38.2 Un permis pour le paradis

«Alors… le permis spécial. Voilà, j’écris en en-tête Special Permit, d’accord ?
– C’est parfait, je réponds.
– Ensuite, la taxe. Bon, 100 roupies pour la Croix Rouge. Ici… Puis 300 roupies de taxe écologique, là…
– Comment ça, une taxe écologique ? ? Hé, mon ami ! Je ne roule pas à vélo depuis la France pour te payer une taxe écologique, hein ? Enlève-moi ça, s’il te plait.
– Ah bon ? Tu crois ? Répond-il en se dandinant sur sa chaise. Hum… Oui c’est vrai, tu es à vélo… Bon, je mets quel prix alors ?
– Eh bien, tu mets zéro, ici, en toutes lettres. Qu’on ne m’ennuie pas après.
– Zé-ro… se dicte l’homme à lui-même en tapotant sur son clavier. Voilà. Et maintenant la taxe journalière. Hum… 20 roupies par jour, ça te va ?
– Ça me semble honnête… Fais-je en étouffant un rire de maquignon devant ce prix ridicule.
– Et pendant dix jours, c’est bien cela ?
– Oh… Mets m’en 12 va, on ne sait jamais.
– Dou-ze… Ensuite, normalement on écrit les différentes zones qui seront visitées. Je mets quoi, du coup ?
– Regarde, je te les ai écrites sur ce papier.
– Kardung, Diskit, Aghiam, … Ça, c’est tout bon, dit-il d’un air pensif en consultant la feuille que je lui tends. Par contre, tout ce qui se trouve après le lac de Pangong, c’est mort, mon ami… Comme je te l’ai dit, on n’a pas le droit de laisser aller les touristes plus loin. Ni les Indiens d’ailleurs ! C’est trop près de la frontière chinoise…

– Je sais, je sais, ne t’en fais pas. Je vais retourner voir le magistrat avec ce papier ; s’il me le signe, c’est tant mieux pour moi et, dans le cas contraire, je me contenterai de faire les petits circuits basiques à touristes.
– Mais… même avec notre autorisation, les militaires ne te laisseront pas passer ! Ils n’ont que faire de l’autorisation du magistrat, ils sont au-dessus de ça !
– Ahhh ! On ne va pas revenir la-dessus, hein ? Si les soldats me refoulent, je ferai demi-tour, c’est tout. Et puis, le magistrat est d’accord avec mon projet, je ne vois pas pourquoi tu rechignes encore à me faire mon papier.
– T’as intérêt à le faire approuver par le District Magistrat hein, je veux pas d’ennuis, moi. Et que mon nom n’apparaisse nulle part ! Comment je vais justifier ça, moi, aux militaires ? Que l’on a donné une autorisation officielle à… primo, un étranger ; secundo pour deux fois la période réglementaire ; et tertio à une personne non accompagnée… pour aller se balader librement dans des zones militaires sous haute surveillance. Même moi, je n’aurai jamais une telle autorisation…
Je ne comprends pas comment le DM peut te laisser faire ça… Il ne sait plus ce qu’il fait, c’est pas possible !
– Tsss tsss… bon, c’est écrit ? Je le fais à ta place si tu veux.
– Voilà, voilà… C’est fait.
– Hum… Je ne vois pas Shuchul sur la liste. Ajouté-je en relisant par-dessus l’épaule de mon gaillard. Pas de blague, hein ?
– Shuchul… S’étouffe-t-il, scandalisé. Mais c’est LA ville des rencontres entre hauts dignitaires indiens, chinois et pakistanais lors des pourparlers frontaliers… !!
– Eh ! Qu’est-ce que ça change, donc ? C’est sur ma route, je ne peux pas survoler la ville, hein, l’ami ? Et je te répète que le DM est d’accord.
– Pfff… jamais vu ça. Jamais vu ça…»

Journal de bord : Aujourd’hui, je coiffe ma casquette de Gros Con conquise en voyageant en Inde, et parviens à des résultats inespérés grâce à des procédés crapuleux vis-à-vis de l’administration locale.

J’ai écrit ces mots dans mon petit journal quotidien pour résumer la deuxième journée de repos à Leh. La journée où je me suis frotté avec tout l’irrespect du monde, des manières odieuses et un culot sans pareil à la bande de crapules qui gère le bureau du magistrat de la ville.
Maintenant que je commence un peu à comprendre comment fonctionne la société indienne, son système de castes et de hiérarchie basé sur l’inégalité entre les citoyens, j’ai pu tenter l’expérience d’aller réclamer un Special Permit pour faire une longue balade en solitaire dans quelques coins particulièrement reculés du Ladakh. Pour ce faire, rien de plus simple : il suffit d’imiter les manières de messieurs les bureaucrates, aussi méprisables soient-elles  à mes yeux. C’est comme cela que ça marche, ici …

Tous les coups sont permis. D’abord, je dois faire sortir de sa torpeur cupide le bonhomme responsable des permis. Occupé à compter les billets d’une liasse absolument énorme, un regard de camé en train de virer à la folie devant un saladier de coke, mon client a tout de la canaille en devenir. Rabougri dans une veste de cuir noire lui tombant aux genoux, Rayban de contrefaçon sur le nez, petite moustache naissante de chef nazi et trombine de fouine… Ce gars-là n’a absolument rien d’engageant. Pourtant, je vais lui demander de me rédiger un permis aussi grotesque que lui-même, et le pire… c’est qu’il va le faire.
Je le bouscule, passe derrière son bureau, le colle de trop près, parle un peu trop fort – toujours d’un ton courtois et naturel – et expose au culot quelques raisons bidon de ma venue ici. Un projet où je promeus le cyclo-tourisme à Leh, le voyage écologique, le développement des rencontres entre locaux et touristes… Bref, tout ce qui me passe par la tête.
Un peu éberlué, il tente de se débarrasser de moi en me demandant de m’adresser directement au magistrat du district… Rien que ça ! Avec l’accord de son respecté supérieur seulement, il consentira à me rédiger le permis. Hiérarchie cosmique à l’indienne, rien de surprenant… mais au moins, j’ai réussi à me faire entendre !
Cependant, la chance est de mon côté et le magistrat, qui est justement en train de faire ses cartons en vue d’une mutation prévue pour le lendemain, me fait l’honneur d’une entrevue. Elle dure environ 35 secondes, que je passe à déblatérer un petit speech, le doigt posé sur une carte annotée des environs, pour présenter mon projet de traverser des zones peu fréquentées par des moyens non-polluants et pacifiques.
Cela fait déjà trois fois qu’il appuie sur le bouton next qui figure sur son bureau (à côté des boutons runner, secrétaire, sécurité et chaï), et deux groupes sont déjà entrés dans le bureau quand il me lance d’un ton pressé
«Ça ne devrait pas poser de problème, je ne vois pas pourquoi vous me sollicitez. Allez à la rédac des permis, ils vont vous en faire un spécial.»

