38.3 De l’amour et de la solitude

«Je ne comprends pas, répète l’homme. Je ne comprends pas… Je ne comprends pas…»
Trois fois que le responsable de l’immigration relit mon permis, trois fois qu’il répète ne pas comprendre comment nous avons pu obtenir un tel papier, de surcroît signé de la main du magistrat .
Faisant mine de ne pas remarquer son étonnement, je continue gentiment de faire les courses pour nous deux, dans l’unique et minuscule magasin de Shuchul. Pendant ce temps, le commissaire entame une conversation en anglais avec Bertrand, assis autour d’une petite table, pour tenter de comprendre ce que nous faisons là.
Je choisis sans hâte quelques légumes, compare le prix de deux sacs de riz, goûte un peu de farine d’orge… puis retourne d’un air innocent demander à Bertrand ce qu’il pense des tarifs, interrompant par là même les deux hommes dans leur discussion.
«Eh Trantran ! Seulement 25 roupies le kilo de riz, pas mal hein ? Par contre, les légumes sont un peu chers… mais bon, ça fera bien dans ta cocotte, pour le dal
Le commissaire me regarde d’un air décontenancé, un peu hébété, tandis que Bertrand relance en me demandant si j’ai trouvé du fromage séché.
«Un vieux est parti nous en chercher chez lui, il n’y en a pas dans le magasin. Comment ça se passe avec notre copain sinon ?
– Ça avance, ça avance… » répond-il sur le ton de la conversation.

Après une bonne demi-heure de discussion d’un côté, et d’emplettes de l’autre, le commissaire se décide finalement à partir, d’un pas nonchalant, en direction de ses bureaux. Je n’en sais pas plus sur la tournure qu’ont pris les choses, mais Bertrand vient vite me marmonner entre ses dents la conduite à suivre.
«On file, me dit-il.
– On… on peut passer ?
– Ouais… on peut passer. Mais il se pourrait bien qu’il change d’avis dans les cinq minutes… alors on décampe au plus vite, mon pote !
– Yesss… fais-je en cachant toute joie. Qu’est-ce que tu lui as dit pour qu’il accepte ? Il avait l’air vraiment suspicieux avec mon permis…
– Il a gobé l’histoire comme quoi je n’ai plus de copie du mien sans même sourciller, une vraie formalité. Mais il ne comprend vraiment pas comment le magistrat peut autoriser des étrangers à venir ici, car c’est complètement interdit d’après lui. Il a relu ton permis au moins dix fois… scrutant chaque ligne, analysant chaque phrase… Puis il m’a posé plein de questions à propos de notre voyage, d’où l’on venait, le pourquoi du comment, quoi… Mais en revenant me poser les mêmes questions sous un autre angle cinq minutes après. Un vrai petit interrogatoire, comme ça, sur un coin de nappe…»

J’explose intérieurement. C’est génial ! On peut passer. Ah! en voilà une bonne nouvelle ! On se répartit les provisions du mieux qu’on peut, j’intercepte au passage le fromage de yack séché du petit vieux et on va pour filer en direction de la sortie du village.
Mais il nous reste encore une épreuve à passer… Alors que nous nous rêvons hors d’atteinte, nous réalisons que, dans cette histoire, nous n’avons pas encore franchi le checkpoint… et qu’il y en aura forcément un à la sortie de Shuchul, puisque l’entrée était dégagée.
En voyant les bâtiments militaires, on se croit bons pour recommencer tout notre speech avec les gars de l’armée… Mais c’est sans compter sur l’intervention inattendue du commissaire, que Bertrand a décidément convaincu de la véracité de notre histoire, et que l’on voit revenir des baraquements, marchant de son pas tranquille dans notre direction.
Après m’avoir posé encore une ou deux questions à propos de la validité de mon visa indien, il conclut en annonçant sur un ton presque compatissant qu’il a réglé notre affaire avec les gars de l’immigration, au checkpost, et que l’on peut continuer à voyager sereinement.
«Mais pas de blague, les gars, hein ! ajoute-t-il alors qu’il est sur le point de nous laisser. Vous restez sur la route. Vous allez bien tout droit.
– Heu… oui bien sûr. Enfin, pourquoi vous dites cela ?
– Vous n’allez pas à gauche, les gars, hein ! Vous restez bien sur la route. A gauche… c’est la Chine, hein !
– Qu… quoi ? La Chine !! Nooooon… »
Bertrand vient de me dire qu’il a répondu à l’interrogatoire en bon touriste couillon, au courant de rien, alors à mon tour:
«Mais… ça ne craint rien au moins ? demandé-je.
– Ahh… dit-il, faussement hésitant, on ne sait jamais, vous savez, les frontières ce sont les frontières et…
– Mais… m… moi qui me sentais rassuré avec toutes ces bases militaires… Vous voulez dire qu’il y aurait un risque à traverser ce plateau ?
– Oh… non… non non, bien sûr, réplique-t-il soudain, en reculant d’un pas. Aucun risque, ne vous en faites pas. C’est notre devoir de vous protéger, n’est-ce pas.
Nous ne sommes pas là pour rien, ha ha ! Il n’y a d’ailleurs aucun problème, vous entendez. Au-cun !
En fait… ajoute-t-il après quelques secondes de réflexion, cela fait cinquante ans que la paix règne ici, entre l’Inde et la Chine. Pas un problème, pas une entorse, vous voyez… Rien. Rien de rien.
C’est même… très calme, Shuchul. Pour ne pas dire… trop calme.
Je vous ai dit que j’étais commissaire à Jammu avant ? Un million d’habitants, pas rien, hein ? Mais bon, tous les cinq ans, nous sommes mutés, et je me suis retrouvé à Shuchul… pour garder le checkpost et veiller sur la centaine d’âmes du village. Où personne ne passe, d’ailleurs. Puisque c’est interdit. Sauf vous. Enfin… »

Aïe, aïe, aïe… Ce n’est pas vrai ! Le commissaire va nous lâcher une petite larme sur l’épaulette si ça continue. Mais qu’est-ce que c’est que cette manie qu’ils ont tous ici à devenir dépressifs ?
Sans rentrer dans des considérations sur la rigueur du service, nous le remercions chaleureusement pour son aide et  lui souhaitons bon courage pour son nouveau poste au calme… avant de filer une fois pour toutes derrière les barrières du checkpoint. En face, le désert nous attend.

