défilent sous nos roues, nos références, nos histoires d’avant. D’avant le départ… C’est plus qu’un compagnon de route qui vient de s’en retourner vers notre terre natale. C’est un frère.
Alors voilà, il me faut quelques jours pour digérer le vide. Et c’est normal après tout… c’est un vrai chagrin que j’ai au coeur.
Et puis ce n’est pas comme si j’avais plein d’autres copains prêts à enfourcher une bicyclette pour rouler avec moi. Ce n’est pas comme si j’étais encore en Europe, dans un coin facilement accessible où un ami pourrait me rejoindre. Non. Je suis en Inde. L’éventualité d’un soutien n’existe pas. Et seul Flo sait dans quoi il me laisse… Ha ha !
– Bon courage ! m’a-t-il dit à l’aéroport. Oui mon ami, merci, je vais en avoir besoin pour arriver à décoller à mon tour d’ici !

Je sors dans la rue. Il est temps que je fasse ma petite promenade quotidienne dans la colonie pour atterrir dans mon cybercafé préféré. Je dois faire des recherches à propos du passage de la frontière entre l’Inde et la Birmanie.
Dehors la ruelle est étroite et sombre, malgré le soleil radieux qui illumine Delhi aujourd’hui.  La lumière a du mal à descendre jusqu’à moi tant les immeubles sont collés entre eux, les balcons en vis-à-vis se touchant presque. Les fils électriques tissent une sinistre toile d’araignée au-dessus de ma tête. La chaleur est écrasante et l’humidité… étouffante. J’avance dans un dédale de rues plus étriquées les unes que les autres, construites sans aucun plan ni logique apparente. Je saute tranquillement d’un côté à l’autre, enjambe margelles, caniveaux, trous, flaques d’eau croupie et mare de boue avec une habilité qui démontre une routine naissante.
Je suis dans l’une des colonies arabes de Delhi, comme on en trouve des dizaines ici. En fait de colonie, c’est tout simplement un quartier enclavé entre de grands murs et qui ne possède qu’une ou deux entrées. Relativement coupé du reste de la ville donc, et avec quelques règles qui lui sont propres. Celle-ci est à dominance musulmane alors on y trouve plusieurs mosquées, et aussi de la viande de boeuf dans les gargottes du centre (chose rare en Inde).
D’ailleurs ce soir, Izhaar veut me faire goûter quelques-unes de leurs spécialités. Patte de boeuf bouillie, cervelle de mouton, kebab de poulet, … de vrais carnivores ces gens là ! Après un régime quasi végétarien d’un mois et demi, vais-je tâter d’un quasi de veau adulte ?

27 Août 2015
Grève générale dans les tuyaux, mon système digestif refuse en bloc la dernière proposition du patron en ce qui concerne l’introduction de viande avariée en masse dans mon estomac. C’est le blocus total.
Je me console en pensant que si ce repas carnivore était le dernier, il n’en restera pas moins l’un des meilleurs de ma vie ! Ces os de boeuf bouilli devenus fondants de moelle au point que l’on peut les manger presque entièrement… Mmmmmh !! Un régal !!
Je reprends doucement du poil de la bête depuis que j’ai emménagé chez mon nouvel hôte. Je me suis même lancé dans la visite de quelques monuments et quartiers de la ville à vélo. Chose courageuse qui en rebuterait plus d’un, mais sans les bagages ça va beaucoup mieux.
«Enjoy or Die» m’avait dit un Indien du Lion’s Club de Jaipur quelque temps plus tôt. C’est exactement ça…

Ce soir, j’ai rendez-vous avec des gars de la communauté Warmshowers de Delhi, qui doivent héberger deux cyclos français fraîchement débarqués d’Iran. On verra bien, qui sait, nous allons peut-être dans la même direction…
En attendant, je roule à pleine vitesse dans le trafic surbondé de la capitale, slalomant entre les bus et les voitures, accélérant aux croisements pour passer avant le flot contraire… Au milieu de vélos et de motos à deux ou trois roues, de rickshows, de carrioles en bois, de charrettes, de tracteurs, de camions énormes et de milliers de petites voitures. Chevrolet à développé une gamme spéciale Inde de véhicules  à envergure très réduite, type Saxo. Il y en a de partout ! Plus de 3000 autos sont vendues quotidiennement rien qu’à Delhi… Ça change des 4×4 énormissimes dont la même marque inonde Dubaï… ici c’est le nombre qui fait la force !
J’accélère, freine… et pile avant de reprendre une file plus loin, déboîte par la gauche, claque un rétro, me fait doubler par le mauvais côté, cogne sur la vitre du passager en lui repassant devant. C’est un vrai chaos, étalé sur 10 voies de large et sur des centaines de kilomètres de long dans toutes les artères de la ville. Je lutte. Je roule et me débats, pour faire respecter ma place. Place non pas de cycliste, mais simplement d’être humain, dans cette jungle urbaine.

