36. Chics Sikhs !

Je reste deux jours au Golden Temple. Le temps de m’imprégner de son atmosphère si particulière et de reprendre des forces pour la suite. Parmi les lieux phares de l’Inde, c’est le monument qui m’aura le plus touché. Bien sûr je n’en ai pas visité beaucoup mais, comparé au fameux Taj Mahal par exemple, je n’hésite pas une seconde à mettre le Temple d’Or devant !
Notre expérience au Taj Mahal fut particulière. Ce monument est connu de tous et certains le classent même dans les 7 nouvelles merveilles du monde, mais à l’inverse du Golden Temple, il ne gère que très mal son succès…
Une foule de près de 40 000 personnes se presse chaque jour pour visiter ce vieux tombeau moghol, et elle ne passe pas vraiment inaperçue…


C’est la foule indienne dans toute sa splendeur, on crie, on court, on se bouscule, … C’est la cohue ! Tout le monde y rajoutant son grain de sel, on goûte mal le charme des lieux. Les gardiens de sécurité sont passés maîtres dans l’art de jouer du sifflet, et tels des enfants à qui on a offert un nouveau joujou, s’amusent à longueur de journée à siffler la foule pour marquer le tempo de la cacophonie ambiante. Dans l’enceinte intérieure du Taj Mahal, c’est à ne pas y croire ! Le public tourne autour de la tombe de Shah Jahan et de sa 3ème épouse, Mumtaz Mahal, morte en donnant naissance à leur 14ème enfant. On ne voit rien tant la foule est compacte. De toute façon, l’architecte a préféré la pureté du marbre blanc et a limité les ornements. On ne pense qu’à fuir tant la cohue et les coups stridents et ininterrompus des sifflets détruisent la sérénité des lieux.
Côté historique, il s’agit d’un tombeau musulman tâché de sang par un Maharadjah mégalomane et sanguinaire, en l’honneur de sa femme préférée.

Bon… Pas émus, pas convaincus.

Le Golden Temple quant à lui est un lieu qui respire la paix et la sérénité. Il y a au moins autant de visiteurs, si ce n’est plus, mais tout s’ordonne et s’enchaîne dans un calme qui force l’admiration. Ni policiers, ni gardes armés, ni vendeurs de babioles, … seulement des pèlerins et des visiteurs qui respectent ce lieu sacré. L’entrée est gratuite, la nuit aussi, le repas je n’en parle même plus… C’est d’ailleurs peut-être la force du don qui assure à toute la communauté sikhe une telle discipline. Nous sommes impressionnés par un humanisme si beau et puissant, et nous ne pouvons que suivre l’exemple et prendre le chemin du don et du bon, comme par mimétisme.
Je me promène autour du bassin sacré qui entoure le temple, me laissant aborder par des personnes sympathiques et polies, curieuses de voir un blanc dans ces lieux. Des touristes indiens, des Sikhs en visite, des habitants de la ville venant prier et prendre leur repas quotidien, … Et parfois même un futur messie chrétien en quête de nouveaux adeptes, Ha ha ! C’est chaleureux, et exécuté avec tellement de respect et de politesse, que je ne peux m’empêcher de me laisser porter par cette vague de bonne humeur.

Le temple en lui-même siège au milieu d’un lac formé par les eaux de cent fleuves indiens. Il est relativement petit, orné des parures les plus splendides, or, pierres semi-précieuses, sculptures, gravures, peintures, et le tout est travaillé à la fois sur des métaux, de la pierre et du bois… tout y est. C’est fin, c’est beau, et on s’y sent bien. À l’intérieur, des musiciens jouent un air traditionnel à base de percussions jazz et de piano à vent, tandis qu’un guru nous fait une lecture chantante des poésies de leur livre sacré.
Je suis enchanté !

