44. Dames du Megalaya

«Voici l’homme dont je vous parlais, messieurs. C’est à lui qu’il faut s’adresser. C’est le chef de notre village.»
Sous un petit porche à quelques mètres de Ritu et moi se trouve assis, devant sa maison, un homme dont je ne distingue que la silhouette. L’ombre dans laquelle il baigne lui masque le visage, et il m’est difficile de savoir s’il nous regarde ou pas. Je m’avance vers lui, décidé à me présenter comme je le fais d’habitude, d’une manière simple et franche. Mais à mesure que je m’approche, je réalise que l’homme n’a pas une attitude ordinaire… Il regarde fixement le sol en mâchant quelque chose avec frénésie, les yeux grands ouverts comme torturé par quelque mauvaise rêverie. Les muscles de son visage sont crispés et il agite son pied dans un geste nerveux ; il paraît chétif et très maigre.
Diantre ! Cet homme-là ne me semble pas vraiment disposé à papoter…


Pris dans mon élan, je continue de m’approcher, les yeux rivés sur son visage pour tenter d’y déceler une émotion positive, même minime, et lui signale ma présence par un salut sonore agrémenté d’un signe pacifique de la main.
Pour les deux personnes restées derrière moi, l’homme n’a  pas fait le moindre geste pour établir un début de communication. Il reste de glace,silencieux, le regard toujours fixé dans le vide.
Mais moi qui suis maintenant proche de lui, je crois avoir surpris un imperceptible tremblement dans son regard. Ses paupières se sont légèrement agrandies et, quoique fixant toujours le même point, sa tête a fait un infime sursaut dans la direction opposée à la mienne. Je parierais que cet homme est tout à fait au courant que je suis à quelques pas de lui, et que toute mon attention est braquée dans sa direction. Il sait que je suis ici, il sait que je veux – ou que je dois – communiquer avec lui et cela semble le terrifier. Il n’ose pas me regarder, il n’ose pas m’affronter…
M’affronter, comme si j’étais venu pour me battre… Qu’est-ce que je ne vais pas inventer là ? Je ne suis pas du tout en train de le menacer, je veux juste lui dire bonjour. Qu’est-ce qui peut bien me faire penser cela ?
Le regard, oui le regard, c’est cela. Cet homme semble dans un tel état de frustration que j’ai l’impression d’être un maître sur le point de battre son chien. Il perçoit ma main comme menaçante, et croit qu’elle risque de s’abattre sur lui à chaque instant. Voilà ce que je trouve dans le regard de cette personne. Incroyable.
Je suis stoppé net par Ritu qui m’a rejoint sans que je m’en aperçoive et qui me retient par le bras.
«Attends Clem, il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit. Cette région du Megalaya est l’un des seuls endroits au monde à posséder un régime matriarcal. Ici, c’est la femme qui décide. C’est elle qui doit d’abord nous recevoir, nous introduire. La maison lui appartient, les enfants portent son nom, seules ses filles hériteront et ses fils s’en iront vivre dans les maisons de leurs femmes respectives. Il faut attendre la femme …du chef.»
À peine Ritu a t-il fini de chuchoter ces mots à mon oreille que nous voyons un petit bout de femme énergique sortir de la cabane de bambou juxtaposée à la maison, s’approchant de nous à grandes enjambées. Son visage mat, ridé par le soleil des cinquante dernières saisons sèches, affiche un sourire rayonnant, que relève à merveille un rouge à lèvres délicat. Vêtue d’une tunique bleu turquoise, elle avance, décidée, la main tendue en avant pour recevoir les nôtres d’une poigne à la fois ferme et pleine de tendresse. Une toute petite main féminine qui vient se perdre dans la mienne sans que j’aie le temps de comprendre ce qui est en train de se passer. Je reste sans voix, la bouche entrouverte par la magie de cette surprenante apparition.
C’est alors que Ritu prend le relais. Il lâche l’anglais un instant pour lui parler dans un dialecte du Megalaya dont il connaît les rudiments. L’effet est immédiat, la dame, surprise, est enchantée. Elle engage alors la conversation avec Ritu pour savoir comment il peut connaître cette langue que si peu d’étrangers pratiquent. Revenant à l’anglais, celui-ci ajoute alors :
«C’est que je ne viens pas de loin, Madame. Je suis de Gwahati, la première ville de la région, entre les contreforts du Megalaya et la plaine du Brahmapoutre. Et il se trouve que j’ai été professeur dans un petit village plus loin dans les montagnes il y a quelques années. J’ai donc eu le plaisir d’apprendre les bases de votre dialecte, fait-il d’un ton amical.
– Charmant, répond la femme du chef avec lenteur et prestance dans un anglais parfait. Charmant. J’imagine que vous êtes en voyage et que vous demandez l’hospitalité dans notre village, c’est bien cela ? Vous êtes les bienvenus, mes amis. Ma maison sera votre maison, ajoute-t-elle sans même nous laisser esquisser la moindre réserve de politesse. Vous pouvez aller vous présenter à mon mari, là-bas. C’est le maire de la commune et le curé de la paroisse. La suite viendra d’elle-même… fait-elle avec un regard complice en nous invitant à rejoindre l’homme que l’ombre finit peu à peu d’engloutir.
– Merci Madame, répondons-nous dans une révérence polie en la regardant s’en retourner vers la petite case de bambou d’où elle était sortie.»

