43. Méditation au sommet

Darjeeling ne devrait plus être loin maintenant. La nuit va bientôt tomber, mais la ville semble reculer au fur et à mesure que j’avance…Depuis deux jours, je ne fais que monter et elle ne daigne toujours pas se montrer… encore une qui est perchée dans les nuages !
La brume est partout, et la pluie n’est pas loin. En 24h, je suis passé de la végétation semi-tropicale des plaines du Népal aux immenses forêts de pins de Darjeeling. Entre deux collines boisées se dévoilent les élégantes plantations qui ont donné à la ville sa réputation mondiale. Lorsque le vent déplace les nuages, un flanc de montagne apparaît et c’est comme une fenêtre qui s’ouvre sur le passé, du temps où les British avaient commencé à faire pousser le thé dans la région. Vallons, clairières, pans entiers de coteaux sont recouverts d’une étrange nappe de verdure tissée par des millions de buissons au feuillage tant convoité.
Le thé fait la gloire de Darjeeling. Les Anglais y ont même hissé un petit train à vapeur en 1881, qui fonctionne encore aujourd’hui et qui gravit lentement les 2000m de dénivelé qui séparent les plaines du Gange de la cité. La route principale n’est donc jamais très raide, et la petite locomotive qui assure encore avec panache quelques liaisons marque le tempo de ses sifflements.

Foret de pin

Forêt de pins

A la sortie d’un virage, la brume s’élève soudain comme emportée par un filet invisible, me dévoilant d’un coup l’énorme monastère tibétain qui marque l’entrée de la ville. Un monument colossal, adossé à la montagne, fait d’un enchevêtrement de bâtiments qui grimpent les uns sur les autres. De ce patchwork de façades et de fenêtres émergeant des nues, s’élèvent les notes graves d’instruments qui me sont inconnus et la puissante résonance des tambours…
Voyons, le temps est peut-être enfin venu de découvrir l’hospitalité des moines bouddhistes ?

Le monastere

Le monastère

Alors que je gravis les dernières marches menant à la terrasse principale, il me semble que la musique qui émane des lieux depuis quelques minutes s’amplifie encore. Ce que j’avais pris pour un son de trompette provient en fait d’un drôle de coquillage que quelques moines tiennent devant leurs lèvres. Ils soufflent de toutes leurs forces dans un petit orifice afin que les coquilles émettent d’étranges sons  vibrants et élégants qui évoquent le cor de montagne. À côté, des moines frappent sur des gongs métalliques avec leurs mains où un bâton, tandis que d’autres font s’entrechoquer d’énormes cymbales. Le tout produit une formidable cacophonie.
C’est l’heure de la prière du soir. La prière du coucher de soleil comme chez les Hindous.
A l’entrée de la salle principale du monastère, une centaine de moinillons enveloppés d’un drap grenat et chaussés d’une simple paire de tongs – malgré le froid saisissant – entrent en courant et se chamaillant pour prendre place sur leur coussin respectif.
Chacun a un rôle particulier, une petite tâche qu’il devra effectuer pendant toute la durée de l’office, qui peut aller de trente minutes à une heure et demie. Donner des coups sur un tambour à des moments précis, agiter des clochettes, faire tourner des moulins à mantras, en réciter quelques-uns devant l’assemblée, ou tout simplement prendre part au choeur qui reprend en boucle la même mélodie des centaines et des centaines de fois.
Invité à m’asseoir dans un coin, j’assiste à toute la cérémonie en égrenant un chapelet laissé à la disposition des visiteurs. La musique jouée par les moines, leurs voix et la puissance des instruments ne tardent pas à me faire lâcher prise pour une envolée furtive dans le monde des rêves. Mon esprit prend la vague, laissant défiler sous mes paupières closes des pensées aléatoires. Elles vont, s’arrêtent, se développent ou se referment, se bousculent et s’enchaînent au rythme du Om mani padme Om psalmodié par l’assemblée. Chacun se joint à cette danse de l’esprit, emporté par la ferveur collective et guidé vers les hauteurs par les plus érudits..