Dans la suite de mon voyage en Inde, je n’hésiterai pas à m’arrêter dans les Gurudwaras. L’accueil, le respect, la politesse et l’intelligente harmonie qui y règnent redorent le blason indien que je dénigrais jusqu’à présent.
Le soir même d’ailleurs, après une belle journée de pédalage au milieu des champs de riz et des pousses invasives de… canabis sauvage, je repère au loin le grand mât orange surmonté d’une large épée brillante dont je vous avais parlé plus tôt. C’est un symbole du Sikhisme, alors je vais voir s’il n’est pas possible de passer la nuit sur place.

Cependant à mon approche, je ne reconnais pas le temple blanc habituel, surmonté de tous ses petits balcons et dômes arabisants. Le bâtiment rudimentaire et de peu d’intérêt  ressemble plutôt à un dispensaire avec en plus des vaches et des buffles dans la cour principale.
Qu’à cela ne tienne, je vais frapper à la porte.
Eh bien! Quelle nouvelle surprise les Sikhs ne me réservent-ils pas ? Après un entretien rapide et distingué avec le directeur des lieux, il est entendu que je pourrai passer la nuit à l’endroit même, dans son bureau, à la condition sine qua non que je passe du temps avec les élèves de l’école pour leur présenter mon projet.
Pardon ? Les élèves de l’école ? Mais… je suis dans une école ?
Une école sikhe, entièrement gratuite, réservée aux classes les plus pauvres des environs, ainsi que son internat. Rien de plus.
J’apprends que des cours théoriques sur les sciences de base sont dispensés aux enfants en anglais, que des cours techniques sur l’agriculture et le développement durable viennent leur donner une spécialisation appropriée à leur environnement, et que des travaux pratiques dans le jardin, l’étable et les cuisines de l’école complètent leur éducation.
Car cette école à bien sûr pour but de donner une éducation à des jeunes très très largement défavorisés qui, sans aide extérieure, ne seraient jamais sortis de leur village natal et ne seraient jamais allés à l’école.
Les étudiants passent une dizaine d’années ici, y sont logés et nourris, et finissent par en faire leur deuxième famille. Ainsi je croise pas mal de jeunes adultes dans les environs, anciens élèves qui aiment à revenir dans leur école pour aider et pour donner des cours bénévolement.
Quant à moi, je suis – pour une fois – autorisé à faire quelque chose de mes mains : la vaisselle. Ils n’imaginent même pas à quel point cela me fait plaisir de participer à une corvée et de sortir du sacro-saint concept de l’invité roi.
De plus, c’est un atelier très instructif qu’ils me proposent là, puisque la vaisselle est faite sans eau ni détergent, mais uniquement avec du… sable ! Tous les plats et ustensiles étant métalliques, on frotte, on frotte, jusqu’à ce que le sable absorbe toute trace de graisse et rende à l’objet sa brillance originelle. Curieux, et très économe ! Pendant ce temps une vingtaine d’enfants m’assiste et m’aide à la besogne, profitant surtout de l’opportunité pour me poser des questions sur le voyage et la vie ailleurs.
Ici les enfants font tout, la cuisine, la traite des animaux, le ménage des chambres et des classes, ils organisent des jeux en communs et des tournois de cricket, … bref, une vraie école alternative !
Le seul bémol à mes yeux est que l’école en profite pour leur dispenser des cours de Sikhisme, qui peuvent vite virer à la vénération tant le modèle est exemplaire dans la région. Trop de religion tue la religion, quelle qu’elle soit, la modération est gage d’équilibre.

En route vers le Pakistan
Le Punjab n’est cependant pas la région la plus intéressante de l’Inde. À rouler je veux dire. Des rizières à perte de vue et du canabis sauvage qui pousse sur le bord des routes, c’est beau et rigolo pendant quelques jours, mais au bout d’une semaine… Heureusement que je fais de belles rencontres lors des pauses nocturnes !