Le premier personnage apparu sur scène, celui qui nous a amenés jusqu’ici pour nous inviter à parler au chef, a judicieusement pris place sous le porche et nous y attend avec deux chaises supplémentaires. L’homme sombre, lui, n’a pas bougé d’un pouce. Il mâchouille toujours énergiquement une noix de bétel, la jambe agitée de soubresauts nerveux, les yeux lui sortant presque des orbites, prostré.
«Alors, monsieur… Ritu ? C’est cela ? lance calmement notre introducteur. Expliquez-moi donc ce que deux voyageurs comme vous font ici, si loin de tout.
– Comme je le disais à Madame, nous venons de Gwahati, à seulement 60km d’ici. Avec mon ami Clément, nous comptons faire une petite excursion de quelques jours dans les montagnes. C’est un Français que j’ai rencontré sur la route, un peu plus loin à l’est. Comme je visitais mes parents dans mon village natal, je l’ai invité à partager notre repas en famille. Et puis, nous avons fait connaissance et avons décidé de nous retrouver le lendemain chez moi, à la ville. Il cherchait des informations pour visiter le Megalaya à vélo…
– À vélo ?
– Oui, il vient de France à vélo. Mais il vous expliquera cela mieux que moi. Enfin, pour faire simple, nous avons décidé de faire ce tour ensemble. Je connais un peu le coin et j’aimerais visiter quelques anciens collègues sur la route. C’est une excellente occasion de ressortir ma bicyclette pour le suivre et profiter d’un moment ensemble.»

Rencontre de Ritu et de ses parents

Rencontre de Ritu et de ses parents

Toujours dans la langue de Shakespeare, Ritu et l’homme continuent leur conversation tranquillement. La courtoisie qu’ils cultivent l’un et l’autre m’étonne. Les Indiens ne m’ont pas habitué à cela jusqu’à présent… Cette région du sous-continent est encore bien différente du reste du pays.
Ce matin, je me réveillais chez Ritu et ses amis, une bande de quarantenaires vivants dans cette grosse ville qu’est Gwahati. Une cité de plusieurs millions d’habitants, grouillante de vie et de bruit comme ils savent bien en faire ici. Quinze kilomètres plus loin, au bas mot, plus un building n’était en vue. Si la ville en elle-même est d’une concentration folle, on en sort aussi très vite. Nous avons traversé d’abord des rizières, puis des forêts de tek, ce bois si dur qui ferait rougir nos scies et pâlir nos charpentiers… avant de pénétrer dans la jungle semi-tropicale qui borde le massif montagneux. Bananiers, cocotiers, palmiers à bétel, hévéas (bien connus pour leur sève, le caoutchouc) et mille autres plantes exotiques viennent border les plantations de riz qui allongent leurs espaliers dans le creux des vallons grimpant lentement vers les crêtes.