Le magistrat est de ce genre de personne qui exhibe cinq bagues à chaque main, une montre et des lunettes en or, ne regarde pas son interlocuteur en face et jouit d’un pouvoir tel… qu’il lui permet toutes les irresponsabilités possibles sans éprouver une once de remords.
Il n’a rien écouté de ce que je lui ai dit mais a approuvé avant même que je précise que mon circuit traverse des zones interdites… Tant pis pour lui !! Ces gens au sommet de la pyramide n’y sont arrivés que par la naissance et des poussées d’influence véreuse… Je ne vais pas essayer d’être plus honnête qu’eux.

Retour donc à la situation que vous connaissez, le petit homme à tête de fouine ayant fini par ranger les billets dans la doublure de sa parka (qui avait de très grandes poches soit dit en passant… ).
Il me faut ensuite retourner voir le magistrat pour le tampon final, et ce sera plié ! Mais les mystères de l’administration restant impénétrables, mon dossier doit d’abord être validé par l’adjoint du DM (pour District Magistrat), qui le fera passer au DM en personne avec une petite note, que ce dernier fera redescendre à son sous-fifre pour le coup de tampon ultime (le DM ne se salissant pas les mains avec ces trucs pleins d’encre… ). Mission impossible, vu les centaines – que dis-je, les milliers ! – de dossiers en attente sur le bureau de l’adjoint… Je peux y passer la semaine.

Voici l’heure de la pause-déjeuner et je file en ville m’enfiler quelques naans avec du curd et un tibetan tea (un thé noir salé au beurre de yack), pendant que mon dossier disparaît sous d’autres papiers autrement plus importants. Par exemple, une demande de construction anti-inondation le long de l’Indus à l’endroit où le fleuve fait frontière avec la Chine – zone strictement inconstructible par accord commun – soutenue par un gradé juste avant moi.
Je profite de cet interlude au calme pour méditer sur la technique d’attaque de l’après-midi : Il faut absolument que mon dossier sorte de ce bureau, sans quoi il s’ajoutera à la liste des affaires classées par suite de perte ou d’abandon.
En me rassasiant, je fais aussi le plein de culot et de confiance. J’affiche mon beau sourire forcé 17C et replonge dans ce nid de malfrats…
J’entre à nouveau dans le bâtiment et me dirige d’un pas gaillard vers le bureau de l’adjoint, esquivant les files d’attentes, les gardes et les comptoirs d’information. J’entre sans frapper dans le bureau et… me retrouve face à une quinzaine de bonshommes qui attendent dans le calme leurs documents… ainsi que le retour du dit adjoint. Nous sommes plusieurs à avoir eu la même idée visiblement !
Soudain le runner, le gars qui court partout les bras chargés de dossiers et de tasses de thé, s’étant aperçu du sitting en cours dans les quartiers de l’adjoint vient gronder tout le monde et faire déguerpir les audacieux. Prise en faute, l’assemblée des contrevenants sort la tête basse comme une bande de gosses !! Je ne sais si je dois en rire, en pleurer… ou en profiter.
En tout cas, je ne bouge pas et je joue le contrarié, me mettant à chercher parmi les montagnes de dossiers amoncelés celui qui porte mon nom.
«Ce n’est pas possible ! je rugis. Mon dossier n’a rien à faire ici ! C’est le DM en personne qui doit le signer et non pas son adjoint ! Ahh… Et d’ailleurs, où est-il passé cet homme-là ?
– Ho ! Désolé, monsieur, désolé, désolé… Fait le runner tout gêné. L’adjoint de monsieur le magistrat du district de Leh est nouveau, monsieur. Il n’est arrivé qu’hier soir prendre ses fonctions, monsieur. Il est à l’hôpital et souffre du mal des montagnes, monsieur. Désolé de ce désagrément, je m’en vais de ce pas déposer votre document sur le bureau de monsieur le magistrat du district de Leh, monsieur.»

Oups. Je crois que j’ai fait peur au runner… et je commence à prendre goût à cette grosse blague administrative… Ha ha !
Mon papier remonte d’un étage sous le nez des gradés en chef qui attendent leur autorisation de construction en zone frontalière, et de tous les marchands, avocats, hommes d’affaires, business men et autres brigands pris en flag dans le bureau du malade.

L’histoire se prolonge une bonne paire d’heures. Entre burlesque et grotesque, je profite du spectacle et de la sottise des interprètes pour faire progresser mes petites affaires. Le runner finit même par m’apporter un chaï et des momos aux légumes. Encore mieux que le popcorn du ciné !
À la fin de la journée, j’ai dans les mains le sésame qui m’autorise officiellement à circuler presque où bon me semble, seul, et pour une durée me permettant d’entreprendre le tour dont je rêve. Le permis ne m’a quasiment rien coûté, bien moins en tous cas que la version classique et restreinte des agences de voyage. Personne ne semble vraiment au courant de ce qu’il me permet et surtout personne n’en est responsable.
Pour moi, c’est du pain bénit !

