39. Ferveurs indiennes

«Entrez, Mr Peltier. Entrez, entrez… Mettez-vous à l’aise, je vous en prie. Installez-vous sur la table chirurgicale, là.
Voilà, comme cela. Tout va bien se passer. Restez calme. Je vous demande juste d’ouvrir bien grand la bouche.»


2h plus tard…
«Alors Clem, comment ça s’est passé ?
– Incroyable. Quel professionnalisme! Je n’en reviens pas. Tu aurais vu la salle d’opération, jamais vu un endroit aussi propre ! Et puis attention, il y avait trois assistants pour me bichonner qui m’attendaient, polis, courtois,… Je suis impressionné. Le dentiste a opéré la carie avec minutie, tout s’est très bien passé, sans douleur.»

Le jeune homme avec qui je parle est Basti, un cycliste bavarois que j’ai rencontré la veille. Nous étions à ce moment-là à une cinquantaine de kilomètres de la frontière népalaise, et nous avions décidé de rouler ensemble jusqu’à Katmandou. C’est d’ailleurs ce jour-là que mon compteur a fait des bulles en exhibant un joli 20 000 ! Il fallait fêter cela !
Par chance, le soir même, nous sommes tombés sur un énorme Gurudwara, un de ces fameux temples sikhs, bâtis là où un illustre Guru a reçu une divine missive air-sol. Le monument est gigantesque, il y a plus de 100 chambres en libre-service ainsi qu’une monstre cuisine qui tourne de 6h à 21h, non-stop.

Coup de chance faramineux vu la pauvreté de la zone que nous traversons… Surpopulation, insalubrité, inondations, une espèce de banlieue malsaine s’enlise entre les rizières sur des centaines de kilomètres… Rien de très engageant pour fêter un kilomètre de grande portée symbolique.
Nous nous sommes donc installés au Gurudwara pour nous reposer et faire d’avantage connaissance.
Basti est un gars de 20 ans qui s’est pris une année sabbatique pour explorer un peu le monde à bicyclette. Comme il manque de temps, il fait des sauts de puce en avion entre les coins qui lui plaisent, visite ce qu’il a repéré, avance tranquillement jusqu’à l’aéroport suivant, et recommence…

La veille, en pleine visite, une méchante rage de dent m’a empêché de croquer dans les chapatis… J’ai survécu en reprenant trois fois du dal, mais il fallait faire quelque chose pour ma dent… et vite ! Car ce n’est pas au Népal que je trouverai de quoi me retaper le ratelier.
C’est ainsi que je me suis retrouvé dans l’hôpital de charité du Gurudwara, dans la salle d’opération la plus propre du continent. J’étais le seul patient de l’hôpital ! Tout le monde s’est occupé de moi comme d’un prince, c’était tout bonnement incroyable. Quand je pense à l’aspect des hôpitaux publics des environs… chers, sales, bondés…Dans l’un d’eux, on a vu le médecin entrer avec sa mobylette à l’intérieur des locaux pour la garer devant son bureau, c’est vous dire !
Mais ici, tout est du dernier cri, flambant neuf, avec un personnel nombreux et une propreté impeccable… C’est entièrement gratuit pour les pauvres. En ce qui me concerne, j’ai payé l’équivalent de 15€ pour l’opération et les médicaments – sachant que logement et nourriture sont donnés. Au vu de la qualité du service, notre bonne vieille sécu a de quoi en prendre de la graine !
Après un jour de repos, nous pourrons reprendre la route et entrer au Népal. Là-bas, la vie sera bien différente, et on est tout excités à l’idée de changer de pays.

Depuis que je suis sorti du Ladakh, je n’ai que lui en tête : le Népal !
J’ai englouti les 1000 km qui me séparaient de la frontière d’une seule traite, la tête dans le guidon. Il faut dire que niveau paysage, la monotonie des plaines du Gange n’aide guère à varier le quotidien. D’autant plus que je suis déjà passé dans des zones très similaires pendant les mois qui ont précédé le trip au Ladakh, alors la frénésie des premiers jours n’est plus vraiment là.
Cependant, l’Inde reste pleine de surprises et j’ai fait de très belles rencontres en recherchant des lieux où passer mes nuits. Encore une fois, l’Inde rayonne et me surprend par sa ferveur religieuse et sa diversité culturelle. Tant de personnes si différentes par la religion, la langue, l’origine ethnique, la caste, les traditions… toutes réunies en un même endroit dans une entente qui force le respect… Je crois que ça mérite d’y poser un dernier coup d’oeil.

