47. Le temple de la Liberté

Il faut avoir traversé la plaine birmane, s’être perdu dans ses forêts de tek, avoir gravi ses collines et être parti à la rencontre de ses villageois pour apprécier à sa juste valeur ce qu’est la vieille ville de Bagan. Il faut avoir vu qu’il n’y a rien nulle part, il faut avoir senti l’absence de développement, la ruralité du territoire et la modestie de ses habitants pour pouvoir prendre la mesure d’une telle cité oubliée. Bagan, la ville aux mille temples. Bagan, l’ancienne capitale de l’âge d’or du bouddhisme, qui révèle aux simples voyageurs que nous sommes qu’il y a eu une civilisation ici. Il y a peu de temps finalement, les rois se sont succédés sur ces terres que seuls quelques vestiges encore debout permettent de ne pas oublier.
Bâtie sur les rives de la rivière Ayeyarwady, la cité des rois fut la capitale d’un empire florissant et puissant d’où rayonnaient dans toute l’Asie du Sud-Est les enseignements du Bouddha. De cette ville, construite en bois et en sable, il ne reste rien. Rien, hormis les temples de brique dressés au fur et à mesure à chaque angle des différents quartiers de la ville. Et ces temples, il n’en reste pas moins de plusieurs milliers.


Une fois les portes de la ville passées, on entre dans une vaste forêt aux arbres épars. C’est au milieu de ces 25 km carrés de bush que se cachent les fameux restes de la cité… mais pour l’instant, rien est visible. Après l’atelier d’un jeune sculpteur de bois, je sors de la route principale pour m’enfoncer doucement sur une petite piste de sable qui semble s’ouvrir sur une prairie… et puis là, au détour d’un bosquet d’épineux, les voilà qui se dressent devant moi. Trois magnifiques petits temples de brique rouge. Trois pyramides d’un autre âge, qui apparaissent comme un mirage au milieu des dunes. Si on ne m’avait pas dit que j’étais à Bagan, s’il n’y avait pas eu les portes monumentales, les hôtels à touristes et lesdits touristes… Après avoir fait tant de kilomètres sans qu’aucun vestige d’une quelconque civilisation passée ne se soit présenté à mes yeux, après n’avoir traversé que des petits villages aux baraques de bois montées sur pilotis et entourées de quelques champs de cacahuète ou de maïs… Il y a du panache dans l’apparition soudaine de ces temples. C’est tout un univers passé qui refait surface.

L’endroit est complètement libre d’accès. Les visiteurs peuvent aller et venir où bon leur semble, explorer une zone peu courue, sortir des sentiers battus, ou rester au contraire sur le parcours des édifices principaux. Pour se repérer au milieu de cette immense forêt, le mieux est alors de grimper sur le toit de l’un des temples. En cherchant bien, il y a quasiment toujours un petit escalier dans un coin qui permet d’accéder au sommet de l’édifice. On se faufile, on grimpe d’obscures volées de marches, on passe presque à quatre pattes sous des voûtes de la taille d’un enfant… puis soudain, la lumière, et tout s’éclaire.
Le temple isolé que l’on aurait pu croire être un vestige unique perdu entre deux champs de lentille où paissent quelques buffles, se révèle être au coeur d’une forêt de temples faisant partie d’un ensemble gigantesque.

Ils s’étendent à perte de vue. Aussi loin que porte le regard, on voit surgir de la canopée les chapiteaux d’une infinité de temples. Certains sont petits, d’autres plus larges, ramassés sur eux-mêmes, d’autres encore sont éfilés vers le ciel, alors que certaines pièces majeures émergent des bois comme un véritable palais de maharadjah.

Les plus gros ressemblent au temple des singes du Livre de la jungle. Je me demande d’ailleurs s’il n’y a pas eu source d’inspiration de ce côté-là… l’Inde n’est pas loin après tout.

Je passe donc le plus clair de ma journée à errer entre les différents édifices, visant un prochain objectif à l’aveuglette, me repérant en grimpant sur un temple intermédiaire pour redresser la barre, viser plus au nord ou à l’est. Pas de plan, juste l’envie et la curiosité d’explorer.
Si les pièces majeures sont courues par nombre de touristes venus admirer lever et coucher de soleil depuis quelque point stratégique, la majorité des édifices ne voient pas plus d’un voyageur par mois. L’ensemble est tellement grand… on dit qu’il reste plus de 4000 temples. Imaginez un peu, une forêt de chapiteaux qui sort de celle de broussailles. Il y a des instants comme ça, où la simple vue d’un site suffit à vous transporter à des siècles de distance dans un monde imaginé. Cette promenade à Bagan fut un de ces moments. Intense liberté.

Pour passer la nuit, j’ai dans l’idée de m’oublier dans un coin et de monter bivouac dans un petit temple perdu. Dormir dans un lieu comme ça, c’est ainsi que j’aime voyager. Le jour, on voit, on visite, mais la nuit on ressent et on habite. Pas question que je mette un orteil dans un de leurs hôtels.
Cependant mes roues me mènent par hasard à un vieux monastère bouddhiste installé sur les berges du fleuve. Caché dans la forêt, sans la moindre indication, un groupe de moines vit reclus dans l’enceinte même de Bagan. J’ai vraiment de la chance de les trouver car personne ne semble jamais aller jusque-là… Tant et si bien que c’est la première fois que ces braves gens voient un cycliste accoutré comme je le suis. Avec quelques gestes, ils me font comprendre qu’ils m’offrent l’hospitalité, une chambrette de quelque 200 mètres carrés avec statues dorées du moine gras en guise de tête de lit, et me promettent un repas digne du tour de taille de leur idole.

