40. Utopie et pénurie

Avez-vous déjà tenté d’imaginer ce que serait notre vie sans pétrole ? Ou plutôt ce que sera notre vie une fois que nous aurons épuisé toutes les ressources fossiles accessibles. Question inévitable de nos jours, qui ne manque pas d’alimenter nos débats citoyens et de faire naître des courants de pensée aussi riches que colorés, allant du vert nature au noir de l’anarchie, en passant par le rouge de la révolution.

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Pas facile de s’y retrouver en tous cas… Revenir en arrière ? « Impossible ! » diront les uns.
Changer nos modes de vie ? «Alors il faudra que  la mondialisation change de cap…» ajouteront les autres, mais le bateau navigue sans capitaine !
Arrêter de polluer ? «À quoi bon ? Shiva finira de toute façon par détruire la planète ! » répliqueront quelques Hindous.
«Aujourd’hui agissons ! conclue le consensus. – Bien dit, répond l’individu, commence par montrer l’exemple, je te suivrai ! »

Il y a de quoi se sentir perdu avec toutes ces interrogations. Pour ne pas dire abandonné, manipulé, trahi… ! Qui nous montrera la voie ? Qui croire ? Qui suivre !?
Je ne suis pas plus avancé que vous sur ce sujet-là. Cependant, une situation de société sans pétrole s’est présentée à moi sur la route. Un exemple que je n’attendais pas du tout, dans un pays que tout le monde connaît peu ou prou et qui doit s’accomoder de cette particularité : le Népal.
Ce petit pays, l’un des plus pauvres du monde, et aussi l’un des plus aimés des voyageurs, a été mis de force au banc d’essai.
«Que se passera-t-il si l’on coupe l’essence, le gaz et l’électricité à un pays entier ? » s’est un jour demandé Mr Narendra Modi, gentleman représentant plus d’un milliard d’individus sur Terre grâce à son titre de président de la nation indienne.
«Nous pouvons essayer sur nos gens ? » répondit le gouvernement népalais, toujours volontaire quand il s’agit d’aider…

C’est caricatural, bien sûr. Mais les conséquences n’en sont pas moins là. Le Népal, par décision du gouvernement indien, se voit privé de son approvisionnement en gaz et en pétrole depuis plusieurs mois. Il y a quand même quelques camions qui passent la frontière de temps en temps, pour l’hygiène. Mais on peut dire que 90% du trafic des énergies fossiles venant de l’Inde a été supprimé. Ainsi que tous les autres camions d’ailleurs transportant denrées alimentaires, médicaments, bicyclettes neuves … c’est le blocus.
Quant à l’électricité, comme les Népalais n’en produisent presque pas malgré un potentiel énorme, que tout leur vient d’Inde, et qu’ils sont plutôt mauvais payeurs… ils n’ont droit qu’à 50% du débit normal. Autrement dit, il y a autant de coupures d’électricité que de périodes avec alimentation.
Pour conclure cette introduction, rappelons que le Népal est un pays qui dispose de très peu d’industries et dont l’exploitation des ressources premières est rendue difficile par le climat, le relief et les soubresauts de la croûte terrestre. Sa position géographique enclavée et l’absence d’ouverture sur la mer le rendent dépendants de ses deux colossaux voisins : l’Inde et la Chine. Le Népal exporte cinq fois moins qu’il importe. C’est la banqueroute, et le pays ne pourrait survivre sans l’aide internationale.

Charmant tableau dont je ne saurais démêler le vrai du faux, puisqu’il s’agit d’événements qui se passent en ce moment même. Ils sont largement instrumentalisés par le monde politique et les médias occidentaux savent oublier les problèmes annexes qui pourraient nuire à la signature de juteux contrats. Mais j’aurai le temps d’y revenir plus tard.

En attendant, le Népal offre actuellement au monde un exemple de pays en crise énergétique grave, et quels que soient les objectifs de ceux qui tirent les ficelles, celui qui m’intéresse et dont je peux sonder les difficultés, c’est le peuple. Comment s’en sortent les gens ? Quels sont leurs défis quotidiens et leurs conditions de vie dans un monde qui les prive de pétrole ?

Savoir si c’est la faute aux Indiens, au gouvernement corrompu du Népal, aux ONG peu scrupuleuses ou, d’une manière générale, aux crapules qui ont vite fait de proliférer dans un pays instable pour tenter d’en soutirer le maximum… ce serait trop fastidieux de tenter d’y apporter une réponse, d’autant plus que les deux mois que j’ai passés au Népal ne m’apportent pas le recul nécessaire à un travail sérieux d’investigation.