Liberté ! C’est le mot qui décrit le mieux ce que je ressens à cet instant et qui résume à lui seul une page entière de description.
Maintenant c’est gagné, nous n’avons plus rien à craindre ! Grâce à cette dernière autorisation, nous franchissons le point de non-retour. Le chemin le plus court pour rentrer à Leh se trouve maintenant devant nous, et non plus derrière. Nous allons donc passer les prochains checkpoints dans le sens du retour à la civilisation, et les gardes ne devraient pas nous en empêcher…

Un jour, la route la plus courte pour rentrer chez moi sera aussi devant.

En attendant, il nous reste quelques journées à pédaler dans l’un des plus beaux paysages qu’il m’ait été donné de découvrir, alors on déguste ces kilomètres comme quelque chose de rare que l’on n’est pas près de retrouver. Un vin exquis, d’un millésime interdit, que le destin aurait fait couler dans notre verre par inadvertance. On se délecte du nectar le plus merveilleux que nos papilles n’aient jamais goûté et ne connaîtront peut-être plus jamais… Heureux de vivre l’instant.

Le silence des lieux est sans nul doute ce qui donne le plus de force à ce tableau grandiose. Pas un son ne s’échappe de ces montagnes, aucun bruit ne naît ici. Tout est silence. Un silence entêtant qui restera dans ma mémoire comme une mélodie délicate, le chant d’une solitude à laquelle on se livre avec plaisir. Une solitude qui nous embrasse et nous étreint dans une danse de l’esprit. Seul face à soi-même, pris, grisé, on se découvre empli d’amour.
Quelques animaux viennent troubler – si j’ose dire – cette sérénité. Des troupeaux de chevaux sauvages broutent un peu partout, à peine cachés par les quelques buissons qui poussent encore à cette altitude de 4600 m. Effrayés par nos montures d’acier, ils s’enfuient à travers les étendues vallonnées qui nous entourent, levant quelque renard ou chacal sur leur passage. Nous pouvons suivre la progression du troupeau sur des kilomètres, les voir gravir les pentes des collines dénudées, courir entre les arbustes, jouant, se cachant…
Un seigneur guette ce manège depuis le haut de son promontoire. Dans toute sa splendeur, l’aigle s’apprête  à fondre sur une proie que son regard perçant a isolé dans l’immensité.

Quand vient le soir, nous posons notre camp dans un petit creux protégé du vent, allons récolter de la bouse de yack séchée et glaner quelques racines dans les buissons alentour, puis nous préparons un feu de ces bûches de pacotille pour cuire notre repas et nous tenir au chaud. La nuit, le froid devient mordant. Le vent sec qui se glisse entre les collines nous apporte l’air glacé des sommets enneigés tandis que la voûte céleste s’abaisse jusqu’à nous caresser, révélant son inaccessible proximité.
Le ciel qui s’offre à nos yeux ces nuits-là, sans lune ni brume, purifié de l’atmosphère épaisse des basses terres, est le plus beau que j’aie jamais vu. Les constellations se donnent en spectacle, des myriades de couleurs apparaissent par bandes et taches pour embellir encore l’œuvre suprême, et pourtant quotidienne, qui s’expose au-dessus de nos têtes chaque nuit que vit le monde.
Nous sommes ici aux premières loges… Alors, admirons !
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Fait de peu d’importance dans notre histoire mais qui peut apporter un élément intéressant pour mieux se figurer l’ambiance des lieux : une station d’observation spatiale est implantée à quelques dizaines de kilomètres d’ici. Réservée à une poignée de scientifiques, elle contient l’un de ces fameux télescopes géants qui pointent leur gros oeil de verre en direction des étoiles pour lever un peu le voile sur les mystères de l’espace et du temps. Quel meilleur endroit pour installer un tel instrument ? Pas une ville à des centaines de kilomètres à la ronde, pas d’électricité dans les rares villages des environs, pas de nuage ou de brume à cette altitude… Bref, au-dessus, il n’y a qu’Hubble ! Le permis spécial qui m’a été délivré a d’ailleurs eu pour modèle une version destinée à un astronome en visite à l’observatoire pour 45 jours. On a remplacé nom, numéro de passeport, dates, lieux, etc. afin de le faire coller à mon histoire un peu plus terre à terre… et le tour était joué.

En ce qui concerne les vestiges du conflit entre le colosse indien et le golem chinois, on note un certain nombre de minuscules bunkers, enguirlandés le long des montagnes, à peine visibles… ainsi qu’une stèle commémorative rendant hommage aux hommes sacrifiés pour l’honneur de la nation indienne après avoir défendu une petite colline jusqu’à la mort. Aujourd’hui, se trouve à la place un bel urinoir. En plein désert.
Ma foi, l’armée a ses raisons que la raison ignore !