«Cours temple blanc, me font-ils comprendre dans un anglais plus qu’approximatif, coucher de soleil magnifique. Mais vite ! Nuit bientôt… »
À peine mon palace du soir trouvé, me voilà donc reparti allégé de mes sacoches en direction du promontoire indiqué par les moines pour assister au coucher de l’astre radieux. Je roule à toute vitesse sur les petits chemins de terre qui serpentent dans les broussailles, bifurque à droite – sur leurs bons conseils – après le temple au bougainvillier rose, laisse sur ma gauche les deux autres dont les statues de lions gardent l’entrée puis tourne encore avant d’enchaîner par une succession de raccourcis. Une vraie course poursuite contre le soleil quand soudain j’aperçois dans un coup d’oeil en coin, une roue de vélo… Quelqu’un me suivrait-il ? Confirmation apportée par un «Bonjour, cher collègue !».
Ah ! J’ai été repéré ! Depuis le sommet d’un temple voisin, un autre cyclo en balade m’a aperçu sillonner la campagne… et m’a immédiatement pris en chasse afin de me rattraper.
Gagné pour la rencontre ! Et perdu pour la course contre le soleil… Mais ce n’est pas grave, il revient demain matin. Je vais avoir de quoi papoter d’ici là. Ça fait longtemps que je n’ai pas rencontré un autre cyclo ! Ces moments sont toujours excitants. C’est peut-être la première rencontre après une vie de plusieurs mois où je vais soudainement partager 100% de mon temps et toutes les péripéties d’un voyage en Birmanie, qui sait ?
Le gars s’appelle Didier, et il voyage avec une nana, Kyla, deux Américains en selle depuis une bonne année. Plein de choses à se raconter.
«Viens à notre hôtel, me dit-il.
– Venez dans mon palace, plutôt !
– On mange là-bas avec d’autre cyclos rencontrés ici.
– Moi aussi, les moines m’ont mis de côté un joli morceau de cochon grillé. Il y en aura assez pour plusieurs.
– Les moines ? Mais où est-ce que tu dors ?
– D’autres cyclistes ? Mais combien êtes-vous ?
– Dans un monastère, au bord de la rivière.
– On est cinq, rejoins-nous !»

Ha ha ! Déjà que croiser un autre camarade comme ça, à l’autre bout du monde, qui poursuit un but similaire au mien, cela provoque un sacré bordel avec la promesse de plusieurs journées remplies de trucs à se raconter… Mais alors cinq d’un coup, il va nous falloir des semaines ! Je vais aller dormir avec les moines, l’hôtel ne vaudra jamais ça. Mais je les retrouverai demain, c’est sûr. On pourra peut-être rouler ensemble, ce serait chouette.
On se sépare donc pour le moment, en se posant rendez-vous pour le matin.

Jusqu’à présent, j’ai presque toujours rencontré des cyclistes du même genre que moi. But équivalent, et mode de voyage similaire. Tout petit budget de quelques euros par jour qui privilégie le plus possible les nuits chez l’habitant. Au Myanmar par exemple, je dépense en moyenne 1 € par jour pour me nourrir. À cela s’additionne 2 € de visa, et si l’on rajoute les frais potentiels de réparation du vélo, de changement de matériel et de visites touristiques, j’atteins une moyenne de 5 € quotidien sur l’ensemble du voyage. Dans le cas du Myanmar, j’économise même un peu, ce qui me permettra d’aborder plus sereinement des pays plus chers à venir comme la Malaisie ou Singapour par exemple.
Si je voyage comme cela, ce n’est pas parce que je n’ai pas un sou, mais car je m’éclate bien plus ainsi ! Donnez-moi un million, que je ne changerai rien à mon mode de vie.
Vivre sans savoir de quoi sera faite sa prochaine nuit, son prochain repas, sa prochaine heure… Vivre autonome, seul, alerte, éveillé au monde alentour pour mieux rebondir sur les événements, c’est cela qui me fait vibrer maintenant. Ne pas se donner le budget de vivre avec aisance, c’est évidemment sortir de sa zone de confort. Mais c’est aussi apprendre à apprécier chaque chose simple de la vie, boire à la coupe de la providence, et créer les conditions de sa propre chance, sans pour autant savoir comment elle se manifestera. Il faudra simplement la saisir au vol. C’est cela, pour moi, la liberté.
Voyager tout simplement comme cela, sans plan, sans réserve, sans argent ni arme, c’est se rendre vulnérable. On me demande souvent si je suis armé, et comment je me défends quand je me fais attaquer. Car, me dit-on, ici il n’y a pas de problème mais… là-bas, après les montagnes, par delà l’horizon, là où l’on pratique cette autre religion, dans ce pays voisin ou dans cette étrange région, qu’importe… plus loin : les gens sont mauvais.
Mais l’homme sans défense, justement, l’homme qui de surcroît a dû faire un effort physique conséquent pour arriver jusque-là, est un homme que l’on croit. Les portes s’ouvrent, les masques tombent et  le meilleur ressort alors.
Chaque rencontre d’une nuit, bien que toujours unique, est de cet acabit. L’effort est reconnu, la vulnérabilité comprise et respectée, la rencontre s’engage en toute franchise. Pas de mascarade, pas de triche, juste de l’authenticité. Voilà ce que je recherche en voyageant ainsi.
Dormir en hôtel, maintenant, c’est à mes yeux se priver d’au moins la moitié de l’aventure. La partie humaine surtout passe à la trappe en partie. Il peut être agréable par moment de s’offrir les luxes d’un bon restaurant et d’une nuitée de qualité dans un cadre délicat, mais dans ce genre d’endroit, les voyageurs à petit budget ne vont pas. Et les hôtels bon marché, hormis qu’ils se ressemblent tous, ont la fâcheuse tendance à décevoir le client. C’est toujours trop cher, trop sale, inconfortable, et le plus important pour moi : ennuyant. Il n’y a rien d’enrichissant à dormir dans une auberge à deux balles.
Alors qu’en sollicitant l’hospitalité, sans que l’expérience soit forcément plus confortable, elle sera au moins aussi enrichissante qu’elle est vraie, et on sait pourquoi.
Quand au besoin de se reposer, ou bien au problème presque permanent dans certains pays du manque d’intimité, comme en Inde par exemple, certains trouvent qu’ils ont beau aimer voyager en restant proches des gens – cela demande beaucoup d’énergie –  ils ont quand même besoin d’un petit hôtel de temps en temps, histoire de recharger les batteries. Pour ma part, je trouve plus excitant de devoir prendre en compte cette composante en trouvant le moyen de me reposer et de me retrouver seul avec moi-même sans ressentir d’oppression dans la douzaine de paires d’yeux qui me fixe. Je garde donc le rythme quotidien de l’hébergement spontané. Disons que pour le moment, je ne me sens pas le besoin de craquer pour un hôtel et sa solitude. Je me débrouille bien sans, et ça va faire un an et demi que ça dure.