J’ai remarqué une chose. Parmi toutes les variations culturelles, dans cette société où la liberté de pratiquer le culte que l’on souhaite est poussée à son paroxysme, une douce et positive compétition se joue entre les religions.
Quand une communauté est largement majoritaire dans une région, elle s’efface volontiers devant les minorités attenantes. Comme si le groupe dominant, sûr de ses acquis et de la dévotion de ses membres, ne se battait plus pour affirmer sa place de numéro un. Il se relâche, baisse la garde, et se fait grignoter doucement quelques prérogatives par les minorités environnantes qui, elles, se démènent tant et plus pour faire entendre leurs voix, s’exhibent plus que de raison et montrent une ferveur religieuse exacerbée.

D’ailleurs, ce n’est pas compliqué : pendant les 10 jours qu’il m’a fallu pour aller du Ladakh au Népal, j’ai systématiquement été accueilli par… les minorités religieuses de chaque endroit traversé.
Mais trêve d’explications tarabiscotées,  donnons l’exemple !

Donc les Sikhs, on l’a déjà vu, sont les pros de l’hospitalité de masse. Ils offrent à tout le monde les services de base que tout homme devrait avoir : un endroit sain pour dormir, des repas chauds, des soins et l’éducation aux enfants.
Quand, au sortir des montagnes, je pénètre en terre sikhe, dans la place sainte qui borde la rivière où les membres de la communauté doivent disperser les cendres de leurs aïeux, je n’ai aucun doute sur l’endroit où je vais passer la nuit : ce sera dans un Gurudwara, que je le veuille ou non.
Je n’ai pas encore franchi les vieilles fortifications de la ville que déjà les premiers Sikhs me montrent du doigt les cuisines. Leurs mimiques sont explicites, je vais m’en mettre plein le coco !
Les clochetons d’une multitude de Gurudwara pointent leurs flèches çà et là, des drapeaux orange flottent au vent et tout le monde porte un turban sur le caillou. Je suis bien dans un lieu à très forte majorité sikhe.

Et bien, à ma grande surprise, le scénario de la soirée offre des rebondissements. Alors qu’un Sikh m’accompagne vers le bâtiment destiné aux visiteurs, un autre homme m’interpelle et me propose de m’emmener ailleurs, où ce sera encore mieux ! Il adresse deux mots à mon guide qui se met instantanément à rigoler avant de me faire signe avec un sourire malicieux de suivre ce monsieur .
Sur le coup, je n’ai pas fait attention que le second personnage ne portait pas de turban… C’est lorsque je franchis le seuil de son temple que la chose me saute aux yeux. Il ne m’a pas emmené dans un Gurudwara, mais dans la maison de Kali, la grande déesse hindoue.

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La famille de brahmanes

Je ne suis donc plus dans un lieu sikh, et l’échange entre les deux hommes n’était autre qu’une petite négociation sur qui aura l’honneur d’accueillir l’étranger du jour. Et c’est le petit Hindou, perdu dans ce bastion d’une religion dominante qui a eu cet honneur. Les Hindous ont beau compter 900 millions de dévots dans le pays, ici ils sont très largement minoritaires. Ils feront alors tout pour me choyer encore mieux que les Sikhs ne l’auraient fait.
Chose encore plus étonnante, il semblerait que les Hindous de cette ville soient prêts à copier les Sikhs afin d’offrir une hospitalité de qualité. Dans le petit temple où je suis, on trouve par exemple une vingtaine de chambres en libre-service, ce qui n’est vraiment pas courant. Et comble d’originalité, nous mangeons ensemble un repas offert par un habitant de la ville qui, pour célébrer je ne sais quoi, a décidé de cuisiner pour la moitié du quartier. Devant chez lui, plus de 200 personnes s’agglutinent en continu pour avoir une portion de dal et de riz au lait avec quelques chapatis. Le maître de maison est aux anges, il interpelle tous les passants pour les inviter à manger, et force ceux qui veulent s’en aller à en reprendre un peu.
Malgré mes questions, personne ne sait me dire en quel honneur cet homme a cassé sa tirelire. Apparemment, la chose est très courante ici au point que ce genre de repas peut arriver une à deux fois par semaine.
Une chambre gratuite, un repas offert à tout le monde ? On dirait que les Hindous semblent pris du virus sikh !