Un être humain… Oui, c’est ça… Il est là le problème, je crois. Ça me fait penser à cette discussion que l’on avait eue avec un type sur l’autoroute… Je venais de crever, et étais en train de réparer la roue avec Flo sur le côté de la voie rapide. J’étais un peu sur les nerfs car mon pneu venait d’éclater lors du remontage, on devait donc le changer et tout reprendre à zéro. Ça arrive, ce n’est pas très grave… Mais bon, je n’étais quand même pas très à l’aise, car autour de notre petite bande d’arrêt d’urgence de 40 cm se trouvait agglutinée… pas moins d’une trentaine de curieux. Juste là, à nous regarder bêtement, sans rien dire. Des badauds. Mais le problème, en plus de se sentir observés comme des singes de zoo, c’est que nos copains créaient un vrai bouchon sur l’autoroute. Ils devenaient si nombreux que les voitures ne pouvaient presque plus passer. Les camions filaient pleine balle, klaxon enfoncé, frôlant de peu les curieux qui nous entouraient, sans provoquer la moindre réaction de leur part. Ils restaient là sans bouger ni prêter la moindre attention au trafic. Incroyable. L’anesthésie par la rustine.
À ce moment là, je me suis un peu emporté, n’ayant pas leur capacité d’abstraction envers les klaxons de paquebot des bus enragés qui tentaient de se frayer un passage. J’ai essayé de disperser ces braves gens par des signes, des gestes, des mots puis finalement… en gueulant. Mais rien à faire, ils restaient plantés là, en bons couillons. J’avais beau m’égosiller, m’énerver encore plus, ils ne semblaient pas du tout comprendre ce que je voulais.
Quand un type d’environ mon âge et parlant plutôt bien anglais s’excusa pour eux et me pria de ne pas leur en vouloir de rester ici. Il nous dit que pour eux nous étions très spéciaux, qu’ils n’avaient jamais vu d’étrangers ni de vélos de la sorte… qu’il ne fallait pas leur en vouloir.
Je lui rétorquai que je me sentais comme un singe en cage que l’on dévisage, ce à quoi il répondit l’air désolé qu’il ne fallait pas que je pense cela, mais juste que j’accepte leur présence. Car, ajouta-t-il : «Ils n’ont pas la même notion que vous de l’humanité de chacun.»
J’étais trop agacé sur le coup pour bien comprendre cette phrase et encore plus pour leur pardonner quoi que ce soit. Mais avec un peu de recul, je crois que ce gars a mis le doigt sur quelque chose de fondamental.
Avec certains Indiens des classes les plus pauvres, nous ne partageons rien, pas même l’idée de ce qu’est un être humain. Ce qui fait de nous des hommes, avec un ego, avec des besoins, des désirs, une raison etc. Des concepts nous sont inculqués depuis notre tendre enfance, grâce aux cadres que la société, nos parents, la religion ont bâtis. Ces cadres sont différents d’un pays à l’autre, mais la notion d’humanité est tellement basique et universelle qu’elle peut se transposer d’une certaine manière à toutes les sociétés. Enfin du moins, c’est ce que je croyais. Ou plutôt je n’ai jamais soupçonné qu’il pouvait en aller autrement…
«L’oiseau en cage ne fait pas de petit, pour ne pas faire hériter à sa progéniture de son état de captivité.» Car après tout, c’est vrai, il peut bien y avoir sur terre des gens suffisamment éloignés de ma sphère sociale pour qu’ils n’en partagent rien. Je suis persuadé du moins qu’il y en a eu… Prenez le cas d’un esclave, ou d’une personne née sous une condition de prisonnier. Cette personne n’aura probablement pas la même notion de l’ego que son maître et bourreau. De même que les indigènes des îles lointaines que les explorateurs ont découvertes il y a quelques siècles, ne devaient pas avoir la même définition de la place de l’homme dans la société que lesdits aventuriers portugais, espagnols ou anglais.
Et bien je crois que c’est ce que je ressens en Inde, avec certains autochtones. Un gouffre tellement profond sépare nos façons de voir et d’appréhender le monde, que je me retrouve dans l’incapacité de les comprendre, et vice versa. Nous ne sommes pas pareils. Je veux dire, nos conditions sociales respectives nous ont façonnés de manière tellement différente, que je ne me trouve aucun point commun avec ces hommes. Nous sommes radicalement autres. Strange strangers.
J’ai beaucoup de mal à exprimer par des mots ce que je ressens. C’est quelque chose de très nouveau pour moi, et ces réflexions méritent sûrement d’être plus longuement méditées. Mais au moins les choses sont posées, je pourrai revenir dessus plus tard. Et pour commencer, en Inde, on ne met pas les singes en cage !