En rentrant à la guest-house, je retrouve par hasard mon ami Bertrand qui arrive à l’instant de Manali avec les sacoches chargées et le front encore en sueur d’avoir affronté l’ultime côte qui amène à Leh.
Nos routes s’étaient croisées quelques jours plus tôt à la sortie de la Pangi Valley. Il attendait dans un petit hôtel que l’hôpital ouvre ses portes pour une douloureuse histoire de dent infectée. On s’était donc donnés rendez-vous à Leh au petit bonheur la chance.
Bertrand est un cyclo normand qui a fait pour parvenir ici toute la route des Pamirs, entre le Turkménistan et le Tadjikistan, traversé la Chine, p’t’êt ben qu’oui, le Laos, la Birmanie, et enfin l’Inde. Un sacré baroudeur qui voyage depuis plus d’un an et demi, et qui n’est pas près d’arriver au bout de ses peines, p’t’êt ben qu’non, en terme de kilomètres je veux dire.
On avait évoqué le fait de voyager un peu ensemble dans le Ladakh, se disant qu’il faudrait voir une fois sur place. Alors quel meilleur moment pour se retrouver puisque je viens d’arriver à bout des démarches administratives par lesquelles il nous faut passer ? Je lui fais part de la nouvelle, et l’accompagne jusqu’à la guest-house pour en discuter plus longuement.

Hélas ! Le lendemain, il ne sera pas possible de faire rédiger un deuxième permis spécial… Le nouveau DM ayant pris ses fonctions, la boutique file droit ! Plus question de se la péter avec des Rayban sur le nez, car personne ne sait de quoi le nouveau chef est capable…De toute façon, il est trimballé de réunions en meetings toute la journée, inaccessible derrière ses deux gardes du corps. De plus, quand la petite fouine compteuse de devises me voit réapparaître, mon histoire s’effondre. Et effectivement… comment y croire ?
«Tu vas me dire que tu as rencontré , par hasard, juste en sortant d’ici , un autre taré comme toi qui voyage depuis la France en vélo, et que vous voulez un deuxième permis spécial… ?
– Heu… oui, pile poil.»
Il ne l’a pas dit mais son expression était tout à fait claire : qu’on aille faire graisser nos pédaliers ailleurs !

Très bien. Bon, on aura tenté le coup au moins, pas déçus. Et puis on a déjà un permis alors… on commence à étudier des pistes de falsification possibles.
Mon ami propose un plan B, comme Bertrand, bien plus rigolo encore que le premier. Il va demander un permis classique de 7 jours dans une agence de voyage bidon pour avoir un justificatif de passage des premiers checkpoints. Évidemment, il ne partira pas avec le groupe inscrit sur son permis et on se lancera tous les deux en suivant l’itinéraire prévu. Quand son autorisation sera périmée ou hors zone réglementaire, on inventera une petite histoire pour expliquer qu’il aura dû donner toutes ses copies de permis aux différents checkpoints et qu’au dernier, il aura même laissé l’original, voyez-vous ! Il sera bien embêté car il n’aura plus rien à montrer… Mais ils pourront nous croire sur l’honneur, puisqu’il est impossible de se promener seul par ici. Clément ayant un permis, le deuxième larron devait forcément en avoir un aussi. Imparable, du moins nous l’espérons…
Ça peut marcher si les militaires du Ladakh sont à l’image de ceux du reste de l’Inde : laxistes, feignants et perdus dans le labyrinthe des responsabilités hiérarchiques… Ce dont nous sommes à peu près persuadés !
En fait, le plus important n’est pas d’avoir, ou non, l’autorisation de passer. Non, c’est que les zones en question soient sûres, et qu’on ne risque pas de problèmes sérieux en allant là-bas. S’il y a des bases militaires partout ce n’est peut-être pas pour rien…
Pourtant, après s’être un peu renseignés auprès de connaissances bossant dans d’autres agences de voyage de la ville, et quelques recherches concernant la politique invasive chinoise, on en arrive à la conclusion que si : ces bases militaires ne servent à rien.
A part faire acte de présence…

Après la guerre de 1962, l’Inde s’est vue dépossédée d’environ un quart du Ladakh par la Chine. Depuis, les deux pays observent une paix relative. Chacun surveille la frontière, promet à l’autre camp de ne pas la franchir, et les choses en restent là. Idem avec le Pakistan.
Mais si un pays relâche sa garde dans un coin trop reculé ou trop difficile d’accès pour permettre l’entretien sérieux d’une base militaire… un des autres camps saute sur l’occasion pour s’installer chez lui. C’est ce qui s’est passé au glacier du Siachen entre autre, dans la montagne reculée du Karakorum qui fait frontière entre Chine, Inde et Pakistan. Sitôt que les Indiens ont abandonné leur poste, retrait raisonnable car il est onéreux et inutile d’entretenir une base sur un glacier à 5500 m d’altitude avec des -50 degrés au plus froid de l’hiver… le Pakistan s’est dépêché d’y envoyer quelques esquimaux de chez eux.
Ils n’ont pas tenu une année et se sont fait tirer les oreilles par les Indiens. Mais depuis lors, ces derniers n’osent plus relâcher la surveillance du glacier, occupant ce coin de montagne avec la base militaire la plus coûteuse du pays et surveillant le «champ de bataille» le plus haut du monde !
Toute cette zone militarisée du Ladakh est donc parsemée de bases militaires «pacifiques». Les bidasses n’ont pas aperçu un étranger depuis des années et s’y ennuient à mourir. Alors on construit des routes.
Voilà, pour faire simple… ce que nous nous attendons à rencontrer. L’avenir ne nous donnera pas vraiment tort…

Nous devons par contre faire le plein de nourriture pour au moins une semaine, histoire de nous assurer des repas chauds dans les coins inhabités. Pour remplir nos sacoches, on se tourne vers l’alimentation typiquement ladakhie, qu’il est heureusement encore possible de trouver dans quelques échoppes.
Pour le matin, de la tsampa sucrée. Une sorte de bouillie de farine complète d’orge, mélangée à du thé, de la poudre de lait brute et des abricots secs de la vallée de Leh.
Comme en-cas de mi-journée : de la tsampa salée. Toujours la même farine d’orge, mais cette fois-ci mélangée à des épices et du sel.
Et enfin en guise de dîner, je vous le donne en mille : de la tsampa… au fromage ! Faite avec de la poudre de fromage de yack séché et du ghee (le fameux beurre clarifié).