Ces choses dites, entrons dans le vif du sujet.
Il existe une partie du Népal, dans l’extrême ouest du pays, qui semble avoir été oubliée par le progrès. Non pas que les gens y soient rustres, loin de là. Disons plutôt que les flux d’argent et d’énergie qui accompagnent la marche en avant de la société ne semblent jamais être arrivés jusqu’ici. Ce n’est pas juste une crise pétrolière qui sévit là, car dans le mot crise on sous-entend qu’il y a eu du pétrole avant. Or ici, tout porte à croire qu’il n’y en n’a jamais eu. Ou si peu, que les habitants ont l’habitude de faire sans.
Basti et moi roulons dans une plaine tropicale…

Il fait 35 à 40 degrés, l’air est très humide, tout est moite, et la végétation se montre luxuriante. Même au Népal, les montagnes ne sont pas encore arrivées jusque là ; le pays possède une bande de terre au sud de l’Himalaya qui longe la chaîne et reste parfaitement plate. Largement irriguée par les généreux fleuves qui descendent des cimes, cette bande de terre représente un lieu de production de denrées alimentaires important dans le pays, en plus de regorger de parcs nationaux et de forêts vierges.
Malgré le fort potentiel de la région, elle reste très peu exploitée. Pauvreté ? Sous-population ? Protection de réserves naturelles où la culture des terres est interdite ? Peut-être un peu de tout cela.
En tout cas, pour nous, les petits cyclistes de la solitude, cet endroit a tout d’un petit coin de paradis ! C’est le pays de la vie simple dans la nature et de la bicyclette.

Sur l’unique route qui traverse d’ouest en est la région, nous vivons l’utopie réussie de l’après-pétrole. Il n’y a ni camions, ni voitures, ni mobylettes. En lieu et place, des milliers de vélos, et des dizaines de milliers de cyclistes… car ils ne pédalent pas tous !
Une, deux, trois, … quatre personnes par bicyclette ! C’est le moyen de locomotion et de transport numéro un. On en croise qui portent un demi-stère de bois sur le porte-bagages, d’autres qui supportent une meule de foin dix fois grosse comme eux, quand ce n’est pas une douzaine de volailles pendues par les pattes à un morceau de bambou, voire même… un gros cochon bien gras ficelé en travers du cadre ou une grenouille qui tente de se faire passer pour un boeuf. Chaque matin, quand nous commençons à pédaler sur notre autoroute verte, des centaines et des centaines d’enfants nous accompagnent sur le chemin de l’école. Ils essaient de parler un peu anglais, répètent studieusement les quelques phrases apprises en cours, et font la course avec nous… Je suis impressionné par la facilité qu’ils ont pour nous aborder. Point de crainte ! Ils attaquent avec détermination, avec la bouille de celui qui répète avec ferveur une leçon apprise par coeur à son professeur.
Sur le bord de la route, les petits qui n’ont pas l’âge d’aller à l’école – ou qui n’ont pas trouvé de place sur le porte-bagages pour y aller – nous offrent un spectacle de bienvenue inédit à chaque rencontre. Dès que l’un d’eux nous repère, il crie comme une marmotte qui ne sait pas siffler pour attirer l’attention de ses copines, non pas pour se cacher, mais pour danser, chanter, sauter de joie, nous inonder de signes bienveillants et autres coucous pleins de candeur printanière.
Il y a tellement de spontanéité et de zèle dans leurs gestes, qu’on dirait que souhaiter le bonjour aux voyageurs est la clé de voûte de leur éducation. Ils sont les anges de ce petit paradis. Ils ne nous loupent jamais. Tout au long de cette route infinie, nous passons le plus clair de notre temps un bras en l’air, à faire coucou ! Tant de bonne humeur et de gentillesse nous coucoupe le souffle. Il est même difficile de croire que tout cela est réel… Une frontière, rien qu’une frontière, nous sépare de l’Inde, et déjà nous ne sommes plus dans le même monde. La condition sociale que ces petits bonshommes nous dévoilent naïvement dans la pureté de leur jeune âge, nous arrive droit dessus, en pleine figure…

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La principale source d’énergie est le bois. Toute la société articule ses efforts autour de sa gestion. La façon d’entretenir les forêts, de ne pas tout couper au profit des cultures, la manière de construire les maisons et d’en arranger le foyer, l’art de cuisiner en utilisant un minimum de combustible, etc.
Dans les petits villages, les maisons sont bâties le plus souvent sur sol battu, et élevées grâce à des branches entrelacées que recouvre une pâte de terre glaise. Le toit est fait en chaume de riz, ou avec des feuilles de palmier séchées et tressées les unes aux autres. Le foyer de la cuisine, souvent à l’extérieur, est composé d’un assemblage de briques recouvertes également de cette glaise de couleur beige. Les habitations ont un aspect très pittoresque, on dirait parfois de simples cabanes d’enfants. Pourtant des familles entières se pressent sous leur toit. Des familles qui vivent la plupart du temps de tout et de rien. Un petit magasin de babioles improvisé dans un coin, trois légumes à vendre ou quelques samosas frits, guère plus. Alors, pour tromper l’attente d’un client paresseux, les gens font la sieste. Dans cette vie d’une simplicité qui appelle au renoncement, il semble que ce soit perpétuellement l’heure de piquer un roupillon. Dans un champ, dans l’herbe fraîchement broutée au bord de la route, sous une cabane branlante, devant son magasin, … ça pionce sévère !

