48. Mi-dieu mi-être

Le soleil levant n’éclaire que la cime dorée de la pagode quand j’atteins son sommet. La vue est spectaculaire. Le village, toujours dans l’ombre, est recouvert d’un filet léger de brume matinale, tandis que les champs alentour commencent à scintiller de rosée. Je n’avais pas pris conscience de l’aspect du village quand j’y étais entré la veille aux dernières lumières du jour. Pressé par le temps, j’avais traversé l’ensemble des habitations d’une traite afin de parvenir au monastère avant la tombée de la nuit.

Vue depuis le sommet d'un temple

Vue depuis le sommet d’un temple


On devine, juste derrière les vieux arbres qui entourent le temple, une petite rivière qui louvoie sans bruit sur un lit de sable, faisant vibrer les jeunes pousses des rizières qui la bordent. Ah ! C’est sûrement d’ici que viennent les poissons d’hier soir. Et le riz aussi d’ailleurs.
Tout est là en réalité, dans un décor qu’on devine immuable et, depuis ce promontoire, je peux voir tout ce qui fait la vie du village. Les petits potagers épars qui entourent chaque habitation ; les jeunes arbres dont les fleurs et les feuilles garnissent la soupe ; les poules et les cochons qui circulent librement entre les maisons ; les buffles qui paissent non loin de là, menés par un jeune berger ; les arbres fruitiers typiques du climat semi-tropical de la région : cocotiers, manguiers, arbres à papayes et autres fruits exotiques… Comme disait un vieil oncle, il manquera toujours le sel et le poivre à la ferme… mais notez qu’il y a quand même quelques épices, avec des bosquets de piment et de curcuma. Tous les ingrédients du repas que ces braves gens ont apporté hier soir au monastère proviennent du petit territoire que j’ai sous les yeux. Le village entier se nourrit dans un rayon d’un demi-kilomètre.
À mes pieds, il y a une ancienne pirogue traditionnelle, qui pourrit là depuis une génération au moins, mais qui reste un souvenir du passé important aux yeux de la communauté. Elle est taillée dans un seul tronc de bois, et fait bien douze à quinze mètres de longueur. Une tête de crocodile est figurée à la proue, alors qu’une queue entourée de deux grosses pattes arrière est gravée à la poupe. L’assise est impressionnante, elle fait bien un mètre de large pour quatre-vingts centimètres de profondeur… J’ai du mal à imaginer les villageois manoeuvrer une telle embarcation, il devait bien falloir vingt-cinq à trente personnes pour mener un monstre pareil. Et l’arbre ! L’arbre qu’il a fallu abattre… Mais j’imagine que c’est ce qu’il faut, quand le lit de la rivière déborde et que toute la plaine se retrouve sous les eaux pendant la mousson.

La pirogue des anciens

La pirogue des anciens

Le petit monastère, à côté, est l’un des seuls bâtiments du village à ne pas être bâti sur pilotis, ce que je ne m’explique pas. Il n’abrite qu’un seul moine, le vieil homme qui m’a permis de dormir avec lui. C’est peut-être pour ménager ses vieux os que le monastère n’est pas très haut… La perte de l’élévation est cependant largement compensée par l’énorme pagode qui domine et sur laquelle je me trouve. Ils sont gentils de m’avoir fait grimper jusque-là, ce n’est pas vraiment habituel d’escalader une pagode. Le petit gars qui m’a amené ici dispose d’un sacré trousseau de clés pour ouvrir les multiples portes et cadenas qui nous barraient le chemin, car la pagode est montée sur plusieurs étages et ils en verrouillent toutes les trappes. Nous nous sommes faufilés à travers des trous minuscules, avons gravi d’interminables échelles de bambou, escaladé de vieux échafaudages à moitié pourris maculés de fientes de tourterelles… avant d’atteindre enfin le sommet, comme on parviendrait en haut d’un beffroi.
Le dôme doré qui culmine, juste au-dessus de nos têtes, est couvert de petites statuettes du Bouddha, tandis que de fines clochettes répandent leurs mélodies au rythme des vents. Des abeilles volent autour de nous, encore engourdies par la fraîcheur de la nuit, et font des allées et venues jusqu’aux ruches qui occupent presque toutes les ouvertures de l’édifice. Elles me rappellent celles du Népal, perchées dans les falaises du massif de l’Annapurna. Les abeilles bâtissent ces ruches en parabole qui, en l’occurrence, viennent progressivement boucher les fenêtres par leur ampleur. Les colonies butineuses ne sont pas chassées et peuvent profiter – tout comme moi – du statu quo et de la tranquillité qu’offre un temple birman.