Les rizières du Punjab

Les rizières du Punjab

A propos du canabis, c’est une espèce très douce qui, livrée à elle-même, ne délivre que très peu de THC. Les gens ne s’en soucient guère, et n’hésitent pas à le donner en fourrage aux vaches.
Il faut dire qu’il y en a une telle quantité… j’ai juste à tendre le bras vers le bas-côté pour en arracher quelques feuilles !
Autrement, j’en profite pour rattraper mon retard littéraire en écoutant des livres audio de Jules Verne, comme 20 000 lieues sous les mers, Voyage au centre de la Terre et le Tour du monde en 80 jours (des rapides à l’époque!) Délicieuses narrations assurément plus puissantes que les effluves de la Marijuana et qui m’emportent vers des contrées d’un autre genre.

Mais pour l’heure, stop aux récits! Car je viens de choisir une route un peu particulière qui nécessite toute mon attention. En effet, j’ai quitté la voie principale pour m’engager sur une autre nettement plus intéressante qui longe de très près la frontière avec le Pakistan. Je suis bien curieux de voir comment les gens vivent de ce côté là, et d’avoir leur point de vue sur ce soi-disant terrible ennemi.
Je fais d’ailleurs une rencontre très intéressante à deux pas de la frontière. Pendant une petite pause grignotage (car le rice-dal matin et soir des Gurudwaras ne vaudront jamais les délicieux samosas, beignets de patate et autres petites choses frites que les Indiens font si bien), un homme m’invite chez lui pour le repas de midi. Je le suis alors à travers les rizières, toujours plus en direction de l’ouest.
Là où les Hindous et les Musulmans s’entêtent à se faire la guerre, mon hôte et sa famille ont décidé de devenir Chrétiens. Ils sont une quarantaine d’adeptes dans le village, et ils s’occupent avec soin d’une petite église fraîchement construite près de la frontière.
Alors c’est rigolo, car ils n’en restent pas moins des Indiens, de surcroît nés Hindous, avec toutes les habitudes culturelles que cela implique. Le système de castes est encore bien présent, les femmes de la maison ont un rang évidemment inférieur aux hommes, ils continuent de refuser la viande de boeuf, etc…

Je serai montré à toute la famille comme une star internationale de passage, et toute la famille me sera présentée avec le titre, le métier, le nom et l’emploi du père, les possessions matérielles, le rôle tenu à la paroisse, etc…On se vante, on met le paquet pour impressionner les voisins. Pendant ce temps, les belles-filles de la maison me font à manger au fond de la cour en silence et la tête basse. Aucun mot à leur sujet, hormis quelques interjections de la belle-mère lancées à leur égard sur un ton sec. Cette dernière les surveille discrètement et ne manquera pas une occasion de les accabler de besognes supplémentaires pour montrer qu’elle tient bien sa maison.
Montrer aux autres ô combien on est riche: préoccupation sociale importante pour une famille indienne. La belle-mère de la maison se doit donc d’être enveloppée, très maquillée et souriante. Plus elle sera replète et plus elle fera honneur à son mari. Elle arrange son sari de sorte à dévoiler son ventre, et les voisins n’ont plus qu’à admirer les courbes croissantes de sa fortune.
Ils investiront dans une moto plus belle et plus rutilante, voire même dans une petite voiture Chevrolet croisée 206, et surtout… feront tout leur possible pour embellir leur maison. Il faut que ça en jette de l’extérieur, alors on rajoute des frises de ciment peintes de couleurs vives, des rambardes de pierre sculptées à la Romaine, des placages en marbre blanc, des néons et des LEDs multicolores autour des fenêtres, etc. On construit une nouvelle pièce pour recevoir les invités, en prenant soin de la surcharger de décorations et de bibelots. Tout ça donne un méli-mélo de styles différents plus cul-cul les uns que les autres, pour un résultat – à mes yeux – tout à fait vomitif.
Leur niveau de vie n’augmente pas vraiment, ils mangent toujours la même chose sans gagner en variété, n’améliorent pas la cuisine au fond du jardin ni les chiottes à la turque, continuent d’entretenir les trois buffles de la cour pour en tirer un peu de lait, mais ils investiront dans des choses aussi futiles qu’inutiles pour épater la galerie.
Mais cette petite famille indienne, ne peut-on pas la retrouver partout sur la planète ? Je crois que c’est quelque chose de très humain finalement. Peut-être cela vient-il de notre tendance au mimétisme, peut-être est-ce une façon rassurante de renforcer son appartenance à un groupe social, … je ne sais. Mais en tout cas, presque tout le monde le fait d’une manière ou d’une autre, et presque tout le monde est d’accord pour dire que c’est ridicule … chez les autres!