Huuummm… La tsampa, on ne s’en lasse pas ! Les ladakhis en raffolent, ils en mangent tout le temps. C’est super énergétique et tiré de leur agriculture vivrière puisque tout le monde cultive et fait sa propre farine d’orge, l’une des rares céréales qui poussent à cette altitude.
Il faut préciser que la pâte de tsampa se consomme crue, alors il faut que l’estomac s’y fasse… mais il n’y a que ça de vrai pour se blinder la panse de bonnes calories !
Et s’il n’est pas nécessaire de la cuire, c’est toujours autant d’économie faite sur nos réserves de pétrole qu’il nous sera impossible de ravitailler en chemin. Or il en faut pour faire tourner la cocotte-minute de Bertrand pour le rice-dal quotidien, Ha ha !

Après une journée d’emplettes pesées et réfléchies, nous pouvons enfin nous mettre en route, direction le Kardung La, le col soi-disant le plus haut du monde, dont l’ascension commence à la sortie même de la ville de Leh… Les sacoches sont pleines comme des outres, les vélos pèsent des tonnes, mais on garde la pêche !
L’ascension nous prendra 24h environ. Partis de Leh assez tard, nous ne rejoindrons le col que le lendemain midi, après une nuit supplémentaire d’acclimatation à mi-chemin. À ce propos, ma mécanique interne est à présent bien réglée et je ne ressens plus du tout les effets de l’altitude. Les kilomètres défilent gentiment sans le moindre mal de tête ni  essoufflement particulier, pourvu que ça dure !

Lors de la montée, nous passons à côté de plusieurs équipes de BRO en pleine besogne à la (re)construction de la route. Les BRO (surtout pour Border Road Organisation, et un peu pour Brothers) sont de pauvres bougres venus des plaines les plus défavorisées de l’Inde pour entretenir la chaussée et réparer les dégâts incessants de mère nature. On les trouve partout dans l’Himalaya, et tout particulièrement le long de la Manali-Leh. Ils travaillent à des altitudes folles, la plupart du temps en guenilles, et vivent dans des abris faits en toile de parachute récupérée après l’hiver quand l’armée a dû procéder à des largages de vivres dans les coins restés inaccessibles trop longtemps. Leur tâche est infernale, ils n’ont presque pas d’outils : un marteau pour deux, une pelle pour trois, des sacs de riz en guise de brouette… et c’est à peu près tout. Ils bossent jusqu’à 5350 m d’altitude, dans le vent glacé et la fine poussière de la route. Ils coulent l’asphalte en brûlant des bidons de bitume entre deux pierres, l’étalent parfois à la main, le tassent avec leurs sandales, … Ils font avec ce qu’ils ont.
Comme ils ne disposent que de très peu de machines, la tâche qui les occupe le plus consiste à casser de grosses pierres en petits cailloux afin de constituer la future base de roulement de la piste. Ils tapent, ils frappent, ils cassent… toute la journée durant et pour un salaire de misère, 3 $ par jour. À les voir, je me croirais plongé dans un roman de Zola, où la misère du peuple asservi par la bourgeoisie  réduit les hommes à l’état de bêtes de somme. Ceux-là triment comme des esclaves sous le fouet du vent et la morsure du froid, pendant que des touristes à bicyclette, à moto ou en 4×4 soulèvent la poussière qui finit de les asphyxier.
Quel monde cruel que celui-ci…

Au col, toute une collection de choses estampillées «Plus haut du monde» nous attend. La plus haute cafétéria, faisant les momos les plus hauts de la planète, et – à ma grande surprise – un panneau d’information à la gloire de la marque  Maggy qui a survolé les montagnes… de la Suisse jusqu’en Himalaya. Nestlé a réussi à faire poser une bafouille expliquant par A + B comment l’humanité a été sauvée de la disette grâce à sa soupe instantanée… Un passage concernant l’émancipation de la femme est particulièrement croustillant : grâce à  la recette Maggy, les dames pourront lâcher leur ménage et aller travailler d’avantage, économisant grâce aux nouilles Maggy le précieux temps qu’elles gaspillaient à cuisiner. C’est cadeau, les ménagères peuvent maintenant nourrir la famille  ET casser des cailloux au bord de la route.
Merci Nestlé !

A côté de cela, trône un joli panneau qui indique l’altitude et le nom du col, afin que les touristes que nous sommes puissent se photographier devant et devenir les touristes roulants les plus hauts du monde. Sympa.
Seulement l’altitude en question a été crapuleusement gonflée pour de sombres histoires de géopolitique… et d’impact touristique. Il s’avère en effet que ce col n’est pas le col «roulable» le plus haut du monde, et qu’il est même plutôt loin sur la liste. Mais en lui rajoutant 300 m, il le devient incontestablement… faisant les affaires du gouvernement et des Ladakhis.
Car en effet, étant très bien situé vis à vis de Leh, le Kardung La ( «La» = «col») devient une attraction touristique de premier choix. 1000 roupies pour y monter en 4×4 en une demi-journée, 1000 de plus pour faire la descente en VTT… C’est un vrai parc d’attractions !
Mais là où c’est vraiment malin – bien que ce soit un secret de Polichinelle, car l’important n’est pas de gravir le plus haut col mais bien d’être photographié devant le panneau qui le prétend – c’est que, de ce fait, l’armée indienne écarte du réseau touristique les passes plus élevées, qui ont l’inconvénient de se trouver pile sur la frontière avec le Tibet, voire même… de l’autre côté de ladite frontière !!
Honte suprême.
L’armée évite donc une affluence de badauds dans des zones où tout dérapage peut virer à l’embrouille géopolitique, et canalise le flot de touristes près des commerces nationaux.
Bref, c’est une petite triche qui arrange tout le monde. Indian style, encore et toujours…

Lors de la longue descente qui nous mène dans la vallée de la Nubra, qui était empruntée il y a encore 70 ans par les caravanes de la route de la soie, nous établissons un petit bivouac sous une de ces fameuses tentes parachute. Une nuit en haute altitude à peine perturbée par le passage de quelques yacks et une légère chute de neige sur le matin.