Une espèce de sérénité misérable perdure ici. Malgré la pauvreté ambiante, il semble que cette condition suffise aux habitants qui ne ressentent pas l’incommensurable besoin de fractionner une sieste pour vendre quelques tomates de plus à un client. Un voisin réveillé s’en chargera bien…
Et c’est vrai que tout pousse à prendre son temps ici. Immergez-vous dans l’ambiance des lieux : une route silencieuse, épargnée des bruits de moteurs et de klaxons, embellie du chant de mille oiseaux tropicaux. Une  herbe fine et verte, digne d’un alpage au début de l’été, recouvre les bords de celle-ci, rasée quotidiennement par la mâchoire des buffles et des moutons qui paissent en liberté. (Cet article prend une place de quarantième mugissant dans le blog…) Quelques cabanes de bois agrémentent la vue, perdues au milieu d’une rizière ou tapies à l’orée d’une forêt.
Et puis… attiré par la paresse et l’oisiveté, l’amour surgit au coin du bois ! Les jeunes garçons et les jeunes filles viennent ajouter doux regards et tendres promesses à un tableau déjà si délicat.
Les garçons sont charmants, et les filles… resplendissantes ! Coquettes, apprêtées, désirantes et désireuses de séduction, elles sont magnifiques. Plus qu’un rayon de soleil, elles sont la lumière elle-même.
Je suis ébloui et, je dois l’avouer, après plusieurs mois en Inde, un peu déboussolé…
C’est vrai, que signifient ces moeurs appelant au bonheur ? N’y a-t-il pas une religion pour couper court à ces amourettes ? Que ce passe-t-il là-haut, bon sang ? On se paie une petite sieste divine ?
Il faut se mettre à ma place, cela fait plus de 10 mois et presque 15000 km que je n’ai, pour ainsi dire, pas vu de filles. En Turquie centrale, sur les plateaux d’Anatolie, la gente féminine n’existe pas. Enfin… peut-être quelque part, cachée on ne sait où, à l’abri des regards d’on ne sait qui… enfermée dans des maisons trop closes. En Iran, la coquetterie et les regards séducteurs sont passibles de prison. Dans la péninsule arabe, ils sont passibles de mort. Et dans les deux cas, les sbires de Dieu demandent à ces dames de cacher la beauté de leurs corps impurs sous un voile noir.
En Inde, pas de chance non plus, les femmes n’existent que dans le but de servir la famille des hommes qu’on leur impose de prendre pour maris. Elles exécutent donc ce qu’on leur demande, à savoir les tâches ménagères, la cuisine, le travail dans les champs et l’éducation des enfants. Assez d’occupation pour qu’elles disparaissent sous la besogne.

Le Népal est un pays pourtant majoritairement hindou. Comment se fait-il qu’ici les femmes aient le droit d’exister et de perturber les mâles hormones des passants ? Pourquoi diable peuvent-elles tenir un magasin, gérer une gargotte de bord de route, ou même… marcher seules dans la rue, maquillées et belles?
Dans l’Inde que j’ai vue jusqu’à présent, il n’est pas besoin d’exagérer beaucoup pour dire que ces choses-là n’existent pas.
Il semble que la femme ait, ici, une position humaine. Qu’elle soit reconnue, admirée et même aimée…
En écrivant ces lignes, je réalise à quel point son absence était peu à peu devenue une habitude. Cela fait si longtemps que mon quotidien ne s’écrit qu’au masculin… que j’en avais presque oublié que des fleurs embaument l’air au-delà des sociétés machistes !

Qu’est-ce que ça fait du bien d’être là… Vive le Népal !

Pendant cinq jours, saisis d’un élan émancipateur, nos vélos s’affirment bicyclettes. Nous passons la plupart de nos nuits dans des écoles qui, de par leur simplicité, sont très accessibles. Il n’est pas besoin de remuer tout un système administratif pour obtenir l’autorisation d’y dormir ; quelques mots adressés au premier professeur venu suffisent pour que toute l’école se mette en branle et qu’on nous fasse place nette dans un coin de l’établissement. Parfois, nous atterrissons dans une salle de classe, parfois dans le bureau du directeur, ou encore dans la nurserie… cela dépend. Il faut savoir que des élèves de 3 à 18 ans peuvent se côtoyer dans la même enceinte, et que le porte-monnaie des parents joue un rôle très important dans l’éducation des enfants… Les établissements publics et donc gratuits sont souvents très très pauvres… et je pèse mes mots.