Voilà, pour faire simple, la nature des pensées qui se chamboulent dans mon esprit alors que je m’essaie en vain à une séance de méditation devant le gros Bouddah qui trône au pied de mon lit. Entre mon estomac rassasié par le délicieux porc grillé et la demi-douzaine de petites assiettes qui allaient avec, et l’embouteillage de pensées relatif à la présence de cinq cyclistes dans un hôtel de Bagan, la méditation est un échec complet. Je viens de créer en moi l’inverse absolu du vide méditatif : j’ai le corps aussi plein que la tête !

Lever de soleil

Le lendemain matin, je me lève très tôt. Il fait encore nuit quand je quitte le monastère – les moines sont réveillés depuis longtemps et l’on me sert un copieux petit dèj fraîchement préparé par les gens du village – mais il y a des matins comme celui-là… où l’on ne regrette pas d’avoir mis le réveil.
Le spectacle du soleil faisant son entrée en éclairant de ses premiers rayons les temples de la cité, c’est quelque part se demander si l’on n’est pas encore en train de rêver ! Mais non, ils sont bien là, tapis dans la brume. Et l’astre brûlant les tire des ténèbres autant qu’il éveille nos esprits.
J’avais écrit dans un autre article que mon Dieu à moi – puisque ici tout le monde en a un – était le Soleil. Au moins je suis sûr qu’il existe, Lui. Concrètement. Il est là, et on ne peut Le nier. On peut Le voir et Il nous fait vivre. Sa chaleur apporte vie et cadence à Mère Nature – peut-être la déesse de toute genèse – et fait que l’homme a la chance d’exister dans l’univers. À nous, maintenant, de respecter nos pères.

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J’ai encore des étoiles dans les yeux quand je pédale la quinzaine de kilomètres qui me sépare de l’hôtel des nouveaux collègues. La rencontre fut un grand moment. Comme presque à chaque fois, on a tous plus ou moins entendu parlé de l’autre, et l’on a forcément des connaissances en commun. Untel a roulé avec un de mes potes au Kazakhstan, le tandem que je précédais et dont j’avais eu vent au Golden Temple puis au Ladakh et enfin au Népal… est celui qui se trouve devant mes yeux maintenant… Bref, que d’histoires croisées, que de choses à raconter.
Malheureusement, nous avons tous prévu de prendre différentes directions, et il ne me sera permis de rouler qu’avec le couple d’Américains, Didier et Kyla. Nous prenons donc la route tous les trois dans l’optique de rejoindre la capitale du pays : Naypyitaw.