À la fin de l’office, il me faudra plusieurs minutes pour réussir un atterrissage en douceur, recouvrer l’usage de mes sens et me souvenir de la raison qui m’avait attirer ici. Pourrai-je rester là pour une nuit ?
Après une telle séance de rêverie, où l’amour est peut-être le dénominateur commun à tous les esprits vagabonds qui ont virevolté ensemble, je n’imagine pas qu’on puisse me refuser l’hospitalité. Je suis sur un petit nuage…

Je resterai finalement deux nuits au monastère. Le temps de m’imprégner de l’atmosphère des lieux, visiter toutes les salles, tous les temples, et m’installer dans quelques recoins discrets pour observer une mécanique digne d’automates.
La vie des moines est très ordonnée et les prières quotidiennes donnent le la. Lever et coucher, repas, leçons des moinillons, tâches communes et séances de méditation personnelle, tout est rythmé par des prières.
Mais mon endroit préféré reste les cuisines ! Il se passe toujours des choses rigolotes dans les cuisines. Et puis leur façon de nourrir tout ce beau monde – plus de 200 moines – est tout à fait passionnante. De la cuisine simple, végane, bon marché et en masse. En plus, il y a toujours un petit pain vapeur et une tasse de chaï pour le badaud de passage que je suis… Ha ha !

Ces petites miches cuites à la vapeur sont pour moi une vraie révélation. Je n’avais jamais pensé cuire du pain dans une cocotte minute… pourtant l’idée est tellement simple ! Il n’y a pas de croûte, le goût est bien différent et la texture est juste parfaite. Avec quelques pickles de radis blanc ou de carotte de saison, et d’un verre de thé au lait salé, je ne peux pas rêver mieux pour rester à mon poste d’observation pendant des heures. Il faudra que j’essaie d’en refaire plus tard… en ajoutant un peu de lard et de comté à l’intérieur bien sûr. Et en le faisant frire après coup, tiens, s’il y a des gourmands.
Hélas, il leur est difficile de comprendre que j’aimerais bien participer à ce grand manège…Les moines me considèrent comme un invité privilégié qui doit se reposer après avoir gravi l’Everest à vélo, et m’interdisent tout effort physique allant au-delà d’une extension de l’auriculaire pour redemander du pain.

Pain vapeur, pickles et chai au lait sale

Pain vapeur, pickles et chai au lait salé

Par ailleurs, je passe pas mal de temps à me perdre et à fureter dans le dédale de l’immense édifice. Il y a des salles de prière à tous les étages, de tous les styles et de toutes les dimensions. Le Lord Buddah est partout, assis en tailleur, allongé sur le côté ou encore debout, la paume de la main droite tendue en avant dans une démarche pacifique… Les statues sont parfois colossales, et reçoivent des offrandes diverses comme de l’eau, de la nourriture, des bougies ou de l’encens que les moines s’appliquent à disposer chaque jour à leurs pieds. Il y a également des collections de milliers de statuettes identiques qui recouvrent les murs de certaines salles. Plus il y en a, plus la pièce est sacrée, me dit-on. L’une d’elle renfermerait pas moins de 10000 statuettes !
Dans une pièce reculée, loin des allées et venues des rêveurs de la demeure, je déniche sur une vieille étagère quelques anciens volumes patinés par le temps et écornés par les milliers de mains qui les ont feuilletés. Il s’agit d’une série de mantras et de chants tibétains traduits en hindou et en français, imprimés puis offerts par une association de Limoges dans les années 70.
Piqué de curiosité et de nostalgie, j’en ouvre un et m’installe religieusement sur un coussin en face des icônes dorées du Buddah. Dans le silence absolu de cette grande salle vide, au cinquième étage, je saisis mon chapelet et commence la lecture…

Attention ! Clément, l’athée de tous les temps, s’apprête à découvrir les mystères du Bouddhisme. Des milliers et des milliers d’heures de méditation transcendantale sont transcrites en quelques lignes sur le papier jauni que je tiens entre les mains. D’après les enseignements, l’illustre Buddah atteignant l’état de pureté absolue, s’éleva parmi les êtres pour ne devenir plus qu’une âme libérée de son enveloppe charnelle. L’esprit séparé de son corps me met sur la voie dans ces écrits…
L’effet est immédiat. Dès les premières lignes, je sens monter en moi quelque chose de nouveau… Je sens mon corps et ma raison réagir de deux manières distinctes. Mon pouls disparaît petit à petit, ma respiration s’évanouit, une profonde chaleur commence à envahir mon corps… Que se passe-t-il ? Je crois que je ne respire plus…
Je me vois ! Je me vois de haut, comme si je me regardais depuis le plafond… un plafond immense, je ne suis plus dans mon corps ! Et… un son étrange vient engourdir mes oreilles, comme une vibration profonde, née des profondeurs de mon moi-même. Un bourdonnement emplit doucement l’atmosphère. Une mélopée dégagée par mes entrailles, un chant de gorge me ramone l’oesophage, une…

A cet instant, quelqu’un qui serait passé dans le couloir attenant à la salle de prière aurait probablement entendu les ronflements profonds d’un jeune érudit en méditation aggravée.