Le passage des autres checkpoints est un vrai jeu d’enfant. Une belle bande de gosses s’y amuse ! Et je dis ça aussi bien pour eux que pour nous.
Dans le plus reculé d’entre eux, les gradés ont profité de l’absence présumée de touristes et d’étrangers pour poster les recrues les moins reluisantes. Soit parce qu’elles sont trop jeunes afin que le vent et le mal des montagnes les aguerrissent  ; soit parce que leur cas est vraiment désespéré et que l’on n’a pas trouvé d’endroit plus inutile à surveiller.
En attendant, cinq zouaves nous interpellent de la cabane du checkpost, en pouffant de rire pour l’un, en jouant avec les contrepoids de la barrière pour un autre, et en rouillant sur leurs smartphones d’une manière générale. La consigne qu’ils semblent avoir reçu en cas de visite, c’est de récupérer un papier en bonne et due forme de la part des voyageurs et de les laisser passer après l’avoir rangé dans un classeur. Mais à savoir de quelle nature doivent être ces bonnes et dues formes… alors là ! Ça devait être écrit trop petit dans la consigne.
Je leur présente donc une copie de mon permis, qu’ils prennent avidement comme si c’était un billet de 100 dollars, et ils nous laissent passer avec un grand sourire rassuré. Ils n’ont pas jeté un seul coup d’œil au dit papier, ç’aurait pu être la lettre de démission à mon ancien patron ou la demande en mariage de ma tante que la barrière se serait ouverte quand même !
À défaut de savoir parler l’anglais, ces pauvres bougres ne peuvent même pas en déchiffrer l’alphabet. Alors à quoi bon s’embêter avec des histoires de permis, je vous le demande ? Si ça se trouve, ils ne parlent pas tous la même langue et communiquent  entre eux avec peine. Car l’Inde est si vaste que l’on y parle plus de 40 langues officielles, rédigées à l’aide d’au moins 15 alphabets bien distincts, et déclinées en quelques 3000 idiomes et patois différents. Que voulez-vous ? Et bien, rien. Passez votre chemin.

Roulant plusieurs jours encore dans un état de béatitude avancée, nous finissons par arriver, Bertrand et moi, au point de séparation de nos deux routes. Lui rentre à Leh avant de continuer jusqu’à Srinagar et Jammu, alors que de mon côté je vais reprendre la même route qu’à l’aller pour gagner du temps et tenter d’arriver à point au Népal, où mes parents doivent atterrir d’ici quelques semaines. On a prévu de se faire un petit trek en famille pour les vacances de la Toussaint, il s’agit de ne pas louper le rendez-vous !

Presque émus d’avoir vécu tant de belles choses en si peu de temps, nous passons l’ultime checkpost avec un petit pincement. Ces conneries de permis sont terminées, elles ont ajouté un peu de sel à l’aventure. On va se séparer pour rouler chacun de notre côté, dans l’espoir de se retrouver plus tard.
À l’occasion de ce dernier contrôle par les militaires, je donne négligemment mon permis au planton, et Bertrand ayant son passeport à portée de main, le pose sur la table. Pour visionner le guichet en question, composez de la manière suivante : à l’ombre d’un très gros caillou tombé au bord de la route, placez une table d’écolier et, sur celle-ci, un classeur mangé par le soleil. C’est à peu près tout… Je ne me souviens pas avoir vu autre chose, ça vous laisse de la place pour mettre les vélos.
D’ordinaire, les agents sont persuadés que mon permis est valable pour deux car c’est comme cela que ça marche pour les taxis de touristes. Donc je n’ai qu’a présenter mon passeport, ils vérifient que les numéros collent avec ceux du permis, et nous laissent passer sans rien demander à Bertrand. Comme si j’étais le chef d’une bande de deux en quelque sorte.
Mais là, c’est Bertrand qui a donné son passeport. Il va donc forcément y avoir un problème au moment de la confrontation des noms écrits sur les documents…
L’homme attablé à son petit bureau, équipé de lunettes qu’il a dû nettoyer avec une tranche de jambon, langue tirée de côté, commence la lecture. Ligne après ligne, il avance doucement, mais sûrement. Enfin peut-être.
Après quelques minutes, Bertrand me fait un signe discret de la main :
«Ça va coincer, me dit-il. Tu ne veux pas lui filer ton passeport ? Je sens qu’il est perdu…»
L’homme a l’index de la main droite posé sur le numéro du passeport de Bertrand, et le majeur de la main gauche sur le numéro écrit dans le permis. Incontestablement, ce ne sont pas les mêmes… Fini de se tourner les pouces, il va agir !
Il se penche davantage pour mieux voir, se retourne, regarde autour de lui comme un qui cherche du rab de jambon, gigote sur sa chaise… Non, décidément, il y a quelque chose qui cloche.
Je fais signe à mon ami d’attendre encore un peu.
Sans montrer plus d’attention que cela à notre pauvre gardien de Paradis, on le surveille quand même du coin de l’oeil. En lui, des idées contraires luttent et se culbutent, il parait paniquer sous les coups qu’il reçoit de l’intérieur, tente d’appeler à l’aide à grand renfort d’œillades perdues… C’est la grosse embûche du jour.
Mais le bon vieux dicton indien, que nous ne connaissons maintenant que trop bien, apporte une fois de plus la solution : Le seul problème en Inde, c’est justement qu’il n’y en a pas.
L’homme referme le passeport d’un coup sec, se lève précipitamment en manquant de faire tomber sa chaise, rassemble les papiers et nous les tend dans un geste assuré qui respire la confiance et la compétence :
«All good ! You can go !»
Ha ha ! Merci mon ami. Oh oui, merci !