Après une belle ascension, la route cahotante qui nous avait menés jusque-là s’est définitivement changée en piste de terre. Il n’y avait alors plus beaucoup de villages, seuls quelques petits groupes de maisons deci  delà… Le soleil tombait, nous avons fait encore quelques kilomètres mais nous en avions plein les pattes alors nous nous sommes arrêtés dans un curieux marché installé de biais au bord de la piste, et qui attire chaque semaine les gens de tous les villages alentour. L’espace d’une journée, on y vend et on y achète de tout. Les fruits et légumes de la jungle, du tabac au détail, des chaussures made in China, des images de bébés ou du Christ… et des montagnes de noix de bétel. La chose que mâchouille le maire et qui lui laisse un petit filet de bave rouge au bord des lèvres.
La personne qui est en train de parler à Ritu était alors venue nous demander si nous avions besoin de quelque chose – comme un endroit où passer la nuit – et nous a conduits là où nous sommes.
À cet instant, l’homme en question annonce d’une voix forte :
«Attention messieurs, le thé arrive ! Le thé et quelques gâteaux du village. S’il vous plaît, s’il vous plaît… c’est pour vous.»
Une magnifique jeune femme, vêtue avec élégance d’un sari rouge orangé  et d’un pantalon de soie légère, s’approche de nous avec un plateau chargé. Elle se déplace sans bruit sur un tapis volant. Les perles de ses boucles d’oreilles reflètent la lumière du soleil couchant, apportant à son visage déjà si fin une ultime touche de beauté.
«Messieurs… » Fait simplement la jeune femme, avant de repartir en flottant dans les airs vers la cabane de bambou.
«C’est ma femme, ajoute notre ami. Nous venons de nous marier, c’est de cette année, fait-il d’un ton satisfait en hochant lentement la tête. J’ai de la chance, vous savez, elle est d’une bonne famille, reconnue et respectée. J’ai dû quitter la ville pour venir habiter ici, c’est un peu isolé comme vous avez pu le remarquer… mais je ne me plains pas, je suis entre de bonnes mains avec eux. Ha ! Mais j’allais oublier, nous causons, nous causons… il faudrait peut-être vous présenter à mon beau-frère, notre maire et curé à tous.»

Ha ! Ha.. La confrontation tant attendue ! Ça fait un moment que j’observe le bonhomme du coin de l’oeil, et je me demande bien quel genre de surprise il nous réserve… Il a l’air tellement mal à l’aise à cause de notre présence, qu’il m’en communiquerait presque son angoisse. Il ne nous a encore pas regardés une seule fois. Nous ne sommes qu’à un pas de lui et il a toujours réussi à éviter nos regards, fixant un caillou avec obstination ou dévorant des yeux la petite boîte de bétel posée sur ses genoux. Il fait un petit bruit de succion désagréable en mastiquant sa noix, comme s’il voulait extraire de son palais tous les goûts qui y sont incrustés. Il a les dents rouges et les lèvres également. Cette noix… Nom de Dieu ! Cette noix est en train de lui détruire la mâchoire. C’est tellement astringent le bétel, ça fait saliver une bave couleur bordeaux. On dirait qu’il mastique le marc d’une vieille vinasse. C’est écoeurant. Et dire que ce truc ne produit aucun effet sur le crâne, ni excitant ni calmant ni rien d’autre…  à part une énorme et monstrueuse addiction qui pourrit les dents jusqu’au cancer. D’habitude, quand on devient addict à un produit c’est qu’il nous procure, à un moment donné, du plaisir. On abuse de ce plaisir par une consommation excessive et on finit par ne plus pouvoir s’arrêter. Mais pour le bétel – j’ai posé la question à un paquet de gens – il est impossible de définir ce que cela fait sur le corps. On n’en sait rien ! La seule chose de sûre, c’est qu’une fois l’habitude prise, on ne peut plus s’en passer. Voilà ce que l’on me répond. Ce n’est pas incroyable, ça ?
Enfin… Revenons à notre client, là. Puisqu’il faut communiquer, communiquons !
J’étais inconsciemment parti du principe qu’il ne parlait pas anglais et qu’il n’avait rien compris de ce que nous faisions là ni qui nous étions dans cette histoire. Son attitude asociale peut-être… Je tente donc de balbutier quelques mots en indien.
Quel n’est pas mon étonnement en l’entendant répondre d’un ton aussi sec que la peau qu’il a sur les os :
«- Oui. Bon. Voilà. Je sais que tu t’appelles Clément. Et alors ? Ensuite ?»
Lui aussi dans un anglais impeccable, mais chose importante à noter, en accordant un soin tout particulier à ne pas me regarder dans les yeux. Son regard oscille de droite à gauche en faisant le tour de l’auréole invisible qui ajoute tant de prestance à ma tête.
Ha ! Que c’est désagréable ! Mais qui est cet étrange personnage ?
«Est-ce que l’on peut rester pour la nuit dans votre village ?
– Bah oui ! Ici ! là ! Vous dormez dans la chambre d’amis. Ça vous va ? Bon, et quoi d’autre ?
– Euh… Rien, merci de votre accueil.
– Mais si, manger ! Qu’est ce que vous allez manger ! Bon, on cuisine quelque chose pour vous, là-bas. Mais ce n’est pas prêt ! Qu’est-ce que vous allez faire en attendant ? Hein ?
– … On pourrait peut-être se promener dans votre village, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ? fait Ritu du ton le plus aimable qui soit.
– Le village ? Vous voulez faire un tour dans le village ? Le village ! Mais il n’y a rien à voir dans le village. Enfin, si vous y tenez. Allons visiter le village, c’est parti !»

