38.1 Entre ciel et terre

De l’air…

Il me faut de l’air ! Le manque d’oxygène me tire une fois de plus du rêve étrange qui m’obstrue la tête depuis le début de la nuit. Respirer… Depuis combien de temps n’ai-je pas respiré. Assez longtemps pour que ça me réveille en tout cas… Je tente d’inspirer une bouffée, calmement, les yeux toujours fermés. Rien ne vient. Je sens un air chaud et étouffant autour de mon visage, mais ne parviens pas à l’attraper. Calme-toi, garde ton calme. Oui… je crois que j’ai la tête couverte par mon drap de soie, c’est lui qui me gêne…
Je le repousse du bord des lèvres. Emmitouflé dans mon duvet, je me sens comme un ver emprisonné dans son cocon. Respire maintenant. Respire bon sang !


Rien… Toujours rien… Reste calme. Que se passe-t-il, bordel ? Je crois que j’avais réussi à m’endormir… Maintenant, je suis tout éveillé, et à deux doigts de paniquer… Mes réserves s’épuisent. La capuche du duvet est fermée au maximum pour mieux retenir la chaleur, mais je crois que j’ai un peu trop tourné sur moi-même… Je me tortille, remue la tête, tâte du bout du nez l’enveloppe du duvet pour trouver l’issue… Soudain, ça y est, je le sens : l’air frais !
«Aaah !!!!!»
J’inspire tout mon possible la bouffée du plongeur qui achève une longue apnée. Aaah… que c’est bon ! J’inspire, j’inspire encore un air sec et glacé qui me gèle les poumons. À quand remonte ma dernière bouffée ? Depuis combien de temps ai-je arrêté de respirer ?
J’ouvre les yeux et je  ressens la fatigue qui m’écrase la poitrine. Et cette nuit qui ne veut pas finir… Il fait toujours sombre… Quand ce calvaire va-t-il finir ?
Je jette un regard à mon compteur de vélo pour lire l’heure : 2h15.
Bordel… quelle nuit ! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Cela fait au moins cent fois que ça recommence… Respirer, respirer… Impossible de respirer lorsque je dors. Comme si mon corps avait oublié comment le faire tout seul et m’appelait à l’aide à chaque endormissement pour que je le fasse consciemment…
J’ai à peine fini de penser au pourquoi du comment que le sommeil m’engloutit une nouvelle fois, me plaquant au matelas, ne me laissant aucune chance de comprendre quoi que ce soit.

Enfin, soit que mon corps s’est habitué au manque d’oxygène, soit que je suis trop fatigué pour me réveiller à chaque asphyxie, je finis par m’endormir pour de bon.
Pas sans conséquences toutefois car, au petit matin, je vois à peine le jour percer à travers la toile de la tente. Non parce qu’il ne fait pas encore assez clair, mais parce que mes yeux sont tellement gonflés que je n’arrive presque pas à les ouvrir.
Pfff… Que se passe-t-il encore ??
Je sors les bras de mon sarcophage de plumes chaud, touche mon visage froid… Mais mes doigts ne le reconnaissent pas !
Qu’est-ce que c’est que ça ? … Mes chairs sont bouffies comme si un essaim de guêpes s’était acharné sur moi !
Je suis crevé, épuisé par cette nuit de torpeur qui m’a ballotté entre rêves flippants et asphyxies à répétition… et voilà que maintenant je suis gonflé comme une vieille pin-up après son lifting décennal.

Je gobe un cacheton de paracétamol. Tout avait pourtant si bien commencé, comment se fait-il que je me tape un mal des montagnes maintenant ? Cela fait plus de trois jours que je dors au-dessus de 4600 m d’altitude, et les deux premières nuits ne m’ont posé aucun souci… Je ne comprends pas.