La descente vers la vallée nous permet de profiter du spectacle merveilleux que la nature nous offre sur le toit du monde.

Le soir venu, nous sommes accueillis par un Ladakhi et sa famille dans une petite maison traditionnelle. L’homme est un policier de Srinagar, la ville du Cachemire qui subit les perpétuelles frictions entre Hindous et Musulmans. Il a d’ailleurs été victime d’un petit attentat à la bombe et s’est vu muté à l’aéroport de Leh, un boulot bien plus tranquille et qui le rapproche considérablement de sa famille.
Ce gars-là est né dans la vallée de la Nubra. Il a vu, et voit encore aujourd’hui, les changements rapides dont son pays est… victime, si j’ose dire.
Les conflits religieux, comme je vous le disais, qui font rage depuis l’indépendance de l’Inde. Mais aussi les changements dûs au réchauffement climatique, qui se ressentirait dans l’Himalaya sept fois plus qu’ailleurs – d’après lui. Il me donne un exemple récent : celui de la mousson. De mémoire de Ladakhi, ce phénomène les a toujours épargnés grâce à l’altitude et à la densité des montagnes. Mais depuis quelques années, voilà que la météo se détraque et qu’il se met parfois à pleuvoir des jours durant… Le dernier épisode date du mois d’août, où les pluies ont littéralement fait disparaître quelques villages placés sur le chemin d’une coulée de boue où d’un torrent en crue. La montagne aride et sans végétation se délite en sable, roche et boue que rien n’arrête, telle une invasion barbare qui fait razzia sur un territoire, détruisant les maisons et emportant les vies en quelques instants… Les pauvres ne peuvent qu’assister en silence au terrible spectacle mené par l’envahisseur, et répéter des mantras bouddhistes pour le tenir éloigné le plus longtemps possible… En témoignent les restes de l’un des rares villages que nous avons croisés plus tôt.

Notre hôte nous raconte comment la vie était simple à une époque encore récente. Un peu de tsampa le matin avant de partir au monastère, une cuillère de sucre par jour pour les enfants, à diluer dans un thé noir pour bien attaquer la journée. Une vie difficile proche de la mono-alimentation, où chaque maison cultivait ses propres céréales, ses légumes et ses fruits. L’entraide était alors omniprésente, nous dit-il.
Je crois que c’est le propre des hommes qui n’ont jamais connu autre chose que le danger et la crainte de ne pas passer l’année. A cause de guerres sans fin, d’invasions qui peuvent survenir à tout moment, de famines à répétition, ils se serrent les coudes comme jamais, vivent solidaires pour résister aux éléments et à la folie des hommes qui sèment le désordre sur leur terre.
L’unité est alors une nécessité. Et les gens qui viennent de ce genre de milieu, une fois à l’abri, deviennent les personnes les plus généreuses et les plus chaleureuses qui soient. Il n’y a ni crainte ni haine dans le regard d’un homme qui a côtoyé la mort pendant de longues années. Il n’y a plus que de la sérénité.
Notre hôte nous sert une énorme assiette de momos que sa femme et lui viennent de faire sous nos yeux. La farine utilisée provient du blé qui a poussé dans la Nubra et qui a été transformée ensuite par leur soin. Une farine complète, nutritive et délicieuse…
On se régale autant de ce qu’il y a dans nos assiettes que de ses récits d’autrefois et de maintenant… L’ambiance est des plus chaleureuses, nous sommes assis en tailleur sur des couches tibétaines hautes d’une dizaine de centimètres, et un nepali tea fume sur la table basse au centre de la pièce.

Le troisième sujet qui tracasse notre hôte est le tourisme.
«Trop d’argent a été déversé ici durant les dix dernières années et il a rendu les gens fous, nous dit-il. On ne parle plus que de lui, on se met à envier les voisins, à ne plus se faire confiance. Chacun voyant la réussite d’un de ses proches dans la création d’une guest-house, d’une home-stay ou même d’une agence de trekking, on se dit qu’il faut s’y mettre aussi, même si l’envie n’est pas de la partie… On se doit de le faire parce que les autres le font, croyant éviter une potentielle humiliation.
Maintenant presque toutes les maisons proposent des services liés à l’accueil des touristes… La montagne fait du business et Leh est noyée par des centaines d’agences de voyage. On s’autodétruit par la surconcurrence. Ça n’a aucun sens. Tout le monde est endetté et on y perd notre culture véritable pour mieux en vendre une version édulcorée aux touristes… »
Il prononce ces mots d’un ton à la fois hésitant et déçu, presque fataliste. Son regard est vague, perdu dans les volutes du thé encore fumant.
Pendant ce temps, cet homme est en train de nous offrir la plus belle preuve d’hospitalité du monde. Celle qui vient du coeur et du plaisir de donner. Et mine de rien, c’est tout un combat en soi. Une lutte contre la folie de sa propre communauté, une lutte pour ne pas rentrer bêtement dans le rang sans réfléchir. Enfin une lutte qui – on le sent à son discours encore timide – n’est pas gagnée d’avance… et il lui faudra bien du courage pour ne pas se laisser happer par le monstre tapi au fond d’un tabernacle en forme de porte-monnaie, qui guette et dévore tous ses amis. Un monstre qui grossit à vue d’oeil au Ladakh et que l’on appelle Capital.