Je suis logé chez une famille de Brahmanes, ceux-là mêmes qui s’occupent du temple de Mara. Le lendemain, mes hôtes me proposent de les accompagner chez des amis qui les ont invités,  nous avons rendez-vous de l’autre côté du bourg.
Les Brahmanes sont toujours très respectés, mais là le spectacle qui s’offre à mes yeux lors de la traversée de la ville dépasse tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent.
Imaginez Jules César en visite chez Pompée ! Seigneur splendide qui déambule avec son escorte au milieu d’une ruelle bondée où se côtoient les gueux les plus pauvres et les marchands les plus riches, alors qu’apparaissent de merveilleux temples et de monstrueux taudis. Une seconde il s’enivre de l’odeur des épices, la suivante il détourne la tête à cause du relent des égouts. Le beau et le laid au même endroit, au même moment ; un grand seigneur passe sereinement.
Les passants étant majoritairement des Sikhs, ils adressent un regard respectueux à mon hôte, qui leur rend la politesse et continue son chemin. Mais quand c’est un Hindou qui le croise, il a droit à de vraies démonstrations de ferveur. Celui-ci s’agenouille en pleine rue pour toucher du bout des doigts les orteils du brahmane, celui-là vient lui baiser l’une des grosses bagues qu’il porte avec ostentation. On le salue avec exagération, chaque mimique est amplifiée, extravertie… c’est un spectacle de rue incroyable.
Heureusement, personne ne s’amuse à me chatouiller les pieds mais j’ai quand même droit à de drôles de courbettes de la part des passants.

Après avoir englouti un repas aussi gargantuesque que le tour de taille de l’homme qui nous l’offre, ce dernier, pour parachever la scène, se prend à distribuer des billets au dessert à ma petite famille brahmane. Cent roupies pour l’un, cent roupies pour l’autre… l’homme donne de l’argent comme il distribuerait des cartes à jouer. Et…  il semble que cette fois-ci, je sois de la partie.
Cet homme vient de me nourrir comme un seigneur, et en plus il me donne de l’argent !
Un mécène ! Ha ha !
Mon hôte me prie d’accepter le présent et m’explique que c’est une tradition que l’on se doit de respecter.
Afin de montrer qu’il ne nous a pas invités dans le but d’obtenir quelque chose en retour, pas même une bénédiction du brahmane, il nous donne une certaine somme d’argent en plus du repas, pour nous persuader de l’authenticité de sa foi.

Ces hindous sont bien surprenants. En tout cas, leur petite course à l’hospitalité va dans le bon sens. Ni haine ni jalousie entre les cultes, malgré une ferveur religieuse omniprésente, ça fait plaisir à voir.

Sur ma route, je vivrai d’autres situations de ce genre.
Une fois, je suis accueilli par un Hindou converti au catholicisme. C’est lui qui m’aborde et qui insiste pour me faire découvrir son village, dans la campagne des plaines du Gange. Dans leur vie rude et pauvre,  les paysans subissent les conditions dramatiques que leur impose la mondialisation, comme l’usage abusif de pesticides et d’OGM, cercle vicieux qui fait monter en flèche les cas de suicide chez les agriculteurs. Dans sa famille, c’est l’engagement dans une foi nouvelle qui leur donne le courage de se battre. En quittant les dieux hindous pour une nouvelle religion, ils n’ont fait que renforcer leur capital de dévotion. Ils apportent une bonne humeur inédite dans le village, une énergie différente, comme s’ils pouvaient effacer leur mauvais karma et repartir du bon pied dans une direction redéfinie.
Ils ont fait nombre d’adeptes dans les environs. Et une fois de plus, c’est cette petite minorité qui est venue me trouver et a insisté pour m’ouvrir grand ses portes.

Voyager en Inde, c’est être en contact permanent avec différentes religions. Elles sont toutes là, plus ou moins visibles, cachées ou extraverties. La ferveur religieuse de ce peuple est impressionnante, et le voyageur ne peut pas l’éviter.

Un jour que je passe dans une zone à large majorité musulmane, c’est une mission catholique qui m’accueille dans sa petite école.
Un peu plus loin, sur le marché à viande d’une petite ville à forte proportion hindoue, je me retrouve  nez à muffle avec une dizaine de têtes de boeuf fraîchement tranchées. La cinquantaine de bouchers qui s’affairent autour est composée bien sûr de Musulmans, puisque la vache est sacrée chez les Hindous.

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Boucherie bovine en terre hindoue

Inversement, dans la ville suivante, alors que je ne croise que des musulmans dans les rues, un boucher hindou grille un cochon devant sa boutique, à même la route, sans provoquer la moindre animosité parmi ses voisins.

Partout où je passe, je constate que les minorités s’affirment devant la religion dominante, et les choses se passent bien, dans le respect mutuel de la foi que l’autre souhaite entretenir.
Tant de ferveur religieuse, autant de différence entre les cultes et les dogmes pratiqués, pour une tolérance réciproque à ce point assumée… J’avoue que cela force le respect.