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Bivouac sur la route du 1er col

Après la sortie de la Pangi Valley, j’avais retrouvé une route potable, pas trop cassée. En montée lente jusqu’à 4850 m, comme le Mt Blanc. Sauf que ce n’était qu’un petit col de rien, même pas encore tout à fait au Ladakh. En plus, ils sont sympas ici, la route n’est jamais vraiment raide. Tout en douceur. Parfois sur piste, certes. Parfois sous l’eau des torrents ou sur les gravats d’un éboulement, mais jamais trop raide. Et à cette altitude, ça change tout ! Heureusement d’ailleurs, car on sent déjà bien assez comme ça l’essoufflement dû au manque d’oxygène. Mais tant que ça reste un essoufflement, même très soutenu lors de l’effort , et que ça passe une fois arrêté, ça va.
La première nuit, je l’avais passée juste sous le col, pour voir. Aucun pépin ! Impeccable ! Même pas un souffle de travers pendant la nuit !
J’avais gravi à la fraîche les derniers mètres de dénivelé séparant le bivouac du point haut, tranquillement, sans forcer. Et les 4850 m étaient passés comme une lettre à la poste. Je n’en revenais pas.


La suite aussi, longue descente caillouteuse où l’on plonge dans un désert de pierre et de sable aux mille couleurs. Comme diraient deux vieux amis cyclistes, «Seuls des enfants auraient assez d’imagination pour peindre un tableau aussi coloré !» Tous les ocres sont là, avec en prime le vert, le rose, le pourpre… Sans parler du bleu du ciel, si pur à cette altitude ! C’est merveilleux.
Rien ne pousse dans ce désert froid. Enfin, rien ne pousse a priori, si on ne se colle pas le nez à un bout de rocher pour scruter les fines couches de mousse – et même de fleurs – qui tapissent discrètement le paysage. C’est la vie des hauts plateaux. Quelques troupeaux de moutons arrivent tant bien que mal à paître çà et là, poursuivis par le froid. Tandis que les yacks, maîtres des montagnes qui veillent en seigneurs sur leurs terres, marchent d’un pas lent à la recherche de quelques timides pousses d’herbe.

Les paysages n’ont rien de comparable avec ceux des Alpes. La latitude plus proche de l’équateur profite à ces montagnes, génère plus de chaleur dans les vallées. Lorsque j’ai rejoint l’axe Manali-Leh, à 3500m d’altitude, je me serais cru à l’orée d’un alpage. Il y avait des arbres partout, des champs, des prés… On cultivait du blé, du millet, des choux, radis blanc et autres légumes d’hiver sans aucune difficulté.
Ici, sur les hauts plateaux, la vie a presque totalement disparu, mais il n’y a pas de neige ou de glacier comme on pourrait l’imaginer, bien que les petits sommets qui m’entourent culminent souvent à plus de 6000 m.
Ce n’est pas compliqué, pendant 180 km, il n’y a plus un seul village. Cette vaste étendue de roche et de sable coloré qui forme les paysages les plus variés rechigne à se faire dompter par l’homme. Seule une route la traverse qui ne dessert pas de village hormis les quelques dhabas de bord de route qui servent de relais pour routiers. Pas d’habitants à l’année, juste quelques militaires.
Trois jours durant, je pédale entre les paysages les plus changeants et les plus beaux qu’il m’ait jamais été donné de voir. Mère nature a mis tout son coeur à l’ouvrage pour créer des merveilles indescriptibles et surprenantes… comme si elle avait terminé son oeuvre par le Ladakh et déversé les fonds des pots de couleur en cet ultime endroit.

Mais aujourd’hui, rien ne va. Je replie lentement ma tente, le souffle court, heureux dans un sens de pouvoir insuffler à mes poumons le rythme plus soutenu qu’ils ne parvenaient pas à obtenir pendant la nuit. J’ai le visage très enflé, et le système digestif complètement en vrac. Rien à faire. L’altitude et le mal des montagnes nous touchent tous d’une manière ou d’une autre… Il y a de nombreux symptômes différents, je dois me coltiner ceux-là, il n’y a pas à regarder plus loin. Advienne que pourra ! Dans trois jours, je serai à Leh.
La ville de Leh est perchée au-dessus de la fameuse vallée de l’Indus, derrière les hauts plateaux. A seulement 3200m d’altitude, j’espère bien pouvoir me remettre un peu.
En attendant, j’ai un col de 5350 m à passer, et je ne m’en sens pas du tout la force… Il est à une trentaine de kilomètres devant moi, je vais faire une petite journée, aller voir le lac Sto Kar où vivent quelques nomades, et j’attaquerai demain.