C’est l’occasion de rouler plusieurs jours ensemble et de faire plus ample connaissance en douceur, tout en se racontant les quelque 20000 km de bicyclette qui nous séparent de nos points de départ (ils sont partis du Portugal).
Cependant ça ne se passera pas aussi bien que je l’espérais, et je vais commencer à réaliser que je ne peux plus rouler avec n’importe qui…
Le voyage apporte des choses au voyageur qui, pris dans sa lancée, assoiffé de découvertes, peut avoir du mal à freiner dans son élan pour revenir à des choses plus simples.
Quand je parle de lâcher prise, de l’extraordinaire sensation de liberté que je ressens quand je voyage en autonomie, avec très peu d’argent et de nourriture, en comptant sur la chance et en me nourrissant de l’imprévu… eh bien ces choses là sont issues d’une évolution personnelle. Je ne vivais pas comme cela il y a un an, je ne vivrai peut-être plus ainsi dans six mois… et il est clair que mes deux nouveaux compagnons de route sont actuellement très, très éloignés de ma façon d’être…

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Depuis mes fracassantes tentatives de survie dans les restaurants à volonté de nos amis birmans, j’ai trouvé un nouveau truc pour ne plus frôler le KO digestif à chaque déjeuner. Partant du fait qu’un repas coûte environ 1500 Kyats (soit environ 1€), et qu’il correspond à une quantité illimitée de plats aussi variés que délicieux qui me harcèleront de toute part, je me suis demandé ce qu’il se passerait si je leur donnais moins d’argent. 500 Kyats par exemple.
En temps normal, je crois savoir que la moitié de l’infini – voire même un gros tiers – est toujours irrémédiablement égal… à l’infini. Ce qui n’arrange guère mes affaires. Et bien figurez-vous, expérience à l’appui, qu’au Myanmar cela ne marche pas. Ici, un tiers de l’infini, ça fait quand même moins.
Joie ! J’ai droit à un merveilleux repas, goûtu, équilibré en saveurs et épices, servi en quantité raisonnable et qui ne me coûte que 35 centimes environ. L’affaire est dans le sac, le repas dans le bide et quitte à bafouer les principes fondamentaux des mathématiques, ne comptez pas sur moi pour expliquer le truc !

Mais… mes collègues rechignent, piaillent, grimacent. Ils se tortillent devant une pointe de légume non identifié, écartent le curry de poisson séché, repoussent les plats épicés, se dandinent devant le pot d’eau fraîche qui trône au milieu de la table… Ça ne va pas. De l’inconnu, trop d’inconnu : c’est la panique, puis le refus. Ils mangent des nouilles pendant que je me retrouve – couteau à la gorge – à devoir honorer nos trois tiers d’infini… qui pour le coup dépassent largement l’infini tout entier !
Pas très aventuriers dans le domaine culinaire, mes nouveaux compagnons… ça en blesserait presque l’honneur de ma nation.

Et puis pour l’eau… – et attention ce sujet m’est sensible – ils refusent de boire celle que le tenancier nous sert, ainsi que celle de tous les points d’eau fraîche que l’on trouve sur notre route.
«Pas sécure» me disent-ils.
Solution : ils achètent de l’eau en bouteille plastique tous les jours. Et comme ici il fait chaud – voire très chaud – ainsi que relativement humide, pour tenir une centaine de kilomètres par jour on a bien besoin de boire 6 à 8 litres. Et hop ! 5 bouteilles de plus dans l’océan. Par jour et par personne, car en Asie le recyclage est un mot qui ne sert qu’à faire beau sur les dépliants touristiques. Absolument 100% des produits que l’on consomme finissent dans le champ du voisin, la rivière du coin, et en fin de compte la mer. Pauvre Planète Nourricière… Je dis bien 100%. Car même si quelques déchets se trouvent réutilisés à d’autres fins, leur seconde carrière les amènera irrémédiablement à finir avec les confrères de la première tournée de détritus.
Traverser l’Asie à bicyclette sur une année, ce qui est doucement en train de m’arriver, c’est jeter à l’eau plus de 1800 bouteilles en plastique. Charmant.

J’ai rencontré un marin qui a failli échouer son catamaran sur une île flottante de déchets plastiques qui dérivait au milieu de l’océan Pacifique, à plus de 500 km des côtes. C’était tellement dense que son bateau serait monté dessus avec l’élan, sans pouvoir peut-être en redescendre. L’île en question s’étalant sur plusieurs terrains de foot d’envergure, elle sert également de pied à terre aux oiseaux de passage qui normalement ne s’aventurent pas aussi loin des côtes. C’est donc en plus d’être une île de plastique, un cimetière d’oiseaux morts d’avoir goûté aux produits de la consommation moderne… L’amas est assez gros pour faire échouer un petit voilier, mais pas assez compact pour pouvoir marcher dessus bien que les déchets soient accumulés sur plusieurs mètres d’épaisseur.

Le jour où je rencontrerai à mon tour ce genre de désastre flottant perdu au milieu du grand océan, je ne veux pas avoir à me dire : «Tiens, ce sont mes bouteilles qui baignent là… »
Les Anglais ont un brillant slogan qui dit : Use, Re-Use, Recycle.
Or un seul mot, bien plus efficace que tous les autres, réglerait définitivement le problème : Refuse !
Il est hors de question que j’achète la moindre bouteille en plastique dans ces pays-là. S’il y a des gens qui vivent quelque part, et de surcroît des gens peu aisés, c’est qu’il y a de l’eau. Le pauvre paysan birman ne vit pas en achetant des bouteilles d’eau minérale estampillées Nestlé. Il fait bouillir l’eau du puits, d’une source, va au réservoir d’eau potable du village, cela dépend des cas. Mais une chose est sûre, c’est qu’il n’achète pas d’eau en bouteille tous les matins à la grande surface du coin. Donc toi, le voyageur, va demander à cet homme un peu de son eau, et fais-en un nouvel ami, plutôt que de favoriser la croissance de ma multinationale suisse préférée.
Je n’ai jamais acheté de bouteille pendant ce voyage, même en Inde. Je n’ai pas de filtre, et n’ai pas utilisé plus de 10 pastilles purifiantes en tout et pour tout. Ce n’est pas compliqué, s’il y a des hommes, il y a de l’eau !