J’aurai la chance pendant ce drôle de repas en solitaire dans la pièce des invités de m’entretenir avec mon hôte au sujet du Pakistan. Il me dit que la frontière est à moins de 3 km de sa maison. Elle est constituée de fils barbelés et protégée par les rondes incessantes des militaires des deux camps. La situation politique reste un peu tendue, mais ses voisins pakistanais n’en restent pas moins des paysans qui vivent et qui cultivent la même terre que lui, mangent la même chose, et dont les habitudes culturelles varient très peu des siennes puisqu’en Inde Musulmans et Hindous se mélangent intimement depuis des siècles.
«En bref, ce sont nos amis, me dit-il. On se rend visite de temps en temps…
Le problème du Pakistan est que ce pays est livré à une anarchie presque totale et que cela dure depuis tellement longtemps que plus personne n’a foi en rien. Les politiques, les militaires, les indépendantistes, les fous de Dieu, … ce pays est aux mains des hommes les plus corrompus et les plus malsains qui soient. La population n’a aucun exemple de stabilité sur laquelle appuyer une réussite future ou la bonne éducation des enfants, laissant ainsi la place aux fleurs du mal qui poussent comme la chienlit dans bien trop d’esprits…»

Il ajoute sur un ton de pitié et de routine triste que, la semaine précédente, sept gars de là-bas ont franchi les barbelés de nuit et sont allés descendre les trois flics de garde à la gendarmerie du village. Ils ont campé sur place toute la nuit et ont fini par se faire cueillir par les militaires au petit matin. Résultat : 10 morts et un nouveau brasier de haine.
Après ma troisième assiette de rice-dal et une dizaine de chapatis, je lui fais part de mon souhait de visiter un jour les merveilles du Pakistan et de l’Afghanistan, quand la paix sera revenue dans ces deux pays. Mais mon hôte, comme tous les Indiens avec qui j’ai abordé le sujet jusqu’à présent, me répond qu’il ne croit pas à la paix d’un air navré… Il ne voit qu’un avenir bien noir pour ces deux contrées où règnent le chaos et la loi du plus fort.

L’après-midi, la route me mène en vélo à travers les rizières jusqu’à un village frontalier. Les portes y sont closes depuis des années, mais il fut un temps où les habitants jouissaient d’un trafic florissant grâce à cette frontière. Aujourd’hui, hormis quelques barrages de police et un ou deux pickup portant une mitrailleuse sur le toit, je ne vois qu’un bête village indien comme il y en a des milliers par ici.
Même les barrages semblent être pris à la légère, comme dans le reste du pays. Une poignée de flics bedonnants, installés sur des chaises-transat, fument des bidies en attendant que le temps passe. L’un d’eux lève le nez en direction de la route et, me voyant arriver, se met tout excité à discuter avec ses collègues. Ils adoreraient prendre un selfy avec moi mais bon… ce n’est pas très professionnel. Alors ils me demandent discrètement de m’arrêter pour contrôler mes papiers et voir de quel pays je viens. Discuter un peu, qui sait ?…
Ha ha ! Imaginez leur tête quand ils voient que je ne m’arrête pas ! Je leur fais coucou du haut de mon vélo, les décoiffant au passage avec mes 15 km/h… et continue sans me retourner, paisiblement. Si c’est important, ils viendront me rattraper. Jusqu’à présent, aucun ne l’a estimé utile pour la sécurité nationale.