Le lendemain nous attaquons les choses sérieuses. Plus de cols, plus de touristes ni de taxis 4×4… Nous entrons dans la première vallée à accès limité. Celle qui permet de rejoindre le lac de Pangong sans repasser par Leh – et s’épargner deux énormes cols au passage. La route est en construction, l’armée ayant besoin de voies d’accès plus rapides pour le ravitaillement.  Les seules personnes que nous rencontrons sont les fameux BRO, et quelques villageois à moitié perdus. Comme à chaque fois dans ces coins oubliés des dieux, maman nature s’amuse à casser le joujou des petits bonshommes… et la route, bien que presque neuve, est déjà toute abîmée par les raz-de-boue et les chutes de pierres. C’est pathétique de voir les BRO s’affairer à tout reconstruire sans cesse, équipés de mains et de tongs. Mais nous, on se régale ! Car qu’est-ce que c’est beau, nom de Dieu !
Beau et reculé. Reculé et silencieux. Silencieux et… terriblement excitant.
Il nous vient même une petite tempête de sable, histoire de profiter une dernière fois des dunes de la Nubra. C’est romantique, n’est-ce pas ?

Le deuxième jour, nous voyons au loin quelque chose qui ressemble à une base militaire. Un groupe de baraquements en tôle, aux formes arrondies et d’apparence hermétique, qui auraient tout à fait leur place sur la Lune pour une mission civilisatrice. Quelques vieux véhicules type camions de l’armée russe viennent agrémenter le tableau, le tout se trouvant sur une moraine de caillasse au pied d’une montagne effrayante digne de la planète Mars.
Drapeau blanc sorti, nous décidons naturellement d’aller voir ces ovnis,  nous disant qu’ils font peut-être du thé aux cailloux par ici.
Évidemment ça ne manque pas, et quelques sourires plus tard, nous voilà installés dans une des boîtes métalliques avec un officier, quelques biscuits dans une coupelle et un chaï frémissant sur le poêle à kérosène.

Loin d’être pointilleux sur le règlement, l’homme qui nous a invités a l’air d’être très content de partager un peu de compagnie, il en profite pour nous raconter sa vie… Il ne nous demande pas nos permis, et je crois que l’idée que nous n’avons rien à faire dans les parages ne lui a même pas effleuré l’esprit.
«C’est pas facile tous les jours, vous savez… commence-t-il sur un ton d’apitoiement à peine retenu. On fait des périodes de six mois sans bouger d’ici. Seuls dans cette vallée. On gère l’avancée des travaux, et on tente de réparer les dégâts qui se produisent au fur et à mesure.
– Et… ça fait longtemps que vous êtes là, vous êtes sur la fin ?
– Oh là là… Cela fait déjà un mois. Un mois entier !
– Un mois sur… six, si j’ai bien compris, je reprends, sceptique face à la terreur qui le submerge petit à petit. Donc… vous allez devoir rester ici tout l’hiver, c’est ça ? J’ai à peine le temps de finir ma phrase qu’il craque…
– Je suis de Jammu, moi, vous savez ! C’est la plaine, là-bas. Avec la chaleur,  la jungle, des rizières, … des… des copains et… des choses à faire, quoi !
Je ne suis pas fait pour ce climat, moi… Ni pour vivre dans des boîtes de conserve qui puent le kérosène. Et vous, qui passez par là, l’air heureux. En vélo… Voyez-vous cela !»

Gloups ! C’est moi ou on est tombés sur un gradé dépressif ?
Je ne peux pas lui donner tort sur l’état de la cabane… blanche dehors, noire dedans ! Les pauvres s’enfument à longueur de journée avec leur poêle, et doivent sûrement le laisser tourner la nuit pour ne pas avoir trop froid…
Mais quand même, personne ne l’a poussé à faire ce boulot, pensé-je… Militaire en Inde, il faut s’attendre à être muté dans des coins un brin dépaysants. «Vous verrez du pays !» qu’ils disaient.  C’est vrai que de si haut, on en voit beaucoup à la fois !
Je réfléchissais à ce choix de métier tout en l’écoutant se lamenter sur sa condition, quand me revint en tête leurs histoires de castes et de la répartition des carrières qui s’ensuit… J’en arrivai à la conclusion qu’on peut rencontrer des gens qui n’aiment rien de ce qu’il font, qui sont là par devoir sacré, respect des traditions ou je ne sais quoi… Sans même se poser la question du métier qu’ils aimeraient pratiquer.

À l’arrivée d’un second gradé, visiblement au-dessus du premier vu le mutisme soudain de celui-ci, nous décidons d’un regard de ne pas nous éterniser sur place et de filer dès que possible. Si le second commence à nous demander nos papiers, il se pourrait bien que la bicoque dans laquelle nous nous trouvons soit le dernier endroit où nous logerons dans cette magnifique vallée. Soudain l’idée d’une souricière où deux rongeurs se laissent appâter par un bout de gâteau et un peu de lait chaud me saute à l’esprit. Si c’est le cas… Ha ha ! Avec moi, ils ont trouvé un client facile, pensé-je, incapable que je suis de refuser une quelconque friandise…

Mais nous retrouvons notre petite route qui continue de s’enfoncer dans le vallon en sinuant le long de la rivière. Parfois nous roulons sur piste, parfois sur des gros tas de galets, et parfois sur… rien de vraiment descriptible. La montagne a subi avec les dernières pluies des ravinements assez spectaculaires et plusieurs mètres de sable, de roche et d’argile mélangés recouvrent la route de loin en loin. C’est comme si une énorme flaque de béton frais s’était répandue par une faille de la montagne jusque dans le lit du torrent, puis s’était solidifiée telle quelle. Les eaux y taillent leurs cours en découpant de vraies falaises d’agrégats à l’aspect des plus instables… On passe à toute vitesse, en espérant ne pas se prendre sur la tête un galet de la taille de ceux qui jonchent le sol.