Je passe tout le reste de la journée à pédaler comme un fou en direction d’un objectif éloigné. J’ai remarqué que lorsque je me retrouve seul après une période vécue avec un compagnon, je change également de rythme. Je ne sais pas vraiment pourquoi, peut-être pour combler un manque… ou passer à autre chose. Je m’impose de nouveaux objectifs, me focalise sur un but lointain ou exigeant, et fais passer la pilule de la solitude en m’abandonnant à de nouvelles motivations.
En l’occurrence aujourd’hui : un monastère croisé sur le chemin à l’aller, dans lequel je compte bien dormir. J’avais manqué le moine lors de ma première tentative, mais cette fois, j’espère bien avoir plus de chance et mets le paquet pour atteindre mon but avant la nuit. Seulement, il y a un col à 5000 m entre lui et moi, la piste est très caillouteuse, j’ai un vent de face quasiment tout le temps… et l’heure file à toute vitesse. Quand j’arrive enfin au pont culminant, je n’ai plus aucune illusion quant à la possibilité d’atteindre le monastère avant la nuit, mais il y a comme cela des moments où la motivation est si forte, qu’il est impossible d’abandonner, même devant l’évidence de la défaite. Je suis crevé, j’ai fait trop de kilomètres, perdu toute altitude digne, avalé trop de caillasse… et  la nuit est là. Mais rien à faire, je continue, pédales au plancher, jusqu’au bout.
J’arrive bien tard et, comme on pouvait se l’imaginer, le monastère est fermé. Toutes les maisons ont été englouties dans une nuit sans lune ni lampes électriques, sauf celle d’une petite auberge vers laquelle je me dirige.
C’est exceptionnel pour moi de dormir en auberge. Quand on paie pour sa nuitée, soit c’est très cher, soit c’est peu intéressant. J’essaie d’habitude de me réserver un peu d’énergie en fin de journée pour chercher une maison où dormir chez l’habitant, un lieu sain ou saint ou encore un bon bivouac… afin de rendre l’expérience moins chère et… plus enrichissante.
Le monastère aurait été vraiment chouette, d’autant plus que le Ladakh est la seule région bouddhiste de l’Inde et que je n’y ai pas encore rencontré un seul moine alors que je m’apprête à quitter cette belle région…  Le tenancier aura toutefois raison de mes derniers regrets de ne pouvoir passer la nuit dans la maison de Bouddha ou à défaut de camper quelque part, en m’expliquant que mieux vaut donner ses sous aux Ladakhis qu’aux moines.
Ah ? Voilà autre chose. La nuit ne sera peut-être pas loupée en fin de compte. Il ajoute qu’il ne me fera pas payer la chambre plus cher que le moine ne l’aurait fait et qu’il m’invite cordialement à prendre part à leur repas : une bouillie de mouton aux gnocchis de tsampa. Fameux !

L’habit ne fait pas le moine, certes, mais j’aurais bien aimé en rencontrer afin de découvrir le Bouddhisme par leur parole, plutôt qu’au travers des lignes d’un livre. Mon épopée au Ladakh tire à sa fin et, des moines, je n’en aurai vu que l’habit. Le tenancier ici présent n’aide pas à redorer leurs tuniques déjà bien ternies par les quelques images qu’ils ont offertes à mes yeux ces trois dernières semaines.
Tout en piquant dans le bouillon bien gras quelques morceaux de tsampa cuite, mon hôte m’explique que le moine qui vit ici fait payer l’entrée des lieux aux visiteurs. Il refuse d’y héberger quiconque – lui-même dormant dans une guest-house au village – et, si j’étais allé planter ma tente à l’extérieur, il serait venu me cueillir au matin avec son carnet de tickets pour me taxer la nuit. Il m’explique que les monastères sont propriétaires des étendues qui les entourent, et que les moines demandent un retour financier à chaque habitant vivant sur le domaine, comme c’est le cas de ce petit village de nomades.
Ce que j’ai vu des moines jusqu’à présent n’est guère reluisant. Des hommes aux regards fermés, sillonnant la campagne sur des motos rutilantes, smartphone à la main, lunettes d’aviateur sur le nez et clope au bec. La tenue en drapé rouge devient presque folklorique.
Un jour, j’ai failli en aborder une demi-douzaine, qui faisaient un pique-nique au bord d’une rivière. Le temps que j’arrive jusqu’à eux, ils avaient terminé leur repas et étaient remontés dans le pickup du monastère. Dommage.
Dommage parce que le coin était vraiment sympa, parfait pour avoir de belles discussions. Maintenant, au même endroit, on peut trouver une nappe en plastique, 6 assiettes de polystyrène, des couverts jetables, quelques bouteilles de coca vides ainsi que des restes de nourriture éparpillés sur le sol au milieu des mégots et des paquets de cigarettes vides. Abandonnés à jamais…
En dehors de cela, j’ai bien rencontré quelques Bouddhistes à Leh, mais les seuls qui parlaient anglais étaient des capitalistes finis, gestionnaires d’hôtel de luxe pour touristes perdus, et de camping 5 étoiles à 5000m.
Je suis presque navré de quitter le Ladakh avec ces quelques images de mauvaise qualité en tête… car d’une part, je suis sûr qu’elles sont loin de refléter la réalité, et d’autre part, parce que je n’ai pas pu aborder avec eux le sujet de la spiritualité qui mène leur vie…
Je ne me fais pas de souci : durant mon voyage,  j’aurai encore l’occasion de rencontrer les moines du Bouddha au Népal, au Myanmar et en Thaïlande. Mais ceux du Ladakh resteront derrière moi au bord du chemin, et j’ai l’impression que je suis passé à côté de quelque chose…
Je m’en vais reprendre un bout de mouton puisque c’est comme ça.