A partir de ce moment-là, cet homme fut le plus adorable et le plus attentionné de tous les maires-curés que j’ai jamais rencontrés. Une crème. Absolument incroyable. Je cherche encore une explication… J’ai essayé le bétel, en tentant une petite cure, mais comme tous les expérimentateurs avant moi, je n’ai pas réussi à tirer plus d’informations de cette drôle de baie, si ce n’est sa tendance pernicieuse à nous faire baliser la route de crachats rougeâtres.

Après avoir terminé la visite en règle du village, on nous sert à manger un délicieux dal accompagné d’une soupe de feuilles de la forêt et d’un curry de fleurs locales. Ces gens se nourrissent en partie sur la jungle qui les entoure, leur vie est encore incroyablement traditionnelle. Nous dormons dans la nouvelle maison, celle faite de brique et de tôle qui fait propre et moderne. Mais eux-mêmes n’aiment pas ce confort et préfèrent rester dans la cabane de bambou familiale qui a vu naître toutes les membres de la famille. Quand la mère nous invite à y pénétrer pour boire le thé et manger le bol de riz collant du matin, les femmes sont toutes là, assises côte à côte sur la petite estrade qui délimite la chambre à coucher du reste de l’habitation. La grand-mère, la femme du chef, sa fille et le bébé de celle-ci : quatre générations de femmes toutes plus belles les unes que les autres. Au milieu de la pièce unique trône une dalle de pierre carrée sur laquelle on cuisine au feu de bois depuis des lustres. A un séchoir pendent quelques tranches de lard fumé  au-dessus du feu, sur la pierre différentes marmites et casseroles contiennent le chaï du jour et le déjeuner de la famille qui chauffent doucement.

Au reveille

Au réveil

Les murs de cette cabane, tout comme le plancher, sont faits de lattes de bambou tressées. Le toit est composé de feuilles de palmier adroitement pliées les unes avec les autres de façon à former des tuiles végétales, et l’ensemble est recouvert d’une espèce de verni huileux qui reflète la lumière du feu central.
Tout le monde vit dans cet espace et chaque famille du village possède une cabane identique. C’est l’antre de leur culture. Tout est là, dans l’ambiance de ces quatre fins panneaux de bois. La modernisation leur a apporté télévision, smartphone, scooteur et voiture mais ils continuent de vivre dans la tradition de leurs ancêtres. Les bonnes manières de la société d’aujourd’hui les poussent à bâtir une maison en dur qui reste inoccupée, tout juste bonne à recevoir les étrangers de passage.
Ces gens ne semblent pas lutter contre le progrès qui vient semer ses graines dans leur jardin et dont l’enracinement est inéluctable. Il ne tenteront pas de désherber cette chienlit venue d’ailleurs, mais ils montrent un désintéressement si puissant à son égard, qu’il suffira à garantir le bonheur de leur vie simple pendant encore de longues années.

Quand nous reprenons la route avec Ritu, celui-ci m’explique qu’il y a des centaines de villages comme celui-ci éparpillés partout dans la jungle, parfois sans autre moyen d’accès qu’un sentier piétonnier. Les anciens lieux de culte animiste contrastent avec les églises bâties depuis le siècle dernier suite aux campagnes d’évangélisation des British. Et bien que l’anglais soit devenu avec le temps la langue dominante, les dialectes locaux n’ont pas disparu, et la culture locale non plus. Nous ne sommes pourtant qu’à 60km d’une ville de plusieurs millions d’habitants, banc d’essai social où se mélangent chaque jour les cultures du monde dans un cocktail culturel inédit. Où l’on associe les idées, les arts, les façons de vivre issus de l’héritage des peuples de la jungle, des montagnes et des plaines, avec les principes, la technologie et les folies occidentales qui s’infusent sans complexe dans la société indienne. Je n’ai jamais vu une telle variété et une telle harmonie entre les cultures de chacun. Il y a tellement de racines différentes, de langues, d’habitudes, d’origines, d’influences… Tout se mélange et se confond, se disperse, s’éclate ou se révèle pour former des identités hybrides à cheval entre avenir et passé. Il y a de l’art là-dedans. Et chacun est artiste, créateur de cultures nouvelles.