Ma tête devenue trop lourde pour tenir d’elle-même s’écroule sur la petite tablette de lecture, et je m’écrase le crâne contre les pages du livre.
Waaahaaa aïe… !!
Qu’est-ce qu’il est assommant ce bouquin. C’est impossible d’écrire autant de conneries… Bon Dieu, les versets de la Bible n’ont rien à lui envier. Des niaiseries pareilles, ça me donne envie de dormir pendant des jours !
Haaa ! J’ai l’air fin maintenant. Pas facile de devenir un grand sage…

Et puis d’abord, qu’est-ce qu’ils ont à vénérer ce Buddah, là ? Moi, je croyais que le Bouddhisme n’était pas une religion, mais une philosophie spirituelle. Pourtant ils prient et se prosternent devant lui comme si c’était un dieu, ni plus ni moins. Je ne vois pas vraiment la différence… Leur dogme est assez strict en plus de cela, ça file droit ici ! Je ne comprends pas… Moi qui pensais que le Buddah était juste un type cool qui avait trouvé quelques astuces pour vivre en paix et qui avait fait tourner l’info… On dirait bien que ces fidèles lui ont fait prendre la grosse tête.
En tout cas, si les chants du premier jour m’avaient hissé dans la nacelle de la béatitude, la lecture des mantras d’aujourd’hui m’a juste… couché sur place. Il faudrait que j’en parle à quelqu’un d’ailleurs, mais personne ne cause véritablement anglais ici. Ils suivent des cours pourtant, puisque j’occupe l’ancienne chambre d’un prof anglophone. Mais il semble que les leçons soient un peu légères… En fait, une fois devenus moines, après avoir terminé leurs années d’apprentissage, ils ont la faculté d’étudier ce qu’ils veulent. Persévérer dans une voie, ouvrir de nouvelles portes sur une science qui leur est encore inconnue, apprendre une autre langue, etc. Ils ont du temps alloué pour ça chaque jour, et c’est plutôt bien dans leur philosophie que de continuer à s’instruire sans cesse – ce que je ne saurais que saluer.
Mais l’aboutissement de ces savoirs ne pouvant se concrétiser ni par un travail ni par la réalisation d’un quelconque projet personnel en dehors du monastère… la motivation doit vite perdre son élan. Mis à part quelques très bons qui finissent professeurs eux-mêmes, les autres continuent gentiment de mener leur vie tranquille, loin des tracas de la vie active et des réalités de l’extérieur. L’enfermement n’aidant pas à la sociabilisation, le peu de discussion que j’aurai avec eux n’ira pas plus loin que quelques belles phrases sur le voyage, l’hospitalité et le temps qu’il fait.
Après deux jours, j’ai donc l’impression que cela fait déjà une semaine que je suis ici, et quand je veux noter les trucs importants sur mon carnet, je suis incapable de dire si les choses se sont passées la veille ou l’avant-veille, tellement tout semble  se confondre dans ma mémoire… J’ai l’impression que le temps que j’ai passé dans le monastère à juste disparu. Un truc du Buddah, ça c’est sûr !
Il est temps que je reprenne la route avant de m’engloutir moi aussi dans une somnolence éternelle… Ce serai moche de finir en cumulus.
Je fais donc mes adieux aux copains en drap rouge, reprends quelques miches de pain, un thé et je file à l’anglaise.

Ce que j’ignorais jusqu’alors, c’est que le monastère m’avait protégé des nouvelles du monde extérieur pendant ce séjour hors du temps. La sortie de cette boîte hermétique va me faire sombrer dans un état de profonde frustration pendant plusieurs jours.
En effet, à peine dehors, un passant lisant un journal m’interpelle pour me demander ma nationalité. À ma réponse, son regard s’éclaire et, content de m’apporter une nouvelle de mon pays, déplie sous mes yeux la première page avec un grand sourire.
Au centre, le visage dur et figé de François Hollande… À la une, le chiffre 129 au milieu de caractères illisibles écrits en bengali. Les attentats ont frappé Paris.

C’est le trou noir. La chute. Le vide.
Je reste une bonne partie de la journée à errer dans la ville, sans rien comprendre. Je bloque une heure entière devant la vieille loco du train à vapeur, et termine dans un cyber bondé de gamins s’excitant sur Dota pour tenter d’en savoir un peu plus… Je ne me suis jamais senti aussi seul de ma vie. Loin de tous ceux qui pourraient comprendre ce que je ressens, loin de chez moi, isolé au milieu d’une foule indifférente… complètement démuni et déconnecté.