Je refais, les jours qui suivent, une partie de la route que j’avais déjà empruntée à l’aller. Faire du rétropédalage dans ces immensités désertiques, chefs-d’œuvre de mère nature, ne me dérange absolument pas. Ce qui était dans le rétroviseur auparavant est maintenant dans ma ligne de mire, et je m’en mets plein les yeux jusqu’à l’éblouissement.
Cependant, je ne dois pas trop m’attarder en chemin car la dernière fois que j’ai donné des nouvelles à ma famille, c’était à Leh, il y a presque trois semaines… Les nouvelles en question n’étaient pas pour eux des plus rassurantes puisque le mal des montagnes me secouait brutalement. Ensuite, une coupure générale du réseau Internet de la ville et mon départ imposé par les dates fixes du permis m’ont empêché de les prévenir que j’allais être injoignable pendant une vingtaine de jours… Chose qui peut être bien inquiétante lorsque l’on vit le voyage de loin. Je me dépêche donc de rejoindre le premier village relié au réseau, et trace la campagne pendant les trois jours qui suivent. Heureusement, l’altitude ne me pose plus aucun problème et je suis en pleine forme; malgré le vent de face quasi permanent, je gagne un jour sur le voyage aller. Et ce jour-là, croyez-moi, va avoir toute son importance.

Une nuit, j’ai l’occasion de dormir dans un camp de BRO, les fameux bougres qui font et refont les routes de l’Himalaya chaque année, munis de guenilles de chantier et de mitaines armées. Comme j’ai trouvé sur la route, le matin même, une belle paire de gants perdue par un motard, je la laisse à l’un d’entre eux qui n’a plus rien pour se protéger les mains. Ils m’ invitent à rester dans l’une des tentes parachute et à manger avec eux le soir. Pourquoi pas ? Le cuistot voudrait des médocs contre le mal de ventre… et j’ai justement ce qu’il lui faut dans ma trousse à pharmacie. Par contre, quand il me demande si j’ai des pilules contraceptives en rab… je suis obligé de décliner, j’ai donc fait tente à part. Ha ha !
Ces gars-là s’enracinent 6 mois sur le chantier, dorment, mangent et vivent sur place, quelles que soient l’altitude et la météo. Ils se débrouillent avec des toiles de parachute pour monter quelques tentes, puis ils assemblent les bâches qui restent de l’année précédente pour se bricoler des abris plus petits et plus chauds. Ils utilisent des poêles à Kérosène pour leur tambouille et en profitent pour se chauffer avec, le cancer des poumons étant généreusement offert par la compagnie. L’atmosphère dans ces tentes est absolument… irrespirable. Je me mouche noir foncé toute la journée du lendemain.

Chemin pédalant, je parviens au village depuis lequel je pourrai donner des nouvelles. Accueilli dans une boutique, je peux même prendre une douche, dites voir ! Une douche ! Trois semaines que ce n’est pas arrivé, ha ha ! Puis je m’attelle à envoyer des nouvelles à tout le monde depuis un petit café, avec une attention toute particulière à Mr l’ambassadeur de France à Delhi. Mon absence a effectivement un peu inquiété et ma boîte mail déborde…
Son représentant me répond courtoisement qu’il est ravi de me savoir en pleine forme, et me souhaite un bon voyage. Il précise également qu’il est soulagé que j’aie pu communiquer ce jour-là, car ils allaient lancer un avis de recherche dans toutes les gendarmeries, bases militaires et checkpoints de la région… dès le lendemain. En France, mon silence prolongé créait de l’agitation. Le petit jour d’avance… Il est bon d’avoir de la marge !

Je suis en train de me remettre doucement de ces stupeurs émotionnelles et administratives, quand un grand gaillard entre dans le café en s’exclamant : «Clément ! Mon ami !»
Bordel !  Je n’ai pas encore disparu que l’on m’a déjà retrouvé ! Qui est-ce, cette fois-ci ?

Quel n’est pas mon étonnement en voyant débouler dans le café ce grand gars de Bombay, ce colosse de bronze, cet athlète en puissance : Sumit Patil.
Je l’avais rencontré à Leh alors qu’il s’entraînait dur pour un pari un peu spécial, et le voilà qui entre dans la salle en tenue cycliste, tout sourire et frais comme une rose, avec la démarche d’un homme qui porte des pédales auto.
Mon sang ne fait qu’un tour. Si Sumit est là en ce moment, me dis-je, c’est qu’il est en train de réaliser ce que l’on peut d’ores et déjà appeler son exploit de l’année. Sa présence dans le café, aux alentours de midi, ne signifie qu’une chose : il est en train de tenter de battre le chrono de la Manali-Leh, en vélo, et d’une seule traite.
Autrement dit, il a 36 h pour faire ce qui m’a pris une semaine. Il doit enchaîner Rothang La (3978 m), Baracha La (4850 m), Nakee La (4915 m), Lachung La (5035 m) et Tanglang La (5330 m), les 5 cols monstrueux qui déchirent le paysage, des entrailles de la Terre jusqu’au sommet du monde, le tout dans l’environnement aussi brûlant que glacial que vous commencez à connaître.
«Je suis parti à 3 h du matin de Manali, me dit-il. Rothang La est derrière, seulement 9 h que je pédale, l’échauffement se termine à peine… Ah ! Suis en pleine forme ! éclate -t-il.
– Comment te sens-tu ?
– Je sens que je vais bien, et que j’irai jusqu’au bout, quoi qu’il arrive. Répond-il sans lâcher son sourire. L’essentiel est de persévérer, et de ne jamais s’arrêter.»
Ne jamais s’arrêter. Oui. Sauf qu’en ce moment, il est en train de se boire un petit chaï et de s’enfiler une tartine de Nutella, confortablement installé dans un café de bord de route.
Mais en y repensant, c’est peut-être ça qui fait toute la force de cet homme. J’imaginais que ces ultra-cyclists, comme on les appelle parfois, ces types qui parcourent des distances folles dans des environnements improbables pour le plaisir de faire quelque chose qui nous dépasse tous, eux compris, le faisaient à la manière des grands champions. Ceux du tour de France de ces dernières générations, par exemple. Gagnant chaque seconde et économisant chaque calorie par des procédés qui s’éloignent pas mal à mes yeux de l’éthique du Sport. Quand on en arrive à manger liquides des substances hyper-énergétiques, gavées de sels minéraux et de produits chimiques pour pouvoir pisser dans son cuissard sans avoir à faire de pose pour la grosse commission (aviez-vous jamais pensé à ce genre de détail ?.. ), quand on songe aux piquouses douteuses qui leur permettront peut-être d’empocher des médailles pendant quelques années… avant que celles-ci ne leur soient retirées pour dopage, et bien, je crois pouvoir dire que l’esprit du sport se prend une sacrée claque.
Mais Sumit n’est pas comme ça. Disons plutôt que l’esprit Tour de France, il l’a, mais seulement celui des premières décennies quand les athlètes allaient boire un coup au troquet du village pour se chauffer le gosier avec les copains, fiers d’être arrivés jusque là. Le sport poussé à fond, mais toujours bon enfant. Et c’est peut-être ça qui fait la différence entre les champions et les très grands sportifs. Sumit, à coup sûr, fait partie de la seconde catégorie.