Pour notre nuitée, nous avons la chance inestimable d’arriver à l’intersection qui va nous faire changer de vallée et, par là même, rejoindre le seul village des environs qui trône au-dessus de la confluence. Une poignée d’habitants vivent là, loin de tout réseau touristique, et dans la parfaite authenticité de leurs traditions.
Une petite femme nous accueille chez elle pour la nuit alors que nous ne lui demandions que s’il y avait un endroit où manger. Nous avons droit à un accueil total et immédiat, dans la chaleur de la petite pièce aux couleurs tibétaines qui fait office de cuisine, de salle à manger et de pièce à vivre. Le seul endroit éventuellement chauffé de la maison. Après deux grosses journées de vélo où l’on a poussé presque autant que pédalé… c’est du  pain bénit que l’on nous offre ici !
Nous prenons notre dîner en écoutant les mantras bouddhistes du grand-père qui fait tourner son petit moulin à prières en égrenant son chapelet à 108 perles. Il se balance paisiblement d’avant en arrière, les autres membres de la famille vaquent à leurs occupations, la petite fait ses devoirs…
Un joli morceau de vie ladakhie qu’ils partagent avec nous le plus simplement du monde, et pour notre plus grand bonheur !

Le lendemain, notre route rejoint celle que les touristes empruntent pour aller de Leh au lac de Pangong. Nous sortons sans problème de la zone restreinte , sous le regard un peu surpris des militaires nous voyant arriver de là où… nous n’avions rien à faire (sans que cela ne perturbe leur impassibilité). Nous pouvons maintenant – et pour la journée entière – exhiber nos permis respectifs pour justifier de notre passage aux checkpoints. Et surtout, apprécier, avec tout le confort, les beautés de la nouvelle vallée grâce au beau ruban d’asphalte qui se déroule sous nos roues.

Le jour suivant, ce ne sera pas la même, puisque à l’autre extrémité du lac, se trouvent les deux checkpoints soi-disant infranchissables aux étrangers. Devant nous, c’est le Tibet, et le drapeau indien qui est dressé là tous les matins au cours d’une pompeuse cérémonie affirme sa présence face à la Chine voisine.

Tout le monde nous avait dit qu’il serait impossible de longer le lac jusqu’au bout, aussi bien le sous-fifre du Magistrat que nos différentes connaissances dans les agences de voyage de Leh… Mais en réalité, aucune personne ne se met en travers de notre chemin.
Le premier checkpoint est encombré par les pickups des touristes qui viennent mitrailler le lac avant de s’en retourner. Tout le monde s’arrête pour justifier de sa présence et obtenir le tampon du bout du monde qui immortalisera l’instant, noyant les policiers de garde sous une montagne de paperasse.
Nous laissons filer les vélos discrètement, en bons couillons qui n’ont pas compris qu’il fallait s’arrêter… et personne ne vient nous demander quoi que ce soit.
À partir de là, il n’y a plus personne. La piste est à nous et l’excitation nous fait vibrer les poils des mollets !

Quelques locaux travaillent cependant à la construction de nouvelles maisons. On boit un petit thé avec eux, et ils font monter la pression en nous disant que ça ne sert vraiment à rien d’aller plus loin puisqu’au prochain village personne ne peut franchir le checkpoint. D’après eux nous n’avons aucune chance, et on ferait mieux de faire demi-tour tout de suite… Profiter des animaux rares qui vivent sur la rive du lac, et basta !

Évidemment, nous décidons de tenter notre chance… Bertrand enfouit son permis obsolète au fond d’une sacoche, et nous continuons notre route au milieu des oies sauvages et des oiseaux migrateurs de passage.

Après quelques heures de vélo supplémentaires, nous arrivons enfin au village de Merak. Quelques maisons en brique de terre crue, un ruisseau qui arrose quelques champs d’orge, peu ou pas de véhicules, personne dans les environs, aucun signe d’une quelconque barrière, les lieux semblent déserts…
Nous évoluons lentement sur la piste de cailloux, sur la pointe des pneus pour faire le moins de bruit possible, profitant de l’avantage que nous ne sommes pas motorisés pour rester discrets.
A la sortie de Merak, toujours rien. Ni soldat, ni checkpoint, juste une longue piste de pierre et de sable qui s’enfonce dans l’immensité désertique.
Soudain, j’aperçois… une tente au loin… vert kaki…  sur le bord de la route…
Mhhh… oui, ce doit être ça.
Elle est tellement isolée au milieu de nulle part, sans barrière ni gardien visible, qu’il nous serait facile de la contourner. Nous ne tentons toutefois pas le diable, et nous laissons glisser doucement dans sa direction.
Il nous est impossible de voir s’il y a quelqu’un à l’intérieur de la tente. Nous distinguons maintenant les blasons de la police locale se dessiner avec netteté sur un de ses flancs.
Nous continuons comme deux qui auraient la conscience tranquille, aussi silencieusement que le pédalage avec un vélo chargé sur une piste caillassée nous le permet. Nous atteignons finalement le checkpoint et jetons un regard discret à l’entrée de la tente : elle est close !
Soit c’est l’heure de la sieste et les gars dorment à l’intérieur, pas inquiets puisqu’ils n’entendent pas de moteur, soit ils sont partis manger au village… en tout cas, personne n’est visible.
Nous continuons sans nous regarder pendant un bon kilomètre, afin d’être hors de vue de nos gardiens de la paix… et l’affaire est dans la sacoche !
C’est tellement facile que nous n’en revenons pas ! Certes tout n’est pas gagné, mais nous avons atteint le lieu le plus reculé que nous souhaitions, sans avoir à déballer nos permis et histoires montées de toutes pièces. Notre excitation est à son comble !
Nous n’avons plus qu’à profiter pleinement de la solitude des lieux qui s’offrent à nous, conscients que cet isolement extrême restera à jamais gravé dans nos mémoires.