Au cours de notre petit périple, Ritu m’ouvre les yeux sur des choses que je n’aurais sans doute pas remarquées seul. Tantôt on s’arrête pour déguster quelque curry de graines fermentées dans des feuilles de bananier, tantôt il m’explique ce que l’on tire d’un arbre ou d’une plante tropicale. La nature est si généreuse et si variée ici ! Le soir du deuxième jour, nous changeons une fois de plus d’univers, en passant de la jungle aux forêts de pins et aux champs de blé. Et au bout du troisième jour, du sommet d’un massif montagneux, c’est un vrai paysage jurassien qui s’offre à nos yeux. Collines verdoyantes  où l’herbe givre au petit matin, ruisseaux abondants, forêts de conifères et de bouleaux… L’altitude croissante à totalement bouleversé l’ordre végétal, et nous transporte en quelques centaines de mètres de dénivelé à des milliers de kilomètres de là. Incroyable Megalaya.

Incroyable Megalaya et fantastiques Megalayens ! Les vieux amis de Ritu chez lesquels nous débarquons à l’improviste, quelque part entre la jungle tropicale et le Jura, nous accueillent avec des honneurs princiers ! Mon esprit en garde de délicieux souvenirs et mon ventre certaines séquelles…
Une plongée dans une société chrétienne après avoir nagé dans l’Hindouisme et l’Islam pendant des mois, c’est d’abord le retour tonitruant du cochon bien gras et du boeuf saignant ! Et Dieu sait que c’est bon… Ha ! Ha ! Les Kasihs – c’est le nom de ce peuple – ont très bien su adapter ces viandes succulentes à leur cuisine traditionnelle. Travers de porc fumé, abats de veau à la menthe et au piment, salade de rognons et de tripes sur sauce de soja fermenté, foie poêlé et ses pommes de terre frites, bière de riz maison… Mamma mia ! Il y aurait comme un parfum de bouchon lyonnais !
J’honore chaque plat comme il se doit, heureux de retrouver des saveurs connues et de découvrir des accompagnements nouveaux. Le tout baigné dans une culture bien éloignée de la mienne, où le top de l’hospitalité est d’offrir de l’eau tiède à ses invités, de leur poser un petit creuset de charbon ardent entre les jambes pour se tenir chaud à l’extérieur, et de leur servir du Kong Chili émincé – le piment le plus fort du monde – pour se réchauffer l’intérieur ! Un quart de ce délicieux piment, aussi parfumé que puissant, servira à assaisonner tout mon repas plus que de raison… et je suis dans la moyenne locale, me dit-on.
Ce jour-là, repu et ivre de tous ces délices, je porte un regard tout à fait neuf sur les portraits de Jésus et ses potes qui trônent au-dessus de la table à manger. J’éprouve presque une certaine nostalgie à la vue de ce visage familier, il faut dire que sa dernière apparition remonte pour moi à la Grèce… il y a déjà plus d’un an. Et pour la première fois de ma vie, je dois avouer que ce gars-là m’inspire une certaine sympathie.

Un visage famillier...

Un visage familier…

Cependant, la mère Kasih n’en a pas fini avec nous, et elle réussit à nous traquenarder une dernière fois à l’occasion du petit déjeuner. Comme nous devions dormir dans un autre endroit, une sorte de vieux bâtiment du gouvernement probablement hérité du projet Dharma, elle nous somme de revenir le lendemain pour une histoire de luminosité plus adéquate à la prise de photos souvenir… Le motif est flou, le piège est flagrant, et nous nous laissons tomber dedans avec jouissance.
«Juste une petite tasse de thé pour la route, les amis !» fait la maîtresse femme en nous voyant revenir le lendemain.
Mais mon oeil aguerri de voyageur qui compte la Haute-Saône et la Belgique à son actif, ne tarde pas à remarquer qu’entre les deux coupelles de chaï qu’elle nous propose se cache une grosse poêlée de patates frites avec deux oeufs durs  pour chacun.
À la bonne heure ! Si ce n’est que ça… Nous allons nous montrer dignes, encore une fois. Mais c’est sans compter sur ce farceur de camarade Jésus, qui multiplie avec malice les patates et les oeufs au fur et à mesure de leur engloutissement… Ce n’est pas moins de 8 oeufs par personne qui seront finalement avalés sans que personne ne s’en rende compte.
Huit oeufs chacun au petit déjeuner. Il est peut-être un brin déséquilibré le régime kasih. D’autant plus que les oeufs durs sont frits, eux aussi…Ah là là… Sacré bon Dieu !