D’ailleurs, dans la conversation qui suit, j’apprends qu’il ne compte pas s’arrêter à Leh, mais qu’il a l’intention de gravir le Kardung La (5360 m) et de redescendre de l’autre côté en direction de la Nubra. Ce qui lui fait franchir dans son périple les deux plus hauts cols du monde, avec un dénivelé positif d’environ 10 000 m au total.
Comme il y a au moins autant de segments de piste que de route, il utilise deux vélos. Des copains le suivent donc en voiture avec l’autre bicyclette et l’encouragent comme il se doit. A défaut de public, il tire au moins une caravane !
Je précise que cette affaire est non lucrative, et qu’au cas où il y aurait des retombées financières, tout sera donné aux pauvres de Bombay.
Ne souhaitant pas ralentir l’athlète dans son œuvre, je l’accompagne sur mon vélo de voyage en sens inverse sur un petit kilomètre, histoire de lui souhaiter bonne chance, puis m’arrête dans un virage pour le regarder filer au loin. Quelques secondes plus tard, je vois sa silhouette disparaître de l’autre côté de la crête après avoir flotté un instant sur le ciel. Celui-ci est bleu azur, limpide, immaculé. Le ciel est avec lui, il a bien choisi son jour, pensé-je. Bonne chance, Mr Patil !
A ce moment-là, rien ne permet encore de prédire qu’il devra affronter une énorme tempête de neige pendant la nuit… et que la température chutera au-dessous des -15 degrés.

De mon côté, je me laisse glisser doucement sur la route défoncée qui mène à la Pangi valley, mais cette fois-ci je la laisse sur ma droite, pour remonter une autre vallée menant directement au fameux Rothang La, le col que Sumit vient de franchir, et qui donne sur Manali. Je ne l’affronterai que demain, aujourd’hui je vais me contenter de m’en approcher gentiment.
Tout va bien, je viens de rassurer ma famille après trois semaines de silence radio, il n’y a plus de raison de s’inquiéter maintenant. Ce n’est pas tout à fait fini, il me reste deux jours de vélo avant de quitter ce monde d’en haut, mais je sens que mon esprit a déjà entamé son inlassable travail d’assimilation, tirant d’un présent à peine passé les premiers souvenirs du Ladakh pour les répertorier dans ma mémoire. Aux côtés de Météora et des Cappadoces, ils viennent prendre les meilleures places, quelque part dans le Panthéon de mes souvenirs. Ils resteront parmi les plus grands moments de ce voyage.

À cet instant, la route s’engage dans un étroit défilé qui marque le début de la nouvelle vallée. Tout le trafic routier passe par là, les camions de la Manali-Leh, les habitants de la Pangi, les militaires… La route est vraiment en sale état et il y a un vent à en décoiffer un moine ! Tout n’est plus que poussière. Je roule dans au moins dix centimètres d’une poudre beige et légère qui masque les pierres et s’infiltre partout. J’enfile mon vieux foulard iranien pour continuer à respirer normalement et rester concentré sur la piste. Le vent souffle pleine face dans la petite gorge ; d’une puissance, d’une rudesse… J’ai la sensation de m’enfiler dans le goulot d’un entonnoir. Sans interruption, les rafales s’abattent dans le défilé en prenant appui sur les parois rocheuses pour mieux se propulser vers l’avant. Ça devient vraiment difficile d’avancer. Et puis les camions soulèvent une poussière… Je ne vois presque plus rien.

La suite des événements est floue. Je ne sais plus très bien ce qu’il s’est passé. Cela fait-il longtemps que je suis engagé dans ces gorges ou n’est-ce que le début… Je ne me rappelle plus.

Mais deux images restent gravées dans ma mémoire. Deux images nettes que je peux consulter à volonté, et que je ne suis pas prêt d’oublier.
La première, c’est une sorte d’explosion de sable et de pierres escortées de nuages de poussière, qui se produit une trentaine de mètres juste au-dessus de moi. J’ai le regard tourné vers le ciel, côté paroi, et je distingue très nettement une quinzaine de blocs suspendus dans les airs, figés dans ma mémoire. Ils sont là, comme stoppés dans leur chute. Une nuée de petits cailloux les entoure, certains sont déjà presque sur moi. J’ai deux secondes pour réagir, peut-être moins.

Dans la seconde image, j’ai toujours la tête tournée dans la même direction, mais je ne suis plus au milieu de la route, mon corps est plaqué contre la muraille. Ce que je vois, c’est une espèce de auvent, de petit surplomb, sous lequel je suis abrité. Il a l’air solide, pourtant il est très fissuré. Je pourrais passer sans difficulté ma main dans la plus grosse faille qui le lézarde. Sur cette image je ne vois plus les pierres.