On dira que je ne suis pas sur la même longueur d’onde que mes nouveaux amis… Mais enfin passons, ce genre de prise de conscience fait partie du long voyage qu’est notre vie. A chacun son rythme, je n’ai de conseil à donner à personne, étant moi-même loin d’être irréprochable.
On se rattrapera sûrement le soir, au moment de trouver un coin où dormir. Une expérience authentique dans un de ces petits villages traditionnels, ou dans un monastère bouddhiste devrait réaccorder nos violons.

Je leur demande donc où ils aimeraient dormir, attendant une des réponses que vous devinez ou de nouvelles idées à eux plus familières. Mais au lieu de cela Kyla se lance dans un drôle de rituel – qui pour le coup semble être parfaitement rôdé – et qui consiste à allumer son Iphone, à se connecter au réseau birman et à chercher où se trouve l’hôtel le plus proche, tout cela en pédalant et en moins d’une minute. Impressionnant.
Quand je leur propose de me suivre afin de tenter l’hospitalité dans le prochain village, je comprends à son regard que ce n’est pas vraiment dans les habitudes de la maison. Mais Didier est piqué de curiosité, et décide pour deux de venir avec moi. Ça les changera, qu’il répond. C’est ainsi que l’on se lance sur une belle piste sablonneuse qui s’éloigne de la route à travers l’étendue d’une plantation de cacahuète dans un bush de terre rouge. Un coucher de soleil flamboyant, un inconnu grandissant… La nouvelle aventure du soir commence.

Aie et tabac

Ail et tabac

Dans le village, les jeunes se sont réunis de part et d’autre d’un filet de pêche reconverti pour leur partie de volley quotidienne. Partout dans le pays, les mêmes se retrouvent chaque soir pour ce jeu de pied qui consiste à faire des jongles d’un côté à l’autre du terrain avec une petite balle tissée en bambou. C’est super sérieux ! Ils s’affrontent par équipes de cinq, et tout le voisinage est là pour regarder les matches. Les gars sont incroyablement doués et donneraient leur vie pour ça… Réceptions sur torse, pied, tête, genou, passes et retournés acrobatiques s’enchaînent sans que la balle ne touche le sol.
Entre les trois drôles de cyclistes qui arrivent au pas dans la rue en terre battue et les points qui défilent sur le terrain de volley, les villageois ne savent soudain plus où donner de la tête.
Entre deux services, l’un des gars nous conduit rapidement auprès du chef du village, et file sitôt après pour ne pas manquer sa place. Je baragouine comme je peux quelques mots birmans, mime les choses quand ils ne comprennent pas mon accent, me dépatouille du mieux que je peux… et finis par faire envisager l’idée que l’on a besoin d’un toit pour la nuit. Ce à quoi le chef me pointe du doigt celui-là même qui nous abrite en ce moment, avec un sourire compatissant.
Ça commence bien ! Kyla qui était, depuis notre arrivée, passée par plusieurs stades de décomposition mentale commence à reprendre des couleurs. Grosse émotion pour elle qui paraît un peu rassurée à la vue du sigle de l’agence américaine USAID qui  a dû contribuer à l’amélioration des lieux.
Didier montre le logo en question au chef d’un air interrogateur. Démarre alors une mémorable visite guidée du village.
USAID avait fourni aux paysans des locaux en hauteur protégés des rongeurs afin que les habitants puissent y stocker leurs cacahuètes. Les mêmes que l’on voit sécher devant toutes les maisons, sous le regard attentif de la grand-mère qui veille au grain en effrayant les poules.
Ça expliquerait pourquoi personne n’a semblé trop bouleversé par notre arrivée, puisque des blancs ont déjà dû venir ici régulièrement pour suivre le projet.

Le chef du village nous présente alors sa jeune fille, qui nous servira de guide pendant la visite. Il est aux anges. Elle est la seule personne du village qui sache parler anglais, et la voir prendre par la main, du haut de ces quinze ans, ces trois inconnus pour leur montrer comment vivent les siens, apporte à son regard un éclat de dignité de père heureux et fier.
La petite perd vite son appréhension et nous mène tambour et coeur battant, pleine de courage, en direction du vieux temple du village. Derrière nous, quelques enfants auxquels se mêlent de jeunes moinillons commencent à nous suivre, les yeux emprunts de curiosité et de malice. Mais au moindre débordement notre guide sait les remettre en place, c’est elle la chef maintenant ! La belle courageuse.
Dans le vieux monastère de bois perché au milieu de la place, un moine vénérable nous attend. En guise de bienvenue, il pose au centre du cercle une assiette de cacahuètes fraîches, que je décortique avec bonheur, ainsi que du Coca Cola made in USA. Deux choses qui montrent que nous sommes ici des invités de marque. Son attention nous touche beaucoup, bien que nous n’entendons rien à ce qu’il baragouine… Cependant notre jeune guide se lance dans une fastidieuse épreuve d’interprète qui permet à chacun d’en apprendre un peu sur les autres.
Cette petite me fascine, vous la verriez nous observer… elle est extraordinaire. Tant de messages dans ses regards, tant de complicité avec des inconnus qu’elle ne connaît que depuis quelques minutes, mais surtout tant d’empathie… elle scrute nos réactions, surprises et sourires, cherchant à remédier à la moindre gêne, au plus petit désagrément que l’on pourrait ressentir… C’est incroyable. En plus de cela, il semble que Kyla s’en soit fait une bonne amie, ce qui me réjouit. C’est au moins ça de gagné !