Un abri de jardin en vieux moellons éclairé par une seule fenêtre à barreaux de fer, dans lequel on aurait disposé quelques bancs de récup… C’est à peu près le profil d’une salle de classe au Népal. Pas partout, certes, mais ça arrive. Et il n’est pas besoin d’aller se perdre dans la campagne pour en voir de pareilles. S’éloigner de 50 m de la seule route qui parcourt le pays peut suffire.

Autre grand changement par rapport à l’Inde, nous pouvons à nouveau nous adonner au plaisir du camping sauvage ! Il fait beau, il fait bon, il n’est plus besoin de déblayer une montagne de détritus avant d’installer une tente, et les quelques dizaines de badauds qui avaient la fâcheuse habitude d’apparaître partout où nous nous installions ont disparu. Joie et intimité !
A présent de belles rivières, d’immenses parcs naturels, des forêts entretenues par le ramassage du bois mort ainsi que les troupeaux de passage… et des animaux sauvages dont on devine la présence à la place des curieux. Que demander de plus ?
Eh bien… d’en voir ! Des animaux, je veux dire.

On installe un splendide bivouac au bord d’une rivière qui coule, immense et puissante, tout droit des montagnes de l’Himalaya. Il y a une petite berge de sable gris, dans une anse épargnée par les courants rapides, l’eau est juste bonne comme il faut pour se rafraîchir – n’oublions pas qu’il fait bien 40 degrés humides au plus chaud de la journée – et on dispose d’une vue merveilleuse sans quiconque à perte de vue !
Ha haaa !! Ça c’est du bivouac ! On donne tout : nuit à la belle, feu de bois, cuisine traditionnelle, baignade, … tout comme en rêve un ado qui voudrait faire le tour du monde à vélo !
Ça n’arrive pas si souvent que cela finalement… Chaque pays ayant ses règles, son climat, sa (sur)population…
Enfin bref, on y est, et pour couronner le tout on voit quelques-unes des fameuses bêtes terrifiantes qui habitent les lieux. Une famille de singes, ou devrais-je plutôt dire un bataillon de singes, tellement ils sont nombreux. Et quelques biches toutes mignonnes, broutant de l’herbe sur le chemin du retour. On est heureux, c’est le bonheur.
Touche exotique, des locaux nous gratifient d’une démonstration de traversée de rivière en pirogue. Une immense pirogue, d’au moins 8 m de long, avec pas moins de 7 pagayeurs qui luttent avec habileté contre le courant. Le fleuve faisant bien un demi-kilomètre de large, si ce n’est d’avantage, l’exploit en est d’autant plus remarquable.
Mais au fait… Qu’est-ce qu’une pirogue fait ici ??
Ma foi… pourquoi pas ? Cet endroit est tellement …différent !
Les passagers nous font des signes amicaux puis disparaissent dans la jungle un peu en aval de nous. Sans plus jamais réapparaître.

On se doutait être dans un parc national à ce moment-là. Un parc qui aurait pour limite cette belle rivière, et qui s’étendrait de plusieurs dizaines de kilomètres vers l’est de l’autre côté. Ce n’était sûrement pas très autorisé de dormir là… Mais franchement, nous n’avons pas pu résister à ce splendide appel de la nature, il nous fallait bien honorer les lieux par un beau bivouac.