Les temples, dans ce pays, prennent énormément de place dans le coeur et la vie des gens. Même ce tout petit village a son monastère et sa pagode… et attention à l’envergure !  Une seconde pagode est d’ailleurs en construction sur la butte voisine. Ce n’est pas une petite besogne… Elle n’est bâtie que par un seul homme mais ça n’en reste pas moins un édifice conséquent.
Pourtant ce village est si simple… Pas d’électricité, l’eau courante à la rivière, éclairage au solaire le jour et au lunaire la nuit, chemins de terre entre les maisons… Et tout cela alors que l’un des plus gros axes routiers du pays est visible à l’oeil nu. Je veux parler de l’autoroute qui relie les capitales économique et politique du pays : Yangoon et Naypyidaw.
C’est de cette dernière que je suis arrivé hier soir. J’ai mis un temps infini à traverser cette drôle de ville dont les quartiers périphériques s’étendent sur des dizaines de kilomètres… Celui des ambassades, celui des hôtels de luxe, celui des complexes sportifs, des magasins ou des ONG, … c’était sans fin.
Les villageois ne tirent aucun bénéfice à vivre si près d’une telle ville car s’ils voient passer plus d’une voiture toutes les cinq minutes sur la fameuse autoroute, c’est déjà un événement !
Naypyidaw est une ville fantôme, une anomalie urbaine. Une ville créée de toutes pièces par un gouvernement en manque de splendeur voulant s’extraire du chaos ingérable dans lequel est tombé Yangoon, la capitale historique, poumon économique du pays. La ville neuve est posée au milieu de la campagne, prévue d’avance pour accueillir 10 millions d’habitants, avec des artères dimensionnées en conséquence, des ronds-points gigantesques, des places monumentales, des quartiers en veux-tu en voilà …mais avec seulement quelques centaines de milliers d’habitants.
Quelle sinistre sensation de pédaler dans ces avenues à huit ou dix voies de chaque côté sans âme qui vive… De traverser des carrefours plantés de mille lampadaires inutiles, de longer des kilomètres de bordures en fleurs et d’espaces verts entretenus par une armée de jardiniers paysagers – seuls habitants que j’aie vraiment vus – alors que nul visiteur n’en profite. Ils sont des milliers, des dizaines de milliers d’artisans : peintres de bordures de trottoir, arroseurs de plates-bandes, tailleurs de palmiers, balayeurs d’autoroute… pour leur bénéfice exclusif car ils sont presque les seuls usagers des lieux.
Comme cette ville est dimensionnée pour accueillir la moitié de la population du pays, elle s’étend sur des lieues et des lieues. Suite de quartiers vides à moitié bâtis, en projet de construction ou déjà abandonnés, mais rarement habités. Ça fait mal de voir autant de gâchis dans un pays qui a tant besoin de se développer. On ne meurt pas de faim en Birmanie, pas là où je suis passé en tout cas, mais l’argent et le travail pourraient être employés à meilleur escient.

Je pose un petit docu de 4 minutes ici. Si vous voulez en savoir un peu plus, il offre un bon aperçu.