Un petit dejeune au village : Riz noir, the vert et sucre de canne

Riz noir, thé et sucre de canne

Pendant que nous cheminons, le soleil s’est couché, et nous sommes tout naturellement invités à rejoindre la table du chef pour nous restaurer ensemble. C’est un devoir, une mission. Un étranger qui leur fait l’honneur d’une visite, s’intéresse à eux, recevra l’expression de leur plus chaleureuse hospitalité. Pas de masque ici, c’est juste l’éclosion de sentiments sincères. Un moment extraordinaire…
Alors que nous goûtons aux différentes préparations de la maison, extasié par tant de richesse et de variété culinaire de la part de gens pourtant bien modestes, je sens monter en moi un sentiment de satisfaction grandissant à l’idée d’avoir poussé mes camarades à vivre cette expérience. Didier est aux anges, et Kyla – je l’ai cru un moment – ne semblait pas trop mal à l’aise.

J’aurais tellement voulu être à la hauteur de leur hospitalité… pouvoir leur rendre la pareille d’une manière ou d’une autre. J’aurais tellement voulu que les choses se terminent bien, dans le respect et la sympathie mutuelle…
J’aurais tellement voulu que tout ne soit pas bêtement gâché…

Une heure plus tard, Kyla et Didier se retrouveront dans un hôtel pour businessmen, avec ordre de ne pas en bouger, tandis que je méditerai sur ce drame humain quelque part dans les broussailles d’un bord de route, assis sur une sacoche, attendant dans le silence le moment opportun pour monter ma tente. Une courte nuit caché comme un clandestin, sans lampe ni bruit, qui s’achèvera avant le lever du soleil pour filer sans laisser de traces…

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Quelle misère ! Ces gens étaient si formidables… Il a fallu que l’une des personnes du village appelle la police pour s’assurer qu’ils avaient bien le droit d’accueillir des voyageurs !
Peu rassurés par la réponse crapuleusement négative des responsables de l’immigration, les villageois se montrèrent désolés de nous dire qu’ils devaient nous escorter jusqu’à l’hôtel le plus proche, à 15 km de là. Il faisait nuit depuis longtemps quand ils nous firent part de la mauvaise nouvelle.
Nous disposions malgré tout d’une interprète efficace et de la sympathie générale des gens du village pour réfléchir posément. Je comptais sur les mots pour apaiser les débuts de crainte et trouver une solution qui satisfasse tout le monde… Le dialogue s’engagea donc dans le calme.
Mais suite à une succession de cafouillages sans nom, d’excuses ridicules, de dons grotesques et de renoncements résignés, ma chère collègue réussira, en quelques minutes, à déclencher le pire scénario possible. Ses paroles rendirent les villageois encore plus craintifs, ses excuses qu’elle accompagnait de billets de banque nous rendirent pour la première fois suspects à leur égard, et la peur panique qui émanait d’elle se répandit dans l’assemblée plus vite que l’apaisement que mes mots tentaient d’apporter.
Elle se jettera finalement dans la gueule du loup en se rendant à vive allure, avec Didier, à l’hôtel indiqué… pendant que, resté volontairement en arrière, je finis par convaincre mon escorte de mobylettes qu’elle pouvait rentrer sans crainte et me laisser me débrouiller seul.
Les pauvres ont eu peur et nous n’avons pas été à la hauteur. La frousse visible de Kyla aura eu raison de leur volonté de s’opposer à la dictature qui veut les maintenir dans l’isolement, et cette belle aventure humaine en a été souillée.
Je ne peux plus voyager avec eux. Nous sommes trop différents, et cela en devient même dangereux, ici en Birmanie. J’y perds la liberté que je me suis promis et de tels dérapages me couvrent de honte sans que je puisse rien y faire…
Sans tenter ni de les éviter ni de les retrouver, je ne les reverrai jamais.

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Vite, la liberté ! Quelle revienne à moi, que je revienne à elle ! Je ne veux pas quitter une amie de solitude aussi précieuse. Surtout qu’elle se mérite, la petite… et que j’ai fauté hier soir. Pour la première fois, j’ai semé par ma présence la zizanie dans une famille. Cela ne doit plus se reproduire… Je ne me laisserai donc plus guider que par toi, insaisissable colombe. Muse de l’aventure !

Je reprends vite du poil de la bête, et pédale comme un fou toute la journée, n’utilisant que mon nez et l’avis des passants pour guider mes roues sur la bonne route. Parfois de terre, parfois de graves ou de bitume, souvent plus longue, parfois plus courte, mais toujours la bonne. Celle de l’intuition. Il n’a fallu qu’une seule journée de navigation au GPS avec les deux Américains pour me désespérer… Et je suis déjà heureux comme un gosse de retrouver les plaisirs simples de l’orientation au pifomètre. Il indique toujours un endroit plein de surprise. C’est génial.