Une fois cependant, un soldat un peu plus zélé que les autres se mit en travers de la route et m’arrêta pour un check-up complet de la bicyclette. Celui-ci ne rigolait pas. -Il fait son boulot comme il faut, un nouveau, pensais-je.
Mais il ne trouvait pas le Visa indien dans mon passeport, le confondait avec celui de l’Iran, croyait que la date était dépassée, … Alerte ! Il appela toute la brigade à la rescousse.
J’étais affairé à détacher mes sacoches pour lui en montrer le contenu, quand la situation se retourna contre mon soldat zélé. Le chef de brigade, voyant son jeune mousse embêter un touriste, se mit à l’engueuler comme du poisson pourri et à le ridiculiser depuis son transat. Ce dernier, gardant la tête haute, lui affirma que je n’étais pas en règle, que mon Visa était celui d’un pays mu-sul-man (en insistant bien sur chaque syllabe), que mon chargement était suspect, etc…
Mais la force – ou la fainéantise – de sa hiérarchie eurent raison de son audace et il me laissa repartir avec des excuses devant les gestes excédés de son chef.
L’Inde se flatte d’être un pays pacifiste qui n’a jamais fait autre chose que de se défendre fasse à l’envahisseur. Dans toute l’histoire du pays, ils n’auraient jamais attaqué les premiers ! Et bien en voyant tout cela, je ne peux que leur donner raison, Ha ha !

Jusqu’au pied des montagnes
Chemin faisant, je me rapproche doucement des montagnes, je peux les distinguer au loin maintenant. Une masse de collines recouvertes d’une jungle épaisse et verdoyante, comme de la mousse submergeant un caillou dans un marais. La végétation escalade les pentes les plus abruptes et elle semble totalement impénétrable, inaccessible. L’homme d’ailleurs n’y va pas, du moins aucune trace n’est visible d’ici. Dans les plaines, chaque centimètre carré de terre a été nivelé en rizière, mais dans les montagnes… c’est encore la jungle sauvage !
La ville de Jammu, qui est à quelques kilomètres seulement du Pakistan, s’étend au pied des premiers contreforts. Là-bas je suis attendu par Naveen, l’un des rares Warmshowers actifs du pays. Je me fais une vraie joie à l’idée de me retrouver chez lui. Il est habitué à recevoir des voyageurs en partance pour les montagnes et en a lui-même exploré pas mal à moto. Parfait pour récupérer de bonnes infos à propos du Ladakh et du Cachemire en général, que je ne connais presque pas finalement. Je vais peut-être même pouvoir cuisiner, qui sait?.. c’est que ça me manque ! Il comprendra sûrement que la culture de l’invité roi a ses limites et que l’invité en question peut avoir envie de participer au fonctionnement de la maison.
Malheureusement, sur ce dernier point, je me trompe totalement. Chez Naveen, les ustensiles de cuisine et les casseroles restent au placard, et on attend que le commis de la famille apporte les plats qu’il a cuisinés…
C’est qu’il y a une autre tradition indienne dont je ne vous ai pas encore parlée, qui trouve une fois de plus ses fondements dans la société inégalitaire du sous-continent. Il est courant dans les familles des castes supérieures comme celle de Naveen (les Kshatriyas, soit les guerriers), de recueillir un enfant de caste inférieure et de s’occuper de son éducation jusqu’à ce qu’il puisse voler de ses propres ailes et subvenir aux besoins de sa famille. Un pauvre homme d’un village alentour a un jour proposé de leur laisser son fils de 4 ans, ne pouvant lui donner ni éducation, ni condition familiale digne de ce nom. Il appartenait à la classe des Sudras (ceux qui servent tous les autres). Mais l’adoption ne se fait pas sans contrepartie, car en échange des frais de scolarisation, de bouche, d’hébergement dans sa nouvelle famille, l’enfant fournira une main-d’oeuvre gratuite et docile, malléable à souhait en fonction des besoins. C’est ainsi que le père de l’enfant essaie de le « vendre » en tout cas.
Le petit grandit donc dans sa famille d’adoption, y apprend les rudiments de la vie des castes supérieures, l’anglais et les bonnes manières héritées du temps des colonies, ainsi que le travail de serviteur avec tout ce que cela peut impliquer. Ici, le petit Main, comme on l’appelle, fait à manger, exécute l’essentiel des corvées ménagères, va faire les courses et apporte en temps et en heure les trois repas quotidiens et les nombreux chaï aux différentes personnes de la maison conformément aux habitudes de chacun. La mère, vivant au premier étage, reçoit son petit déjeuner à 5h30 du matin. Puis deux chaï lui seront apportés à 9h et à 11h, avant que ne lui soient servis une salade de crudités et quelques fruits aux alentours de midi moins cinq. Le déjeuner arrive ensuite, etc, etc… Je ne vous fais pas toute la liste, bien que ce soit passionnant à observer. Au deuxième étage, lieu de vie réservé à Naveen, sa copine et leur petite fille, j’assiste au même rituel avec des horaires et un menu différent adapté à chacun, avec une attention toute particulière pour les invités. Le Main m’apporte des naan frais (petits pains plats cuits au tandoori), du curd (yaourt aigre du jour), de la confiture ou du miel avec un chaï à la cardamome, ainsi que quelques mangues bien mûres. Naveen, jeune Homer Simpson en devenir, envoie un texto au Main quand il se réveille pour se faire apporter son petit dèj au lit… et ainsi coule la vie paisible des castes supérieures, ai-je envie de dire.
Dans cette histoire, il faut savoir que l’adoption du petit Sudras a eu lieu il y a maintenant plus de… 20 ans ! Le Main n’est donc plus du tout un enfant mais bien un adulte, exactement du même âge que moi. Il a terminé ses études, il s’est fait embaucher dans une menuiserie, touche un salaire honorable… En somme, c’est gagné.
Mais que fait-il encore ici, à jouer les majordomes au service de sa majesté la reine d’Angleterre ??
Et bien Naveen m’explique qu’après toute une enfance et une adolescence passées au sein de la même famille, après avoir tout appris d’eux, après avoir réussi les études qu’ils lui ont payées… il les considère comme sa vraie famille et ne peut s’en détacher. Il veut continuer à vivre là et à les servir, jusqu’à la fin de ses jours. Naveen lui donne donc un petit salaire maintenant, la paye normale pour ce genre de travail : 2 € par jour.
Et de renchérir : avec mon mi-temps de médecin pour le gouvernement, je pourrais très bien m’arrêter de travailler maintenant. Je ne mourrai pas riche certes, mais les 1000 € que je touche par mois plus la location du rez-de-chaussée me permettent largement de continuer à bien vivre jusqu’à la fin de mes jours.