Ensuite, plus de visuel. Que le son. Et l’odeur de la poudre.
Le bruit terrifiant des roches qui se fracassent dans mon dos, sur la route où j’étais un instant plus tôt. Une pluie de pierres qui se brisent, s’entrechoquent, rebondissent… Le bruit sourd des pierres lourdes qui frappent la route en premier et dont le choc est amorti par l’épaisseur de sable. Le bruit tranchant, éclatant, pour celles qui se percutent entre elles et explosent en poussière.

À ce moment, je me souviens avoir pensé que si l’éboulement ne s’arrêtait pas là, et qu’il emportait avec lui un morceau plus gros de la montagne, mon modeste auvent de roche ne me protégerait guère… Je repense aussi aux pétarades d’une moto qui me suivait juste avant l’incident. Où est-elle ? Et son pilote ? Je ne vois rien. J’étouffe.

Après un temps que j’aurais bien du mal à évaluer, peut-être trente secondes, peut-être 5 minutes… bref après un certain temps, la pluie de pierres cesse complètement pour n’être plus remplacée que par le vent. Sous la puissance de celui-ci, le nuage opaque qui s’était formé autour de moi se volatilise en quelques secondes, happé par le ciel dans un tourbillon grandiose.
D’un regard sur le côté, je vois le motard, debout sur ses deux jambes qui observe la scène d’un air inquiet, une trentaine de mètres en arrière. Sa moto gît au milieu du passage, il a eu le temps de prendre ses jambes à son cou. L’accalmie persiste, c’est le moment où jamais. J’attrape mon vélo, qui visiblement a eu la bonne idée de se jeter contre la falaise lui aussi, et le pousse à toute vitesse sans lâcher des yeux l’endroit d’où est parti l’éboulement.
Quelques dizaines de mètres plus loin, un pickup de BRO fait station au milieu de la piste. Pilote et passagers sont invisibles, cachés par la crasse du pare-brise, à l’inverse de la vingtaine d’hommes et de femmes qui se tiennent debout dans la benne, serrés comme des sardines.
Les voyant me dévisager, je leur fais signe que ça va. Je suis à la fois apeuré et soulagé, puis je comprends que c’est maintenant à leur tour de passer, et suis alors terrifié.
Ils en rigolent d’un rire… jaune, malsain. Un rire qui prétend lutter contre le stress, un rire qui veut attendrir l’esprit face à une situation de péril. Un rire gêné qui essaie de faire admettre à notre conscience la banalité d’une situation exceptionnelle. Ce rire… le plus lugubre qui soit, est déclenché par des hommes et des femmes en guenilles, esclaves de leur destin et qui, pour les deux sous d’un labeur harassant, vont engager leur 4×4 dans le défilé où il pleuvait des pierres une minute plus tôt. Fatalistes, ils ne feront rien pour s’en détourner.

A posteriori, ce rire-là me fait penser à l’expérience de Milgram. Vous savez, ce savant américain qui, dans les années 60, a fait des recherches sur l’obéissance de l’individu face à une autorité qu’il juge légitime, en demandant à des volontaires d’infliger des décharges électriques de plus en plus fortes à de faux cobayes en situation d’interrogatoire. Plus les cobayes se trompaient dans leurs réponses, plus les décharges étaient fortes. Le niveau maximum amenant à la mort pure et simple.
L’autorité était représentée par un scientifique, et le cobaye par un acteur qui simulait le choc des décharges électriques. Le vrai cobaye était bien sûr la personne qui posait les questions et infligeait les punitions. A son insu, on apprit jusqu’où l’homme est capable d’aller dans l’horreur et l’absurde alors qu’il se sent couvert par une autorité supérieure.
L’expérience a été portée à l’écran en 2009 dans un documentaire édifiant appelé «Le jeu de la mort», qu’il n’est peut-être pas inutile de regarder pour entrevoir la puissance des médias sur l’individu et sur les foules, ainsi que ce dont l’Homme est capable lorsqu’il s’agit d’obéissance. Les faits  découlant de ce comportement étant perpétuellement d’actualité.
Enfin bref, ce que je veux dire, c’est que pour une bonne partie des cobayes, quand ils commencent à réaliser qu’ils sont en train d’infliger des douleurs inadmissibles à un autre individu sous prétexte qu’un scientifique (ou dans la nouvelle version, une présentatrice télé couplée à son public) le leur demande, les cobayes se mettent tout simplement… à rire. Car le rire, quoique à première vue insensé, a pour effet de détendre et d’amollir l’esprit face à une situation incomprise et non maîtrisable. Il combat la nervosité, justifie les actes, et enfin, il permet d’affronter les pires responsabilités.
C’est ce rire-là qui illumine la face de ces pauvres bougres. Peut-être est-ce une manifestation de Shiva, le dieu Hindou de la destruction, menant son troupeau de misérables.

De cette scène insensée, j’ai eu le temps de prendre quelques clichés. Sur la première photo, au niveau des motards, on voit le petit surplomb sous lequel je me suis caché. C’est exactement là qu’a eu lieu la petite avalanche dont je viens de parler. Le premier vrai moment dangereux en un an de périple. Puisse-il être aussi le dernier.

Le lendemain, je parviens, après une demi-journée d’ascension, au sommet du Rothang La. Le dernier d’une belle série de cols, et non des moindres ! Piste défoncée, poussière, caillasse, le col ne se laisse pas vaincre si facilement. Mais le paysage est encore une fois à la hauteur de l’effort, si ce n’est plus.
Cependant, une fois arrivé au sommet, suant dans mon petit short délavé, la chemise ouverte pour profiter de l’air frais, je retrouve définitivement l’asphalte des routes civilisées. Je suis encore loin d’être sorti des montagnes, l’Himalaya est un rempart plein de contreforts, mais la longue descente de trois jours qui m’attend sera aussi un retour progressif à l’Inde surpeuplée que j’avais fuie, et qui ne tardera pas à me le rappeler.