Cependant, après avoir repris la route – toujours déserte – le lendemain matin, nous finissons par arriver à un petit embranchement indiquant la possibilité de visiter le fameux parc. Balade à dos d’éléphant, safari en 4×4 et guesthouse attendent les visiteurs disposés à s’alléger de quelques milliers de roupies.
Un homme nous interpelle. D’abord pour nous vanter les beautés du parc, et ensuite pour nous vendre ses services de guide. Rhinocéros, tigres, pachydermes sauvages… ça feule ou ça barrit derrière chaque tronc ! Il ne faudrait pas louper cette chance unique, d’après lui.
Il a l’air bien sympathique, environ le même âge que moi, alors je n’hésite pas à lui dire la vérité ne craignant trop rien de la part de ce gars-là.
«C’est gentil, mais je crois que nous venons d’y passer la nuit. On a campé près de la dernière rivière, c’était vraiment magnifique ! lui dis-je, enthousiaste.
– Co…co…coco… comment cela ? maoïse-il. Vous avez dormi dans le parc ??
– Heu… je crois, hein, pas sûr. Il va jusqu’où, votre parc ?
– Mais… et les bêtes sauvages ? Et les tigres, et les… ?
– Les tigres ? Pas vus. Dommage. Tu en a déjà vu toi ? Il y en a beaucoup ici ?
– Hum… non. Mais on ne sait jamais. Répond-il pensif. Certains de mes collègues en ont déjà vu, tu sais ? Mais ces animaux sont très craintifs, ils se cachent de tout et tout le temps…
– De là à ce que l’un d’eux nous attaque… Ils ne doivent pas manquer de gibier s’ils sont peu nombreux dans les environs.»
Nous avions parler de l’éventualité de croiser des bêtes  dangereuses avec Basti, et nous en étions arrivés à la conclusion que ce serait plutôt une chance extraordinaire d’en apercevoir, et qu’il n’y avait trop rien à craindre de leur part, les rayons de bicyclette étant trop longs pour finir en cure-dents.
«En tout cas, je pourrais vous mettre une amende, vous savez ? dit-il d’un air qui se voudrait assuré.
– D’accord.
– C’est mille dollars par personne.
– Ah ? Je croyais que c’était 1000… roupies ? (Soit environ 10 dollars)»
Le guide éclate de rire.
«Allez, c’est bon pour cette fois, vous avez survécu à la jungle, c’est votre jour de chance ! Filez, et allez vous faire manger par les crocos plus loin !
– Ha ha ! Merci l’am… Hein ?? Quoi ? Il y a des crocos ici ?
– Ho hoo ! Que oui !! Et des très gros ! Nous lâche-t-il en faisant un signe de la main alors que nous sommes déjà en selle.
– Ah ! Le salaud, il essaie de nous faire peur, Ha ha ! me dit Basti. Des crocos au Népal ? Nooooon…»

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Quand il s’agit de se persuader soi-même d’un truc, on est très fort. Depuis l’Iran, le binôme a changé, mais ça me rappelle l’histoire de Flo concernant les lionceaux du désert… Prêts à tout, et prêts à rien en même temps.
Au pont suivant, quelques kilomètres plus loin, j’ai déjà oublié cette histoire de gros lézards.
Alors que je traverse l’ouvrage, un drôle de tronc d’arbre flottant attire mon attention. Je m’arrête et me penche pour mieux voir, pensant que ça ferait une belle blague à Basti de lui laisser croire que c’est un croco. Mais je réalise soudain avec effroi que le tronc d’arbre est couvert d’écailles et qu’il fait louvoyer lentement une longue queue à la surface des eaux…
Le bestiau ! Il fait bien 4 mètres, voire 4 mètres cinquante… et je suis juste au-dessus de lui.
Malheureusement, le temps d’attraper ma caméra, il aura plongé dans les eaux troubles de la rivière, et ne remontera à la surface qu’après plusieurs minutes, beaucoup plus loin et indistinct…
Ça nous apprendra à dormir au paradis sans escorte, tiens ! Une fois de plus… Ha ha  et toujours vivants !

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Notre petite aventure dans le Far West népalais, loin de la civilisation moderne, tire à sa fin. On se doute bien que des villes comme Katmandou, ou même Pokara, ne peuvent pas gérer la crise avec autant de calme et de bucolisme. Des millions d’habitants, des dizaines de milliers de touristes… je vois mal tout ce petit monde aller chercher des brindilles dans le bois d’à côté pour faire cuire son dal-bath.
Cependant la transition se fait tout en douceur. Les premiers signes avant-coureurs de la crise, nous les apercevons dans le village de Lumbini, connu pour être le lieu de naissance du Lord Bouddha. Il serait né ici il y a 2580 années environ, et les Bouddhistes du monde entier ont décidé de faire de ce site un but spécial de pèlerinage et de recueillement. Ainsi sur un espace de plusieurs dizaines de kilomètres carrés, nous retrouvons des temples offerts par des pays de divers horizons en l’honneur du Bouddha. Le Japon, la Corée, le Myanmar, la Thaïlande… pour ne citer que quelques-uns des plus concernés, mais il y a aussi des temples européens dont un français et un allemand. C’est dans ce dernier que nous passerons finalement la nuit, au grand plaisir de Basti, le Bavarois.
Le monastère allemand est incroyablement bien tenu. Il est d’un faste, d’une richesse, d’une propreté… à rendre jaloux un Anglais dans son carré de vert gazon. Mais le problème, si tant est que ce puisse en être un, c’est qu’il manque crucialement de monde dans cet endroit.
Pour une fois je trouve qu’un lieu est trop « vide » – le Népal est décidément un pays renversant. Parmi ces dizaines de temples érigés en tous sens, ces kilomètres d’allées, ces stupas géantes, ce sont décidément les visiteurs et les dévôts que l’on espère au tournant. Mais il n’y a personne, l’endroit est désert. Absolument désert. Dans le monastère allemand, qui pourrait accueillir une centaine de moines sans problème, ils ne sont que trois. Sur le temple français, qui semble ne pas être terminé et déjà abandonné car il est interdit d’accès, les herbes folles de la jungle commencent à prendre les fenêtres vides d’assaut… il paraît qu’il rôde un moine. C’est une légende qui court dans le quartier.
Aux alentours, on aperçoit une multitude d’autres monastères en construction, tous plus vastes et vides les uns que les autres. Partout, les travaux ont été stoppés.
Au milieu de tout cela, seuls les jardiniers du temple germanique s’activent et quelques gardes veillent sur les deux visiteurs de la journée : Basti et moi.