Avec Florent, quelques mois plus tôt, nous étions passés par la ville de Haridoir. C’était juste avant d’aller nous balader dans la vallée des fleurs. Nous nous étions alors surtout étendus sur le trek en montagne. A nouveau dans la ville, je peux ressortir les clichés que nous y avions pris à l’époque.

Haridoir est l’une de ces fameuses cités bâties sur les rives du Gange, où des millions de pèlerins hindous viennent se purifier chaque année. On retrouve le même genre de procession dans les villes de Rishikesh et de Varanasi. Au lever et au coucher du soleil, quel que soit le jour de l’année, des milliers de dévots viennent assister à la cérémonie rituelle dans les eaux de la rivière sacrée. C’est un pèlerinage que la plupart des Indiens viennent faire au moins une fois dans leur vie. Ils offrent au fleuve des fleurs, des bougies, des pastilles de couleur, de l’encens, parfois même de l’argent, le tout empaqueté dans une petite embarcation en feuille de bananier. Ils se baignent ensuite dans la rivière,boivent quelques gorgées et remplissent des bidons pour ramener la fameuse eau bénite à la maison.
Le Gange est vu, dans la religion hindoue, comme source de toute vie sur Terre. Les sources du fleuve sont habitées par les esprits des principales divinités, Brahma, Vishnou et Shiva, qui représentent respectivement la création, l’ordre et la destruction. C’est ici que la vie est apparue, et c’est ici qu’elle disparaîtra.

La ville est bondée de pèlerins. C’est la Mecque indienne. Ils viennent des quatre coins du sous-continent pour se purifier lors du rituel sacré. La vie est folle à Haridoir, il faut le voir pour le croire. Toute la population se retrouve ici, les estropiés comme les bourgeois, en passant par les sadhus et les mendiants, les enfants des rues et les riches patrons de la classe dirigeante. Tous se retrouvent dans une frénésie de couleurs, d’odeurs, de prières, de dévotions… Certains entrent en transe, d’autres semblent allucinés par la ferveur religieuse, mais la plupart viennent ici en famille juste pour participer à une cérémonie traditionnelle et bon enfant. Chacun trouve son compte dans ce vacarme de chants, de cris, de tintements de cloches et de cymbales, peut-être aussi puissant que le Gange lui-même qui inonde les plaines de sa fertilité après avoir sculpté les vallées de l’Himalaya. Il va déverser les eaux les plus sacrées – et les plus polluées – du monde à Calcutta, dans l’océan Indien. Le Gange, porteur de la vie, annonciateur de la mort. Les dieux hindous sont bien là, tapis dans la frénésie de leurs dévots, en attendant le retour définitif de Shiva.

Clem

J372 à J382 sur la carte

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7 réflexions sur “39. Ferveurs indiennes

  1. Merci encore une fois de partager ainsi ton voyage.
    Je suis ton blog et lis chaque article, même si je ne mets pas souvent de commentaires.
    Au passage, j’apprécie ton style d’écriture, je le trouve léger, virevoltant, ca me donne l’impression d’être un oiseau et de te suivre dans tes aventures.

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    • Merci mille fois Lecteur voyageur 🙂 Tes compliments me vont droit au coeur. Je suis très content que mes petites histoires te fassent voyager autant que moi 🙂
      Un jour peut-être se croisera-t-on sur la route…
      Somewhere on Earth ! 🙂

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  2. Salut Clément .Des commentaires passionnants et des photos surprenantes. On adore lire tes aventures et quelles aventures !!!! Cela nous parait tellement incroyable . Bon courage pour la suite . Sois prudent .
    Bises . Franluc et Marie Claire

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  3. Suivons ton périple à travers Clémentin et espérons que, comme nous , chaque fois que nous prenons nos vélos électriques nous pensons à toi, que chaque fois que tu prends un café tu penses à nous. Marie-Laure et Philippe

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    • Hoo ho ! Salut les Castel’ ! Heureux de vous voir ici 🙂
      C’est rigolo : là où je suis en ce moment en Malaisie, le café est une cause nationale de bien-être, servi à toutes les sauces, à tous les repas. Après 2000 km de vélo dans les pays du thé, ça fait du bien 🙂
      Mais ici il est largement arrosé de glace et de lait concentré sucré, ça change quand même pas mal les choses… Ha ha !

      A bientôt 🙂

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  4. Que de couleurs et de rencontres toutes plus épatantes les unes que les autres ! Un vrai régal chaque fois qu’on se reperd un peu dans ton périple au long cours … De nouveaux rivages à aborder sans
    doute bientôt ? Profite toujours !

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