À chaque fois que la route monte de quelques mètres, c’est l’essoufflement absolu. Ce qui ne me posait aucun problème la veille me semble aujourd’hui complètement impossible. J’halète, je suffoque, j’ai le palpitant qui s’excite tout seul, je me force à respirer plus que de raison à en attraper des points de côté… Que m’arrive t-il bon sang… ?!
Heureusement l’étape du jour est presque plate, car je pénètre dans les Moreh Plains. De vastes étendues, nappées d’une couverture de laine tombée je ne sais d’où  qui recouvre le monde, épousant le relief et lui offrant des courbes douces et duveteuses. Tout juste parcourues par une route impeccable et facile qui se déroule sur le drap comme un ruban de soie noire marquée d’un élégant fil blanc en son milieu.
À quelques plis de là s’ouvre un grand lac que garde un monastère isolé et quelques maisons à l’abandon.

Enfin, pas si abandonnées que ça. Après avoir discuté avec quelques habitants, j’apprends que ce sont les maisons des nomades partis plus loin faire paître les bêtes. Lors de la bonne saison, ils s’éloignent de leur village et prennent encore un peu plus de hauteur pour que les yacks mangent les dernières herbes accessibles, épargnant les pâturages près du lac afin d’en tirer les réserves pour l’hiver.
Pendant les mois les plus froids, ils vivent enfermés dans leurs bâtisses de terre crue, entourés de leurs précieuses bêtes, et attendent patiemment que le gros du froid passe en buvant de la bière de riz ou de millet allongée au beurre salé. Une vie rude où la température peut descendre à moins trente degrés. Les cols restent longtemps coupés par la neige et la route subit chaque année de nouveaux dégâts, privant parfois les hommes de ravitaillement pendant quatre ou cinq mois.

Le lendemain matin, refait par une nuit de sommeil presque reposante et sans apnée – enfin je crois – je me lance à l’assaut du Tanglang La. Le fameux col, deuxième plus haut du monde à être accessible en voiture. Mais moi, Hé hé ! je suis en vélo ! Ça me vaudra d’ailleurs quelques exclamations et encouragements de la part de touristes suisses au sommet. Ravito de chips et de jus de goyave servi par leur guide et moine… je ne dis pas non !
Mais quelle misère, cette ascension… Moi qui pensais être remis, je n’en ai jamais autant chié ! Tous les 500 m, je m’arrête net, carbonisé. Plus de souffle, haletant de tout mon corps. Après une ou deux minutes sans effort, je suis à nouveau complètement remis, près pour faire 500 m de plus. .. qui me cloueront sur place à leur tour…
22 km de montée ! Je les ai sentis passer. Ensuite, il n’y a plus qu’une longue descente de cent bornes en direction de Leh, le retour à la civilisation. J »avais l’impression que mes joues avaient désenflé, mais les photos me font dire que je me suis peut-être un peu trompé …

Que de beautés une fois de plus pendant cette descente… Comment la nature a-t-elle pu être si imaginative ? Les montagnes changent de couleur et de forme à chaque virage, de nouvelles concrétions apparaissent, c’est un vrai livre de géologie qui se déplie sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, elle reste un peu cruelle avec moi, m’empêchant de dormir une nuit de plus… Visage bouffi, digestion atomique, un foie et un estomac durs et douloureux. Vivement que je m’acclimate.

La ville de Leh, c’est une sorte de paquet cadeau oublié derrière le sapin de Noël. D’abord on le découvre, étonné et heureux d’avance par cette bonne fortune. Puis après l’ouverture c’est selon ; soit on l’aime voire on l’adore d’une passion d’autant plus forte qu’elle n’était pas attendue ; soit on le délaisse et le méprise avant de le ranger dans un coin de notre tête pour ne plus y penser, un peu déçu de réaliser qu’il ne nous était pas destiné…
Ce fut probablement une ville tout à fait charmante et typique par le passé, d’autant que la force des traditions dans ces montagnes apporte une puissance et une variété dans les coutumes assez impressionnante.


Mais le tourisme est passé par là, et c’est plus aujourd’hui un nid de backpackers perdus dans les montagnes qu’autre chose… Il faut chercher le côté traditionnel bien plus que dans les autres villes indiennes, étonnement relégué dans les petites rues étroites et poussiéreuses, à l’abri des regards occidentaux comme si on voulait cacher la vérité.
Il faut dire que la plupart des visiteurs arrivent ici directement en avion, sans rien voir de l’Inde ni de la route. Alors débarquer ici et se prendre en pleine face les moutons égorgés au milieu de la rue, les gargotes crasseuses, les vendeurs de momos qui fourrent leurs ravioles sur un carton à même le trottoir dans une hygiène déplorable… Il y a de quoi prendre ses jambes de touriste à son cou !