Piste rouge

Piste rouge

Mais ce texte est déjà trop long et il faut l’achever d’une manière ou d’une autre… bien que je ne sois toujours pas arrivé à la capitale Naypyitaw. Cependant la nuitée qui précède l’entrée dans cette étrange ville mérite le détour, car elle me rassurera et me poussera à continuer à voyager de cette façon, en me livrant les secrets d’une nouvelle sorte d’hospitalité à la birmane, que je n’ai jamais trouvée ailleurs. Certainement l’un des plus forts moments d’humanité de ce voyage.
À quelques dizaines de kilomètres seulement de la capitale, toujours dans une immensité esseulée allant de la forêt semi-tropicale au bush plus sec, je décide une fois de plus de m’aventurer dans l’un des petits villages à l’écart de la route principale. Bien que proche d’une prétendue grosse ville, l’endroit est désert, et très peu d’habitations sont visibles. La nuit approchant, je n’ai donc guère de choix… J’ai à peine trente minutes de lumière devant moi, il faudra que ça marche dans le premier village, ou bien se sera camping à la sauvage.

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Il s’agit d’un groupe de cabanes de bois, peut-être une trentaine, longue d’une dizaine de mètres et regroupées en cercle autour de ce que l’on appellerait à défaut, une place centrale. Tantôt sur pilotis, tantôt à même la terre battue, elles sont très rudimentaires. Pas de magasin, pas d’atelier, pas de véhicules garés, et d’ailleurs pas de route à proprement parler si ce n’est quelques chemins d’herbe et de sable qui serpentent entre les habitations. En fait, ça a l’aspect d’un champ, avec quelques maisons sommaires bâties sur le pourtour. Quelques cultures de riz et de maïs bordent le village, et une petite forêt de tek masque la rivière qui coule à proximité.
À mon arrivée, je remarque vite que les habitants n’ont pas l’habitude de voir des étrangers. Ils s’inquiètent, prennent peur facilement, s’enfuient même à petits pas au fur et à mesure que je m’approche… Tout va bien cependant, les Birmans sont un peu craintifs dans ce genre d’endroit, il faut juste briser la glace pour que démarre le processus de l’hospitalité. Je fais des signes à quelques personnes, tout en me dirigeant vers le centre de la place de telle sorte que tout le monde puisse me voir et me considère vulnérable et non pas conquérant. Je pose mon vélo, prends calmement le temps d’enlever casque et foulards qui me protègent du soleil, et vais parler aux enfants les plus audacieux qui ont osé s’approcher un peu. Ils s’éloignent tous en courant, évidemment, mais du même pas j’approche doucement d’un homme qui lui ne peut plus s’enfuir sans perdre la face devant tout le village. Bien que l’endroit soit quasiment désert, je suis sûr qu’une centaine d’yeux sont déjà braqués sur moi. J’ai l’impression que tout le monde voudrait m’ignorer… et c’est drôle, car au fond, je sais qu’ils meurent tous de l’envie de venir me parler !
Je déballe donc mon petit speech en birman pour expliquer qui je suis et d’où je viens, mais on ne parle pas le birman ici… On fait donc appeler quelqu’un qui sait. Mais moi, je ne sais pas ! J’ai juste une vingtaine de mots sur un post-it. C’est largement suffisant cependant… car les signes en disent long, et le langage du corps a ceci de bon que chacun peut le comprendre. Je fais donc un peu le pitre, joue le naïf et appuie sur des expressions enfantines… jusqu’à ce qu’ils se moquent de moi. Parfait. Les gens osent s’approcher maintenant. Et l’un des jeunes tente même quelques mots en anglais, ce sera mon nouvel ambassadeur, petit génie de 12 ans que pressent tous les hommes du village. Plus que quinze minutes avant la nuit.

Je réexplique mon voyage, et finis devant leur étonnement à énoncer les mots France et Europe et dire que je viens d’Angleterre. Car ce mot-là semble être connu de quelques-uns. Mais quand je demande s’ils savent où est l’Angleterre… c’est le néant. La Birmanie était, il y a cinquante ans encore, une colonie des British…
Je cite donc le nom de Bagan, à 200 kilomètres d’ici… Étouffements de stupeur. Puis cite le nom d’une ville à mi-distance… Cris d’admiration. «By bike ??!» me dit le jeune, effrayé par la performance.
Mais le coup de grâce vient avec le nom du dernier village que j’ai traversé 25 km avant ! Il est suivi d’une acclamation générale !
«Mon père être déjà là-bas !!» me dit le gosse. «Trois fois !!»
C’est l’explosion dans le village, j’ai fait le trajet en vélo depuis le patelin voisin, endroit que certains ne connaissent pas uniquement de nom : c’est la folie !
Du coup, tout le monde essaie  de me parler, de me poser des questions, oubliant complètement que je ne parle pas leur langue.
Mais trêve de bavardage, j’ai besoin d’une douche et n’ai plus que quelques minutes pour conclure l’affaire. À l’énoncé du besoin, on envoie une armée de mômes me chercher des seaux d’eau et du savon. Je me retrouve donc, toujours au centre de la place, entouré d’une dizaine de seaux, eux-même entourés d’une cinquantaine de personnes.
Je commence à me déshabiller, sans aucune gêne, comme si j’étais seul mais tout en voyant du coin de l’oeil leurs yeux s’agrandir au fur et à mesure que se révèle ma peau de blanc-bec. Et puis, au moment fatidique de baisser mon pantalon, alors que la tension est à son comble, je fais semblant de réaliser que tout le monde est en train de me regarder. «Mais… !» fais-je avec pudeur en regardant les femmes et les enfants agglutinés autour de moi, appuyant mon cri d’un petit signe de la main et d’un sourire en coin pour indiquer que je désire être seul pour faire ça.
C’est alors l’hilarité, chacun rit de sa curiosité déplacée, et court se cacher pour respecter mon intimité. La glace est brisée, je suis presque nu au milieu du village, à me jeter des seaux d’eau au visage, scruté en cachette par des centaines de paires d’yeux. Le soleil est couché, l’hospitalité a pris ses marques.