Le fin mot de l’histoire nous viendra finalement du petit Ladakhi responsable du temple allemand. Déambulant seuls avec lui dans l’immense bâtiment, nous apprenons que tous les moines d’ici sont partis à Katmandou pour un festival quelques semaines auparavant, et que par manque de pétrole aucun ne peut ou n’ose revenir. Jugé trop éloigné, Lumbini a également été rayée de la liste des destinations par les agences de voyages.
Voilà donc le site oublié du reste du monde pour la durée de la crise, contraint par la finance et la politique à vivre une retraite silencieuse de plusieurs mois… Car le gouvernement indien ne compte pas lever le pied si l’on en croit les derniers communiqués de presse, et le blocus risque d’être maintenu pendant encore très longtemps…

Nous n’approfondissons pas les visites des différents temples. C’était rigolo au début mais peu à peu, nous nous sentons mal à l’aise, seuls dans ces immenses constructions devenues inutiles. Nous continuons donc notre route, et cette fois-ci, en direction des montagnes. Nous quittons les plaines sauvages et tropicales pour aborder les premiers contreforts de l’Himalaya. En deux jours de vélo nous devrions atteindre la ville de Pokara, haut lieu du tourisme népalais, puis nous nous tournerons à nouveau vers l’est pour emprunter une sorte de vallée parallèle aux montagnes qui nous mènera directement à Katmandou, la capitale.

Question dénivelé, rien de bien méchant, le point culminant de notre itinéraire n’étant que Katmandou elle-même avec ses 1000 m d’altitude. Par ailleurs les routes sont bonnes, peu pentues et agréables, avec parfois de jolies vues sur les plus hauts sommets du monde, comme la chaîne des Annapurnas. Le climat n’est plus tropical, mais reste quand même assez chaud. Palmiers et bananiers agrémentent des paysages de rizières en espalier, et de nombreux singes viennent quémander quelques cacahuètes aux bords des routes.

Cependant, si l’endroit plaît aux deux cyclistes que nous sommes, il n’en va pas de même pour le reste de la population. Les pentes sont malgré tout trop raides pour les petits vélos sans vitesses que l’on trouvait partout dans les plaines. La technique du vélo chargé à mort de tout un tas de trucs est trop fatigante et donc inefficace. Les gens utilisent plutôt le bus et la mobylette. À foison !
Ce qui ne manque pas, bien sûr, d’être un problème par les temps qui courent… Un problème de taille qui fait ressurgir toute la dépendance de nos sociétés modernes au précieux liquide dont dépend tout moteur à explosion. Le dénuement des hommes est aussi profond que l’ampleur des dégâts est grande.
Imaginez quelques secondes. Notre bon vieux moteur à explosion, maîtrisé, utilisé à outrance, indispensable outil pour le travail et la vie de tous les jours… fini, terminé ! Faites-en ce que vous voulez, s’il n’y a plus de carburant, il est inutile. Hors d’usage, bon pour la casse, vous pouvez le charger sur votre bicyclette et l’emporter à la déchetterie. Les voitures ? Les bus, les scooteurs, les tracteurs dans les champs, les camions, les engins de construction, les cargos, les tondeuses, les débroussailleuses, les générateurs, … stoppés net. Abandonnés au bord de la route ou remisés dans un coin de garage. Tas de ferraille appartenant déjà à un autre âge, à une autre ère. Modèle complet de société à mettre à la poubelle ou à rendre à la nature. Drôle de façon de rendre la monnaie de la pièce. Le monde vit du transport de marchandises, qu’il soit par voie maritime avec les porte-conteneurs géants, ou terrestre avec les millions et les millions de camions qui sillonnent chaque jour les routes. La construction de moyens de communication, l’élargissement infini du réseau routier ou le resserrement des mailles locales occupent l’espace. Travailler toujours plus loin de chez soi, être mobile, rester dynamique face au monde du travail, entreprenant, compétitif, rapide. Si tu ne bouges plus, c’est que tu es mort ! Voilà ce que l’on m’a appris à l’école.
Mais sans l’énergie nécessaire aux moyens de transport, les échanges commerciaux s’écroulent, notre mode de vie tombe en panne sèche. La machine de la mondialisation s’arrête. Plus d’importation, plus de marchandises en rayon. Imaginez nos grandes surfaces privées de 90% de leurs produits. Imaginez nos frigos remplis uniquement de denrées locales. Oubliez les produits manufacturés – qui nécessitent du transport – et oubliez les fruits et légumes qui poussent à plus de 50 km.