29 Août 2015
Ça y est, l’heure est venue de prendre un nouveau départ. J’enfourche à nouveau mon vélo pour une dernière traversée de Delhi, avec les bagages cette fois-ci. Je ne roulerai pas avec les Français rencontrés deux jours plus tôt, bien que nous allions tous trois au même endroit : le Ladakh. Par manque de temps, ils s’y rendent directement en bus, alors que je préfère continuer tout du long à bicyclette. Il y a plein de choses à voir d’ici là, c’est à plus de 1000 km !
Deux heures et demie seront nécessaires pour sortir de la capitale. Et il me faudra faire une quarantaine de kilomètres en dehors de la ville pour ne plus être à l’ombre du métro aérien de Delhi qui survole chacun de ses axes principaux.
Je m’arrête régulièrement pour souffler un peu et pour respirer. J’essaie de trouver un point d’eau pour me laver le visage, noir de pollution… avant de repartir de plus belle.

J’ai retrouvé toute la motivation et l’énergie qu’il me fallait, je suis en pleine forme ! Les paysages autour de moi sont différents de ce que nous avions vu avec Flo. La jungle a complètement disparu pour laisser place à des étendues immenses de rizières, à peine compartimentées par un bocage léger.
C’est verdoyant, et l’eau des champs de riz reflète en face de moi la lumière du soleil couchant d’une manière très singulière… Car pour l’une des premières fois depuis le début du voyage, je roule vers l’ouest !

Pour ma première nuit en solitaire chez les copains indiens, je prends mes précautions un peu à l’avance, n’ayant pas envie de me risquer dans un de ces faux plans foireux dont ils sont adeptes. On m’indique alors, comme une évidence, un lieu de prière bien connu de tous du nom de Gurudwara. Je devrais semble-t-il pouvoir être accueilli chez les prêtres, en toute simplicité. C’est leur devoir, me dit-on. Et bien soit, allons voir ce fameux Gurudwara, plusieurs personnes me l’ont conseillé durant les derniers kilomètres, ce doit être une affaire solide.
Je trouve le site peu avant la tombée de la nuit, après une belle journée de 130 km de vélo. Pas mécontent d’arriver, je me présente à l’entrée du bâtiment que l’on pourrait facilement confondre avec le palais des 1001 nuits tant il est resplendissant.
Il consiste en un grand palais blanc, agrémenté d’une multitude de petits clochetons et de toits, eux-même ombragés par d’autres nefs et balcons supérieurs. C’est très arabisant, un mélange de mosquée et de temple hindou, surprenant et très coquet. Devant le temple se dévoile un grand lac entouré de ghat, ces fameux escaliers qui permettent aux dévots de prendre leur bain rituel. Juste à côté, un immense mât revêtu de draps orange surmontés d’une épée démesurément large et brillante, indique l’entrée des lieux aux voyageurs.
Charmant, pensais-je. Si je peux dormir là cette nuit… ce serait vraiment incroyable !

Un Gurudwara du Golden temple (en exemple)

Un Gurudwara du Golden temple (en exemple)

Incroyable. Oui, c’est le mot. C’est le mot qui définit le mieux cette religion qu’est le Sikhisme. À peine entré dans les lieux un homme vient à moi, ne parlant pas un mot d’anglais. J’essaie avec mon maigre vocabulaire indien de lui expliquer qui je suis et ce que je veux… Mais je n’ai pas le temps de finir qu’il me fait signe d’entrer. Il me montre un local, pour que je gare mon vélo, qu’il cadenasse derrière lui avant de m’en donner la clé. Il me mène à l’étage, où une chambre immense et presque entièrement vide m’est offerte. Nous pourrions y mettre 40 lits sans problème… mais il n’y en a qu’un, double et situé en plein milieu de la pièce, sous un ventilateur. Les lieux sont un peu vétustes mais très propres, j’y monte mes bagages aidé par quelques locaux.
Sitôt fini, ils me donnent également les clés de la chambre et m’emmènent dans leur salle à manger où un grand bol de chaï fumant m’attend sur un tapis.