Des troupeaux de chevaux sauvages passent au galop devant nous, effrayés et intrigués par les centaures que nous formons avec nos montures d’acier..  Alors ils s’enfuient, mais pas trop loin, pour pouvoir nous guetter de leurs yeux emplis de curiosité.
Nous apercevons également, sur les hauteurs des collines qui font frontière avec la Chine, quelques éléments de base militaire, plusieurs bunkers, et même un petit bateau de l’armée qui patrouille sur le lac.
Nous ne sommes pas dupes, ils ont dû nous repérer depuis bien longtemps – du moins je l’espère- car nous ne faisons rien pour nous cacher. Mais personne ne vient nous voir dans cette immensité hormis les poneys sauvages, comme quoi nous ne devons pas trop perturber la sécurité nationale. Et puis, si nous sommes là, c’est que nous avons pu franchir deux checkpoints… donc que nous avons de solides raisons d’être sur place !

Ce soir-là, nous installons notre bivouac près d’une petite rivière au pied d’une montagne indo-chinoise, à 4500 m d’altitude environ. Pas un bruit ne viendra troubler notre sommeil, ni le clapotis du cours d’eau qui glisse sur un lit de sable, ni les chevaux sauvages qui viendront pourtant visiter notre camp pendant la nuit.

Le lendemain, nous roulons plusieurs heures, seuls dans de splendides paysages lunaires, émerveillés par les beautés de la nature et un silence grisant.
Il nous faut passer un petit col pour avoir une vue sur le village de Shuchul quelques dizaines de kilomètres devant nous, et sur la vallée que nous voulons continuer à suivre en direction de l’Indus. Avant le village, nous rencontrons quelques locaux qui font paître des yacks dans un pâturage marécageux, tandis que les enfants glanent des bouses sèches, unique combustible des lieux…
Nous pénétrons vers midi dans le village, sans que personne ne nous ait fait la moindre remarque, et nous dirigeons vers le centre en cheminant le long des murettes de galets qui font séparation entre les différentes propriétés.
Nous ne voyons absolument aucune trace d’une quelconque structure permettant aux généraux chinois, pakistanais et indiens de se retrouver pour les fameuses négociations entre états. Ni barrière, ni checkpoint… Ce village est juste un village normal et reculé du Ladakh – du moins en apparence.
Nous demandons dans un petit monastère bouddhiste s’il y a un magasin ou refaire nos stocks de provisions car nos sacoches ballottent pauvrement le long des flancs maigres de nos montures, et s’il est possible de se mettre tout de go quelque chose sous la dent.
On nous répond qu’il n’y a qu’une seule boutique dans tout le village, mais que nous devrions y trouver tout ce qu’il nous faut. Il y aurait même de la tsampa !
On s’installe donc tranquillement à l’intérieur de l’échoppe, et on commence à s’entendre sur les prix et les produits disponibles avec le patron tout en buvant un chaï, quand un homme parlant un anglais impeccable nous rejoint. Parfait, ce sera plus facile pour communiquer.

L’homme à l’air bien sympathique, il porte un chapeau de toile et une belle petite moustache, il est souriant de surcroît et nous demande d’où l’on vient. On répond un peu naïvement, avec le genre d’histoires que l’on sort à chaque nouvelle rencontre, et puis la conversation se fait comme ça, autour de rien. Je fais les achats indispensables, et pendant ce temps Bertrand sirote son chai en papotant.
Quelle ambiance bien agréable dans ce village, pensé-je l’esprit serein.
Soudain l’homme range son sourire et pose sur la table un insigne de policier.
«Police d’immigration. Vos papiers, vos permis et vos passeports, les gars. Tout de suite.»

A suivre…

Clem

J354 à J364 sur la carte

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

8 réflexions sur “38.2 Un permis pour le paradis

  1. Génial, ça me laisse sans voie toutes tes péripéties…
    Ca doit changer certaine vision des choses en toi !
    Que l’année 2016 t’apporte encore plus de découvertes et de choses si merveilleuses l’ami !

    J'aime

    • Merci mon ami !
      Cette expérience au Ladakh a été bouleversante, en effet… Peut-être la plus belle partie de ce voyage 🙂
      Ravi que tu continues de suivre cette petite histoire en tout cas !
      Bonne année à toi 🙂

      J'aime

  2. T’arrêtes de nous faire le coup du hang up et de nous laisser sur notre faim?? Après on est inquiets jusqu’à la prochaine histoire mais comme dit mon fils (Jean-Philippe): il ne s’est rien passé de garve sinon il n’aurait pas écrit ce que tu lis…

    Sois prudent Clément!!!

    Et belle année 2016!!!!!

    J'aime

  3. On est heureux avec le père Tom de voir que tu grignote les cols de l’Himalaya comme des momos. Ca nous fait plaisir de voir des pistes pourries pleine de poussière et de tôle ondulée qui te botte le cul. On se réjouit de voir que t’as mis une belle trace sur la carte du monde. Et surtout on est ravi de voir que t’as trouver ta bonne étoile qui te permet d’oser les routes bien reculées.
    Puisses-tu éviter les grandes plaines bitumées pendant encore longtemps.
    Vive les routes perdues où les touristes n’ont aucune raison d’aller, sauf les fous à vélo.
    Et que l’Aventure continue à fond en 2016!

    Aimé par 1 personne

  4. T’es où , t’es où ? Le policier à la petite moustache ,c’est un gentil ou un méchant?
    Tu nous laisses en plein doute, alors que nous étions sur un petit nuage avec ton super reportage .
    Rien ne t’arrête ,rien ne te fait peur, et tu nous fais vivre des moments de rêve, merci.
    Que 2016 ne t’apporte que des bonnes choses à vivre.
    Bisous Christine
    Que de chemin parcouru par notre petit ferratiste ,continue , nous attendons le prochain reportage
    et nos voeux t’accompagnent
    Bernard

    J'aime

  5. Magnifique! Encore un récit incroyable, on est vraiment heureux pour toi de voir que tu profites toujours autant de cette aventure! Meilleurs vœux pour cette année 2016! Qu’elle t’apporte encore plus de rencontres et de bonnes surprises!
    Et alors? ce moustachu?… Tu es dur avec nous là! On est tous pendu à tes lèvres (ton clavier)…

    Les Grenoblois

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s