Accrochez-vous une seconde encore… Un véhicule tombe en panne sur la route. On appelle une dépanneuse qui vient le déplacer jusqu’au prochain garage et laisse place nette sur le bitume.
Lorsqu’un million de véhicules tombent en panne en même temps et qu’avec toute la bonne volonté du monde, il est impossible de remédier à la source de la panne, et bien, ces voitures, ces camions et ces motos restent alignés au bord des routes, figés sous la poussière d’un provisoire qui dure, qui dure… Chaque kilomètre de route avant et après une station d’essence, surveillée parfois par des militaires en armes, voit une, deux ou trois files de véhicules immobilisés, agglutinés, inutiles.

C’est cela que la crise du Népal m’a fait entrevoir.
Des kilomètres de bouchon devant une pompe à essence. Des files infinies de mobylettes en brochettes sur le bas-côtés, et des hommes, des femmes, des familles entières, attendant l’arrivée du prochain camion-citerne.

Je me dois de tirer mon chapeau au peuple népalais. Je n’aurais jamais pensé qu’une population puisse réagir avec tant de calme et de civisme dans une telle situation de stress,  alors que le régime,pas trop autoritaire, n’impose pas la patience par la force.

En France, ce serait… qui sait ? Une grève générale au bout de trois jours ? Des manifestations dans toutes les villes après une semaine ? Et des barricades à pavés volants aux quatres coins de Paris avant la fin du mois… !
Je me trompe peut-être mais je vois mal le peuple protestataire et convaincu de son bon droit que nous sommes attendre gentiment que ça passe, devisant avec fatalisme sur la malchance.
Ici, on se dit : «Bah, si ça continue et qu’on ne peut plus vivre en ville, nous remonterons dans les montagnes, chez les grands-parents, cultiver le jardin avec eux… Il y aura toujours un peu de riz, de l’eau et du bois pour le cuire.»
Il n’y a pas – ou très peu – de bousculade, la vie tourne juste au ralenti, et ça n’a même pas l’air de troubler le rythme cadencé de la sieste. Simplement, elle se pratique au volant d’une voiture ou allongé sur une moto dans la file d’attente, plutôt qu’à l’ombre du auvent devant le magasin familial.

Notez que pour nous, d’un strict point de vue égoïste de cyclistes, tous ces véhicules arrêtés au bord des routes sont autant de trafic en moins. Hormis quelques bus, il n’y a presque personne qui roule, ce qui rend l’expérience bien plus paisible que prévue. Les conducteurs d’autocar ne sont pas très prudents, et nous frôlent souvent d’un peu trop près. Mais leurs engins surbondés n’en restent pas moins rigolos, il y a parfois plus de monde sur le toit qu’à l’intérieur. D’hommes, mais aussi de chèvres, et d’autres bagages de toutes sortes, entassés au maximum dans et sur les rares bus ayant pu faire le plein de carburant. L’habileté des conducteurs népalais n’a rien à envier à celle de leurs homologues indiens. D’ailleurs le Népal est l’un des rares pays où il n’existe pas de code de la route. La crise réduit le trafic, mais augmente nos chances de survie !
S’il n’y a pas de code, il n’y a pas non plus de contrôle technique, ou autre programme visant à éliminer les épaves roulantes et les véhicules non homologués. Il n’est pas rare de voir un chauffeur de bus portant un casque de moto sur la tête, car son tombereau à moteur n’a plus de pare-brise. Là, ça craint grave.
«- Attachez bien vos ceintures vous autres, là-haut, et entravez la chèvre ! Ha ha !

À Katmandou, en attendant que mes parents arrivent, je loge chez un Warmshowers de la banlieue. Un sympathique cycliste à la bonhommie faciale d’Homer Simpson qui tient un petit restaurant crasseux dans sa cour intérieure. Juste en face de chez lui, se trouve l’un des lieux de stockage et de réapprovisionnement en bouteilles de gaz de la ville, produit également assujetti au blocus de l’Inde, dont les tankers n’arrivent qu’au compte-goutte à raison d’un ou deux véhicules tous les trois jours. Pendant toute la durée de mon séjour chez Madukar, le vrai nom d’Homer, je verrai donc sous mes fenêtres le va et vient des bouteilles de gaz et j’entendrai le cliquetis des chaînes les reliant les unes aux autres dans un serpentin de plusieurs kilomètres. Dormant dans la rue pour surveiller leur bien, ne sachant combien de temps encore il leur faudra attendre, les gens restent incroyablement calmes et se relaient entre voisins de bouteille pour faire progresser une file de manchots métalliques. Pas de soulèvement, de cris, de heurts. Tout se passe – presque – bien.