Je finis par sauter sur mon vélo pour partir d’ici définitivement et m’épuiser les idées en pédalant jusqu’à la nuit. Pas d’arrêt, pas de pause, je dévale une petite route qui redescend vers les plaines à toute vitesse. Et quand je ne peux rester sur le vélo tant celle-ci est raide pour mes pauvres freins dépassés, je galope à côté, les mains ankylosées de trop écraser les poignées. Sans m’arrêter.

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Durant toute la semaine qui suit, je tracerai la campagne à la même allure. Absolument tout le monde est au courant des attentats, et une discussion à leur sujet est inévitable à peine ai-je dit que je suis Européen. Mais je n’ai qu’une seule chose en tête : avancer, avancer le plus vite possible.
Je prends même des autoroutes qui, pour une histoire de manif des indépendantistes de la région d’Assam, sont complètement interdites à la circulation. Tout le monde est bloqué… sauf moi. Je passe les barrages sans m’arrêter, et roule pendant des centaines de kilomètres sur ma 2 x 2 voies privée. Les habitants des petits villages attenants s’en donnent à coeur joie pour faire sécher leur riz sur l’asphalte chaud. Ils l’étalent par terre et le soufflent avec de grands éventails pour en enlever les poussières. Je croise aussi des groupes de militaires armés jusqu’aux dents, éparpillés le long de certaines portions, qui font la sieste au bord de la route ou qui inspectent la lisière de la jungle. Je me retrouve parfois seul au milieu de nulle part,  sans une maison à 20 km à la ronde.

Et soudain, dans un grondement grandissant ponctué par le barrissement de trompes extraordinaires, déboule non pas un troupeau d’éléphants, mais un convoi de camions échappés du zoo. Les portes de l’autoroute ont été ouvertes pendant deux minutes et les poids lourds débarquent tous en même temps, escortés par des véhicules de l’armée, emballés dans une course effrénée. J’ai beau les entendre arriver plusieurs kilomètres à l’avance, il m’est impossible de deviner de quel côté de la route ils vont surgir. Comme les chauffeurs n’ont que faire des sens de circulation, ils peuvent très bien arriver en contre-sens face à moi, voire même sur les deux routes en même temps avec 4 ou 5 poids lourds de front.
Dans un cas comme celui-là, il n’y a pas à tortiller : je me fous dans le fossé et attends que la tempête se fasse… L’espace d’un instant, la route devient un enfer de cornes de paquebots, d’échappements suffocants, de souffles brûlants à en perdre l’équilibre et de chaos d’avant les règles et la raison. Cinq minutes plus tard, la tornade est passée, je suis de nouveau seul sur cette autoroute infinie, accompagné par le chant des oiseaux de paradis et les paysans survivants, ahuris comme des testeurs de passage à niveau sur ligne de TGV.
Un métier à risque ici, sécheur de riz, surtout qu’un grain peut en cacher un autre…

Les grandes plaines tropicales que je suis en train de traverser forment une espèce de corridor qui sépare l’Himalaya d’un autre massif montagneux appelé le Mégalaya, plus au sud. Ce dernier ne s’élève pas à plus de 2500 m d’altitude, mais sa situation frontalière avec le Bangladesh en fait le premier écueil aux pluies de mousson venues de l’Océan Indien. La région du Mégalaya est, de ce fait, la zone du monde au plus fort taux de pluviométrie.
Entre les deux chaines, au milieu de ces plaines fertiles épargnées par les pluies torrentielles propres aux zones semi-tropicales, coule le Brahmapoutre. Plus gros encore que le Gange, ce fleuve monstre prend sa source au Nord de l’Himalaya, quelque part au Tibet, et vient contourner toute la chaîne par l’est avant de venir se déverser au Bangladesh, à quelques encablures du Gange. Ce fleuve collecte donc à lui seul la moitié des eaux issues de l’Himalaya. Là où il est  le plus étroit, les Anglais ont bâti un pont, il y a 70 ans. La rivière n’y fait que trois kilomètres de large… Mais sur d’autres portions, le Brahmapoutre va jusqu’à dépasser les 20 km, figurant ni plus ni moins qu’une mer tumultueuse en dérive permanente.

Le pont s’étend maintenant devant moi, disparaissant dans les brumes du fleuve-océan. De l’autre côté, un nouveau massif, tout particulier, auquel je compte bien rendre une petite visite… Affaire à suivre !

Le pont du Bramapoutre

Le pont du Brahmapoutre (métallique)

Clem

J426 à J433 sur la carte

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