Il suffit de peu de chose… Nous avons beau être très très différents, au point où il est parfois difficile de se trouver un point commun, mais il y a des choses hors culture comme cela qui rassemblent tous les Hommes. La curiosité, le rire, la dérision… quelles que soient nos différences de couleur, de culture et d’expérience, nous sommes bien au fond tous les mêmes.

Le reste de la soirée se déroulera dans le plus grand respect mutuel. Je demanderai à dormir dans leur école, un hangar de bois couvert d’un toit en feuilles de palmier et cloisonné de trois murs de planche, où j’installerai ma moustiquaire entre deux bancs – seuls et uniques meubles de la classe.
Pour le repas, par contre, ils me font comprendre que je ne dois m’occuper de rien… J’observe et attends donc en silence, depuis le sommet de la colline où se trouve l’école, la venue de la petite délégation qui doit me rejoindre. Il fait nuit noire mais ce qu’ils apportent a de quoi illuminer mon coeur à bien des égards…
Un premier garçon tient dans ses mains un généreux bol de riz blanc. Un second, une écuelle contenant plusieurs portions de curry de légumes. Un jeune homme s’avance avec une assiette contenant un peu de porc fumé, des poissons frits et un petit morceau de poulet mariné, pendant que le suivant dépose autour de moi des ramequins de sauce et de soupe. Une multitude de petits plats, tous apportés par quelqu’un de différent.
Je comprends alors, à les voir m’observer, qu’ils attendent que je goûte chacun des plats. Et à chaque sourire de ma part, à chaque démonstration de satisfaction, les yeux de celui qui a apporté ce que je goûte s’illuminent de joie.
En fait, ce qu’il s’est passé dans le village depuis mon arrivée, c’est que chaque maisonnée a mis de côté un petit quelque chose de la cuisine du jour. C’est pourquoi j’ai devant moi plus de 10 petites portions de mets différents. La quantité finale n’est pas démesurée, au contraire, mais la diversité et la qualité des plats force au respect…

Ce qui me touche le plus, cependant, c’est la démonstration d’hospitalité qui s’est jouée dans le village. Une heure avant, j’étais sur la route et personne ici n’aurait pu deviner que j’allais arriver. Les femmes finissaient chacune de leur côté la préparation du repas du soir avant que la nuit tombe, sans prévoir la venue d’un drôle de visiteur à vélo.
Mais pour honorer ma visite, elles se sont toutes passées le mot pour me faire parvenir un peu de leur cuisine du jour. Chacune a donné quelque chose, à la hauteur de ses possibilités, afin de satisfaire à l’hospitalité traditionnelle propre à leur culture.

Je mange donc ce soir un peu de ce que tout le monde mange dans le village. Spontanément, sans que je demande rien de plus que de l’eau et un toit, ces Birmans, a priori si différents de moi, me permettent de communier avec eux tous de la façon la plus touchante qu’il m’ait été donné de saisir dans mon voyage…

Ahh… liberté. Chère amie, quelle chance j’ai que tu me combles ainsi !

 

Clem

J454 à J456 sur la carte

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12 réflexions sur “47. Le temple de la Liberté

    • Merci Alain 🙂
      Tu vas te régaler là-bas. J’ai fait un saut sur ta page, ton talent de photographe devrait s’épanouir comme jamais dans ce magnifique pays !
      Tu comptes aller dans quels coins ? En tout cas quelle que soit ta direction, n’hésite pas à aller à la rencontre de ce peuple formidable 🙂 Tu en reviendras avec de beaux regards…

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      • Merci pour ton compliment. Effectivement, mes voyages sont acces sur la photo et la rencontre de l’autre. En gros je pars de Mandalay, Inle, Bagan, rocher d’or, Rangoon et tous les sites intermediaires, en 24 jours il y a de quoi faire a 3 couples en personnalise.

        Aimé par 1 personne

  1. Toujours un plaisir de te lire mon lapin!! encore de belles aventures de contés. Par contre il me semble qu’il manque une photo de toi en ce qui concerne la Birmanie… A moins que tu ne la réserve pour un autre article 😉

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  2. aahhhh que cette attente a été longue… encore s’il te plait ti’ frère !!! Toujours aussi passionnant et émouvant d’être au cœur de tes pensées et de tes aventures. Gros bisous

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  3. Magnifique article. C’est à cause, ou grâce à ce genre de récit que je suis actuellement en train de voyager comme toi, seul avec mon velo à la rencontre du monde. Merci pour de me faire rêver, de nous faire rêver!

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