Au sommet, c’est déjà presque la bousculade. Les touristes de Manali se paient la montée en taxi pour admirer les premiers sommets blancs et peut-être même toucher de leurs doigts ébaubis la neige promise par leur chauffeur. Chacun s’habille donc pour la circonstance, les touristes en combinaison de ski vintage louée plus bas  et les chauffeurs en chemise et petits souliers cirés.
Là, c’est sûr, j’ai bien retrouvé l’Inde que j’avais quittée !

DSC08111

J’arrive le soir même à Manali, près de 2000 m plus bas, après une splendide descente à travers une végétation sans cesse grandissante. Au début des herbes, rares, à la fin la jungle naissante.
Juste à l’entrée de la ville, je suis hélé par un Baba sur le seuil de son petit temple. Il est temps pour moi de m’arrêter et l’homme m’invite à rester avec lui pour la nuit.
«Entre cyclistes… ajoute-t-il, il faut s’entraider»
Entre cyclistes ? Tiens donc. Un Baba sportif ?
Il m’installe dans une petite chambre, avec une paillasse et de quoi manger, et suspend une lampe à une espèce de corde de pendu qui se balance au milieu de la pièce.
«J’ai fait 99 000 km de vélo, me dit-il. Uniquement en Inde et au Pakistan, car je n’ai pas de passeport pour aller plus loin. J’étais Sadhu à cette époque. Après, je suis venu m’installer ici, auprès de cette petite source. Tu as vu la source ? Elle soigne de la cécité, tu sais.
– 99 000 km… ?
– Bah oui. Il faut bien ça pour trouver sa source. Moi, je l’ai trouvée. Elle est superbe.»

Me voyant lorgner sur la corde de pendu, il ajoute aussitôt : «Puis j’ai construit cette chambre et je suis resté debout au milieu pendant deux ans. Debout le jour, éveillé dans le corps et dans l’esprit, et debout la nuit, pendu par le torse à cette corde. Comme ça, regarde, en passant la corde sous mes bras, et en gardant les pieds au sol. Ainsi mon corps pouvait se reposer, mais mon esprit n’était jamais complètement endormi. Une méditation imposée en quelque sorte. Pendant deux ans.
Maintenant, j’ai mon petit temple de Shiva et je suis Baba, ajoute-t-il comme sortant d’un songe profond. »

99 000km… Difficile de ne pas être sceptique. Mais enfin, c’est tout à fait le genre de choses dont un Sâdhu est capable. Ils peuvent errer pendant des années et des années comme cela, vivant de charité, réalisant ainsi le pèlerinage de leur vie.
Et puis, cette histoire de pendaison… Et bien, pourquoi pas ? Ils sont capables de s’imposer les pires sévices pour tenter de séparer le corps de l’âme. C’est, d’après ce que j’ai compris, le seul raccourci permettant à un non-brahmane de sortir du cycle infernal des réincarnations. De Sâdhu, donc de rien, on devient éligible au paradis comme si on avait passé 15 vies à se débattre dans le monde des castes, tantôt à monter d’un cran après une vie réussie, tantôt à dégringoler les échelons pour une mauvaise action.
Les tortures que ces Sâdhu se font subir pour s’extraire l’âme du corps peuvent être sacrément coton et encore c’est doux, le coton ! L’un d’eux tient son bras levé au-dessus de lui, comme s’il saluait la foule, depuis plus de vingt ans. Son bras est complètement difforme et atrophié, et l’homme est maintenant un vieillard. Mais peut-être n’aura-t-il pas à subir une nouvelle incarnation après sa mort, comme les autres condamnés à vivre.
De sacrés personnages ces Sâdhu et ces Babas

Enfin, cette nuit-là, je m’endors serein, à peine recouvert d’une couverture légère et respirant des senteurs de chanvre fraîchement consumé,emporté dans le monde des rêves par les vapeurs chaudes d’un shilom partagé. Qu’il fait doux ici… qu’il fait bon… Mmhhh…

A quelques heures de là, Sumit Patil est en proie avec la première tempête de neige de l’année. La piste n’est plus qu’une ornière de boue. Le vent s’en mêle dans la nuit, chasse la neige et fait venir le froid. Le froid glacé de l’Himalaya, qui solidifie par -15 degrés le sillon fraîchement tracé par ses pneus, bloquant le Ladakh tout entier. Sumit n’abandonna pas. Il mettra 72h pour atteindre son objectif.

Clem

J357 à J371 sur la carte

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6 réflexions sur “38.3 De l’amour et de la solitude

  1. Alors pendant que nous étions si inquiets, tu faisais le keket indien ?! C’est pas joli joli tout ça…
    Mais nous savons que tu vas bien et que tu as eu beaucoup de chance, comme d’habitude en fait !
    Profites encore de tes jours tranquilles à Phuket.
    Une question, n’est pas un peu « étouffant » ces montagnes, elles sont tellement imposantes ? Belles, très belles, mais très écrasantes…

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  2. Ouff… tu as eu bcp de chance mon lapin 🙂 Moi qui pensait que c’était le flic qui allait te causer des ennuis, même pas 🙂
    J’adore la dégaine des touristes (indiens?) avec leur vieille combi (style winter festislack) ahah
    Bisous

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    • Oui ce sont des Indiens ! Des gens du Sud-Ouest près du Bengladesh. Ils les appellent le Bengalis ici, pour se moquer d’eux. Tu parles, ils habitent au bord de la mer par 40 degrés humide… que veux tu ? Haha !

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