Une fois seulement, j’ai cru que les choses allaient déraper. Après trois longues nuits d’attente, un petit groupe d’hommes a bloqué la route et a forcé les voitures à faire demi-tour, créant un bouchon supplémentaire dans le trafic déjà gêné par les quelque trois mille bouteilles de gaz enchevêtrées. Mais après une demi-heure de rébellion, j’ai vu les courageux révolutionnaires se fondre dans la masse à la vue d’un petit groupe de policiers avançant à pas cadencés dans leur direction, armés de grands bâtons. Pas un coup ne sera donné, pas un pavé ne sera lancé, et les gens reprendront bien vite la surveillance de leurs bouteilles respectives dans le calme et la résignation.
Chez Madukar, pas de panique non plus. Quand les bouteilles sont vides, on se met à brûler les réserves de bois. Et quand les dernières bûchettes sont consumées, c’est l’occasion de vider le grenier des vieilles chaises cassées pour faire cuire la marmite de riz jusqu’au prochain ravitaillement.

Dans le vieux Katmandou, la vie s’écoule doucement, à peine ralentie. Les gargottes continuent de proposer beignets et samosas, les passants boivent un chaï à l’ombre d’un cabanon en tôle et les étalages des marchands sont disposés sur les trottoirs de la ville. Dans les ruelles sombres et enchevêtrées qui rappellent la vieille enceinte, les bouchers vendent de la viande fraîche à la réclame, et il y a toujours un délice à découvrir à un coin de rue ou dans l’entrebaillement d’une porte ouverte sur l’inconnu… La crise ne semble pas trop bouleverser le tranquille cours des choses.
Dans le quartier touristique, les restaurants à la cote – c’est à dire ceux qui proposent des pizzas italiennes, des burgers US, des falafels israéliens, des salades norvégiennes, avec des douceurs de l’Occident allant du Rioja espagnol au muesli allemand – se voient contraints de faire quelques coupes franches dans le menu, pour économiser le gaz. Mais il est écrit partout que le staff fait son possible pour apporter un maximum de confort à la chère clientèle, et qu’elle pourra rester éloignée de la nourriture locale autant que faire se peut.
Ouf ! Les touristes occidentaux, les intrépides backpackeurs, les montagnards chevronnés et les vieux hippies adeptes de ce genre de quartier pourront continuer à se parler par smartphones interposés pour se conseiller les meilleures adresses sans se mêler à l’absurde folklore de la ville.

Il ne tient qu’à moi de ne pas fréquenter ces lieux artificiels qui me répugnent. Je semble être en vacances, mais j’ai l’état d’esprit d’un voyageur au long cours. C’est en me tenant loin des conforts importés directement de l’Occident que j’apprécie le mieux l’aventure. Vivre avec les locaux, comme les locaux, appelle un effort d’adaptation stimulant.
Malheureusement, le tourisme de masse au service du grand seigneur Argent envahit les lieux intéressants du monde entier et ceux que j’ai visités jusqu’à présent tendent à rechercher une terrifiante ressemblance tacite, celle du mode de vie occidental. Autrement dit, on tente partout d’apporter aux touristes ce qu’ils ont chez eux, au détriment de la culture et des traditions locales. J’avais déjà été fortement touché par ce lissage des contrastes en visitant Leh, au Ladakh. Katmandou n’ est pas encore à ce point ravagée, mais elle est sur une pente bien glissante.
Les Népalais s’entêtant à nous vendre des expériences touristiques « westernisées », il ne faudra pas que je m’attende à un voyage en terre inconnue lors du trek prévu avec mes parents.
Mais qu’à cela ne tienne, ce n’est pas si important. Ce qui compte, c’est que je les retrouve pour partager enfin un moment en famille. Je n’en peux plus de les attendre tant j’ai hâte de les revoir !
Et puisque le trek prévu est sensé nous emmener au coeur du massif des Annapurnas, nous aurons peut-être l’occasion de voir comment vivent les gens des montagnes. Après avoir goûté au mode de vie des habitants des plaines puis à celui des citadins népalais, un aperçu de la vie montagnarde parachèvera le tableau.
Dans l’attente, Katmandou, tiens-toi bien…

Clem

J383 a J397 sur la carte

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3 réflexions sur “40. Utopie et pénurie

  1. Magnifique récit…ton talent d’écrivain augmente proportionnellement au nombre de tour de roue !
    En plus de l’analyse socio-politique qui remet les idées en place. MERCI !!!!
    Bisous

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