Quelques heures plus tard, nous réussissons à échapper aux démons de l’hospitalité kasih pour nous enfoncer encore un peu plus dans le massif megalayen. Que vas-tu nous faire découvrir aujourd’hui, jolie montagne ? Après la jungle semi-tropicale et le Jura, que nous réserves-tu ?

Le Canada ! Le personnage qui nous accueille pour cette dernière soirée en montagne nous convie au Canada ! Autour d’un feu de camp improvisé au milieu de son ranch, un vieil homme nous raconte qu’il est effectivement canadien, mais qu’étant né ici de parents expatriés, il n’a jamais voulu quitter la terre de sa naissance qu’il trouve en tout point plus réussie que son pays d’origine. Il est marié à une Kasih et promène une tripotée d’enfants dans un vieux combi hors-d’âge pour faire les allers-retours au village.

Lors de cette soirée, un ami de Ritu venu nous rejoindre me fait rêver en nous parlant du village dans lequel il est né. Une tribu perdue non pas dans le Megalaya, mais dans L’Arunachal Pradesh, une région encore plus dense et plus riche en variété ethnique et coutumes traditionnelles que le Megalaya. Dans sa région, à la convergence de l’Inde, de la Chine et de la Birmanie, coincée entre montagnes inaccessibles et jungle impénétrable qu’aucune route ne traverse, on ne dénombre pas moins de 150 tribus différentes. Chacune possède un langage propre, éventuellement mélangé de patois, selon l’éloignement des villages de chaque tribu, ainsi que des coutumes, danses et autres rituels particuliers. «Dans mon village, dit-il, l’homme le plus riche est celui qui possède le plus grand nombre de bisons. C’est la viande des mariages et des grandes célébrations animistes que l’on pratique encore. Par ailleurs, nous vivons en grande  partie de la cueillette de fruits et de légumineuses dans la forêt. Mais il ne faut pas croire que c’est le cas de toutes les tribus, car l’Arunachal est si varié et si dense qu’après 50km de marche à pied,on peut très bien tomber sur des villageois qui n’ont jamais entendu parler des fruits qui poussent chez nous, et qui cultivent une tubercule qui nous est totalement inconnue…
Très peu d’étrangers osent s’aventurer là-bas. Quelques missions catholiques ou des visites sanitaires du gouvernement tout au plus. Et je ne vous explique pas leur tête quand la grand-mère leur concocte, en guise de digestif après le repas, un peu de lait de pavot frais. Opium de première qualité… à fumer ou à boire dans une maison de bambou comme celles que vous avez pu voir en venant ici.»

Ah ! Cette nuit-là, je ne peux m’empêcher de rêver à une petite virée en forêt à la rencontre des tribus de l’Arunachal dont le nom seul me berce déjà. Mais je ne dispose plus du temps nécessaire hélas, je dois me mettre en route pour la Birmanie dès maintenant, Visa oblige. Bientôt six mois que je parcours l’Inde avec ma bicyclette … Jamais je n’aurais pensé mettre autant de temps pour traverser ce pays ! Et maintenant, je voudrais prolonger l’expérience ? Ha ! Ha ! Incredible India ! Quand je pense à ce qu’elle m’a parfois fait endurer…
Mais qui sait ? Je reviendrai peut-être un jour continuer l’aventure dans les parages, en troquant ma tenue de cycliste de grand chemin contre celle de l’apprenti ethnologue. Tout est possible.
En attendant, il me faut mettre le cap sur la plaine et me diriger vers l’ultime massif montagneux qu’il me reste à franchir avant de passer la frontière birmane. J’y serai dans une semaine, tout au plus. On se retrouve là-bas ?

Clem

J433 à J440 sur la carte

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