Welcome ! Ha ha, mais où suis-je donc arrivé ?
«-Dans un Gurudwara, m’explique-t-on. C’est à dire un temple de la religion des Sikhs.
-Ah, d’accord. Et est-ce habituel pour vous d’accueillir les voyageurs de passage ?
-Les voyageurs, les touristes, les pèlerins de quelque religion qu’ils soient, les badauds, les villageois, les pauvres bougres des environs, … tout le monde. Tout le monde est le bienvenu, ici nous sommes tous égaux et de la même famille, qui que tu sois et d’où que tu viennes. Nous offrons le gîte et le couvert à nos visiteurs, c’est l’un des principes clés de notre religion.»

Dans un Gurudwara

Dans un Gurudwara

À ces mots ils m’indiquent que c’est l’heure du repas. La demi-douzaine de personnes qui s’était assemblée autour de moi me conduit avec attention dans une salle annexe, où l’un des hommes croisés plus tôt est en train de servir de belles portions de dal à tout le monde. Vingt convives environ, assis en tailleur sur un fin tapi, attendent dans le calme d’être servis.
Je prends place. A mon tour, on me donne quelques chapatis, et je m’attaque à ce formidable repas. L’un des hommes reprend la conversation en me disant que lors de mon voyage à travers le Punjab, la région d’origine des Sikh, il me suffira de me rendre chaque soir dans un Gurudwara pour profiter de ses commodités.
«-Parce que… Il y a beaucoup de places comme celle-là par ici ?
-Dans toutes les villes. Et dans presque tous les villages.
-Et tous dispensent le même… comment dirais-je… accueil, avec des chambres individuelles et un repas ?
-Cela dépend de la taille du Gurudwara. Celui-ci est très petit, nous ne pouvons pas accueillir beaucoup de monde à la fois et notre cuisine suffit à peine pour nourrir une centaine de personnes. Mais ce n’est pas un problème car nous sommes rarement plus de 20 ici chaque soir. Des habitants du village dans le besoin, des estropiés, des voyageurs indiens et surtout des membres de notre communauté. Par contre dans certains Gurudwara, tu trouveras un service continu de nourriture, entièrement gratuit et sans limite, quelle que soit l’heure de la journée. Avec des milliers de lits, un dispensaire voire même un hôpital où sont effectuées chaque jour des centaines d’auscultations gratuites par d’éminents médecins de toutes les spécialités.
-C’est incroyable…
-Il faut que tu visites le Golden Temple d’Amritsar, c’est notre Jérusalem ou notre Mecque à nous. Plus de 100 000 repas y sont servis les jours de grande affluence. Il faut que tu en visites les cuisines, et la machine à chapatis, c’est très impressionnant. Notre religion est la seule au monde à offrir des repas quotidiennement et massivement à la population.»

Éberlué, je lui demande plus de renseignements tout en mangeant le délicieux repas. Un dal de lentilles et de pois chiches, du riz, des légumes frais bien relevés… et de nombreux chapatis. C’est un repas à moindre frais et 100% végétarien. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est le sourire qu’ils arborent au moment de me servir… Ils sont heureux de donner, comblés de servir, servir encore et leur satisfaction ne sera à son apogée que lorsque mon ventre sera parfaitement rempli ! Je demande en quoi je peux les aider, mais ils refusent que je mette la main à la pâte. Ils sont bien assez de bénévoles et après toute cette journée de vélo… je dois aller me reposer. Obligé ! Pas le choix, ni vaisselle ni serpillière pour moi ce soir. Je suis leur invité, et les invités sont sacrés en Inde.