Naveen

Naveen

C’est qu’il se plaît à mener une vie très simple Naveen. Hormis le luxe de son Main de maison, il n’est attaché à aucune chose matérielle, se refuse d’investir dans quoi que ce soit de futile et n’aspire qu’a profiter du bonheur de vivre des choses simples. Il pousse même un peu loin car son appart n’a ni table, ni chaises, ni tapis pour se poser. On mange donc debout, Ha ha !
On est bien loin du standard de la middle classe obnubilée par les richesses de l’Occident et par le luxe superficiel dont je parlais précédemment…
Grâce à ses multiples excursions dans les montagnes, il me donne une foule de bonnes infos pour mon prochain départ en direction du Ladhak. Des pistes peu courues, des vallées perdues, des cols à plus de 5000 m d’altitude, la vue sur le Tibet chinois et la tant redoutée Pangi Valley… La route soit disant la plus dangereuse du monde…

Eh bien… On verra ! Un petit tour sur Internet et j’estime l’itinéraire à pas moins d’un mois de vélo non-stop avec plus de 30 000 mètres de dénivelés positifs dont une bonne partie sur piste.
Ha ha ! À l’attaque !!

Clem

J331 à J336 sur la carte

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2 réflexions sur “36. Chics Sikhs !

  1. Oui c’est vrai, un an de plus mais quelle année bien remplie !
    Bon anniversaire et merci pour tout ce que tu nous fais vivre!
    On se régale et on attend avec impatience ton courrier.
    Quelle joie quand un Fleur de selle apparait sur l’écran ! Bisous de nous deux Christine

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