Il y a donc une multitude de boutiques et d’établissements branchés qui ont vu le jour, sans parler des quartiers entiers de guest-houses… et l’on peut manger ici une contrefaçon d’à peu près tout ce qui n’est pas indien. Brioches françaises, pâtisseries allemandes, falafels israéliens, pizzas italiennes et j’en passe…
C’est rarement réussi et complètement hors de prix comparé aux standards locaux, mais après tout… un bon gros donut au chocolat, hein ? Après tout pile un an de voyage… Bon. Ça se tente n’est-ce pas ? Après la fausse joie du paquet cadeau, j’ai quand même décidé de prendre une part du gâteau !
Ha ha ! Leh aura été pour moi un craquage complet, un repos mérité et une remise sur pied efficace après une année entière passée à rouler. Et franchement, je ne regrette pas. En plus on côtoie dans ces lieux au moins autant d’Occidentaux – ça fait plaisir de papoter un peu avec des têtes à l’allure familière – que d’Indiens de la classe moyenne venus tout droit de Bombay ou de Delhi pour profiter un peu des montagnes. Des gens chics, un peu bobos, ça change.
Tout ça, je le rappelle, est complètement perdu dans les montagnes, à des heures voire des jours de voiture du reste de l’Inde. Comme une oasis en plein désert si vous voulez. De ce genre de désert qui reste inaccessible pendant près de la moitié de l’année d’ailleurs… !

Pendant ce repos de quelques jours, j’ai eu le temps de m’acclimater définitivement, de dépasser le mal de l’altitude, et de méditer un plan d’attaque pour la suite. Bien sûr je ne le sais pas encore, mais ce sera le meilleur moment de tout ce voyage…
Il y a plein de choses à faire et à voir autour de Leh. Comme franchir le col roulable le plus haut du monde, faire trempette dans un lac d’altitude qui fait frontière avec le Tibet chinois, se promener à dos de chameau sur les dunes de sable gris de la Nubra Valley juste avant la frontière avec le Pakistan, aller visiter – et pourquoi pas dormir – dans l’un des nombreux monastères tibétains multi-centenaires des environs, … Bref, ce n’est pas le choix qui manque.

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Monastère bouddhiste de la vallée de Leh

Non, ce n’est pas le choix, c’est le temps. Le temps, et la loi aussi. Car ce petit paradis est soumis à des règles strictes et franchement embêtantes qu’il est bien difficile d’éviter étant donné la quantité de check-posts et de militaires dans les environs – plus de 150 000, ça ne passe pas inaperçu…
Dans les zones restreintes (donc à peu près partout), les voyageurs seuls ne sont pas autorisés, les permis ne peuvent excéder 7 jours et tout un tas de coins intéressants sont tout simplement interdits aux étrangers.
Hum… Il va falloir trouver quelque chose pour arranger tout cela… Ha ha !

A suivre…

Clem

J347 à J353 sur la carte

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4 réflexions sur “38.1 Entre ciel et terre

  1. Allah, lala!
    Tu me fais vraiment rêver! Trop, trop hâte d’y être!
    T’as l’air d’avoir bien morflé entre l’altitude et la Pangi Valley, mais on est aussi parti pour ça! Pas vrai?
    En tout cas, je te rassure, tu n’es pas le seul à jouer au masochiste sur la caillasse et te traiter de tous les noms…
    Au plaisir l’ami!

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  2. Une bonne fin d’année à toi, Clément, où que tu sois et continue à nous régaler de tes textes et de tes photos ! ça ferait un excellent livre de voyages : il faudra te trouver un éditeur ! belle plume, vraiment …. bravo !

    nelly L.

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  3. Une bonne fin d’année, Clément, où que tu sois et continue à nous régaler de tes textes et de ta prose ! Il faudra penser à en faire un ouvrage de voyages au retour et à chercher un éditeur . Bonne plume ! Bravo !

    nelly L

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