J’aurai effectivement l’occasion de visiter et de rester dans plusieurs de ces temples le long de ma route vers le Ladakh, et à chaque fois ce sera avec le même engouement et la même énergie que je serai reçu.
Dans cette religion, de nouvelle règles ont été posées, différentes de celles que je connais et que j’ai pu observer jusqu’à présent. Humainement, tout le monde à le droit de disposer d’un toit, d’un repas et des soins de première nécessité. C’est une base universelle. En France, des systèmes d’aide permettent aux plus démunis, aux sans-emplois, aux handicapés, aux vieux et j’en passe… de recevoir de l’aide ou de l’argent de la société.
Mais peu de pays sur Terre peuvent se permettre de telles dépenses. Ce serait inconcevable en Inde. Alors les Sikhs ont établi un système qui veut que chaque membre de la communauté donne au Gurudwara ce qui lui semble être bon, ou s’associe avec d’autres Sikhs pour créer un nouveau Gurudwara s’il n’y en a pas dans les environs.
Ils travaillent, s’enrichissent lentement tout en conservant un niveau de vie nettement inférieur à leurs revenus mais plus en adéquation avec le pays dans lequel ils vivent, et donnent au Gurudwara une partie de leurs économie. Ce sont des gens très cultivés dans l’ensemble, qui représentent une sorte d’élite en Inde. Ils sont très appréciés et respectés du reste de la population pour leur franchise et leur loyauté.
Parallèlement, l’Inde est un pays très religieux où tout le monde va prier régulièrement, et où bon nombre de prières s’accompagnent d’une petite donation. Comme ce sont des gens pacifiques et assez ouverts d’esprit, chacun peut aller, s’il le veut, prier dans le temple des autres. Hindous, Musulmans, Chrétiens, Bouddhistes, Parsi, etc… vont donc prier de temps en temps dans le Gurudwara de leur ville, et profitent ainsi des attentions bienveillantes des Sikhs. Ces lieux sont donc très fréquentés par les membres de toutes les religions et de toutes les classes de la société. Chacun mange avec son voisin sans différence.
Quoi de mieux pour comprendre et adhérer à leur état d’esprit pacifiste que de donner à son tour du temps ou de l’argent à une société humaniste?

Êtes-vous déjà allés manger aux Restos du Coeur ? Pour la grande majorité d’entre nous, non. Et l’idée ne nous en viendrait même pas à l’esprit. Je serais plein de remords et de culpabilité en y allant, me disant que je peux m’en sortir autrement, que je pique peut-être la place d’un autre… À l’inverse, que penserait la personne qui me servirait ? Que ce n’est pas mon droit, que je suis un profiteur, que je suis déjà venu hier, que je mange trop, que…
En somme, que quelque chose de malhonnête est en train de se passer.

Alors que les Gurudwara, par leur caractère de lieu de culte, rassemblent tout le monde au même endroit et dans la plus grande égalité. L’effet est assuré, et on se met tous à donner. Il n’y a pas de gens «trop» riches parmi eux, si je puis me permettre, ni de gens qui souffrent de la faim, du froid ou du manque de soins.

Et bien, je peux vous dire que pendant ma traversée du Punjab, j’en ai pris de la graine !
Le summum étant le fameux Golden temple…
La suite en image.

Clem

J315 à J330 sur la carte

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6 réflexions sur “35. Un nouveau départ

    • Merci Marie Claire! Merci de ton soutient 🙂
      Je pense bien souvent à votre petit paradis de la Belleuse tu sais… J’espère vraiment pouvoir repasser par chez vous sur le chemin du retour, faire une petite retraite au jardin avant de rentrer dans ma savoie natale… Quelque chose comme ça 🙂
      A tout bientôt alors!

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  1. Super Clément ! Ça fait plaisir de lire chacun de tes (jusqu ici vos) articles, merci de m emmener refaire un tour! J espère que les sikhs te redonne foi en l autre et que tu reprends bien foi en toi. Courage pour la mécanique, bon voyage et encore merci.

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  2. Courage Clément !! Tes aventures sont pleines de surprises et d’émerveillement mais ces passages où la motivation t’abandonne et où la fatigue se fait sentir sont terriblement touchants. Tu nous manques aussi Clem, ici tout le monde pense à toi bien souvent ! Parfois je m’évade quelques heures en lisant vos parcours (ton parcours à présent) et je suis méga impressionnée (un peu inquiète aussi, on se refait pas !). On est fiers de toi !! Alors milles bisous de courage pour te redonner la force dans les jambes et dans le mental (et puis aussi un peu d’oxygène, puisque que j’ai vu que tu es récemment monté bien plus haut que le Mont Blanc…). Hâte de te revoir et te lire ! 😉

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