C’est donc occupé à me perdre au milieu des beaux quartiers déserts et de leurs rocades infernales que j’ai failli me faire surprendre par le temps. Heureusement, quand la ville s’arrête, la campagne reprend le dessus instantanément. C’est ainsi que je me suis retrouvé à pédaler bille en tête sur la piste en terre du village, sans adresser la parole à quiconque, afin de me réfugier dans le monastère repéré depuis la route avant que la nuit ne soit totale. Comme il n’y a pas d’électricité ici, il faut vraiment faire les présentations à la lumière naturelle… sans quoi je me retrouve obligé d’éclairer ma tronche avec ma propre frontale, ce qui est nettement moins avantageux à l’oeil. Pour éviter de me faire prendre par la police –  avec la proximité de la ville, elle n’aurait pas hésité à m’envoyer dans un hôtel pour ambassadeurs – il fallait vraiment que je trouve un asile sûr. Prendre le temps de parler avec les villageois avant d’atteindre le temple, c’était m’exposer au même risque que quelques jours auparavant quand un timoré avait appelé l’immigration pour être sûr de ne pas mal faire. J’ai donc pris l’option de me rendre directement au monastère, quitte à ameuter tout le village, de parler au moine vénérable en personne et, en cas de réponse positive, de papoter ensuite avec les villageois qui allaient accourir à la rescousse.
Mais ces gens sont tellement gentils… qu’à mon arrivée au monastère, je n’ai même pas eu le temps d’expliquer au moine qui j’étais et ce que je faisais là, qu’il me proposait de dormir sur place. C’est donc confortablement assis en tailleur devant lui que les premiers habitants apeurés par mon passage sur les chapeaux de roues m’ont retrouvé : cartes dépliées au sol, en pleine explication. Quelques minutes plus tard, nous étions 25 dans le monastère, vide auparavant, vingt-quatre personnes regardant la vingt-cinquième avec de grands yeux ronds.

Une nuit dans un monastere

Une nuit dans un monastère

Ici les moines bouddhistes ne peuvent et ne doivent rien posséder. Ils se voient donc apporter chaque jour de la nourriture par les villageois. Une autre règle leur interdit de manger le soir, leur dîner consiste donc en un beau saladier de noix de bétel fraîches et de feuilles de pan, accompagnées d’une poignée de gros cigares locaux qui te perchent un âne mort en moins de deux tafs. Les moines sont vénérés à un point qu’il est difficile d’imaginer. Lorsque les villageois lui ont demandé si tout allait bien et si je ne l’importunais pas, à l’écoute de sa réponse il ne leur a pas fallu beaucoup de temps pour me faire parvenir un festin digne du repas de la veille, de dresser un petit lit dans un coin sur une natte de bambou et d’allumer un feu pour faire bouillir l’eau du thé vert afin d’abreuver tout le monde pour la soirée. On parle, du moins on communique… Je leur montre des photos des Alpes, de ma famille, de montagnes enneigées, et eux essaient d’apprendre quelques mots d’anglais pour pouvoir recevoir correctement le prochain visiteur.
Tous se sont prosternés trois fois devant le moine en entrant dans le monastère et il le feront à nouveau avant de partir. Si l’hospitalité est aussi grande que la curiosité, leur respect de l’intimité et du confort de l’hôte l’est plus encore. Ils me laisseront donc seul après une petite heure de discussion afin que je me repose en paix. Le vieux moine continuant de fumer en silence alors que je rejoins en douceur les bras de Morphée.
Ce que j’aime cette région du monde ! Dans les rêveries qui précédent le sommeil, je ne peux m’empêcher de revenir sur les événements de la journée et des dernières soirées… J’ai tellement de chance d’être ici. Traité comme je le suis par ces gens si humbles. Les souvenirs du jour ressemblent déjà à un rêve.

Ici meme les chats ont froid

Ici, même les chats ont le feu sacré

En fait, je crois que si je me sens si bien, c’est que le mode de vie à la birmane me touche profondément. Cette vie simple, qui respecte la nature, les valeurs du travail et de la famille, la culture de produits naturels et locaux, le temps passé ensemble à s’entretenir des choses de la vie et des sujets politiques avec un vieux vénérable… Tout cela loin des besoins de confort créés par notre société moderne, loin des notions de surproduction ou de suractivité, loin des médias, de la pub et de la télé… Loin de la consommation intense, instantanée et omniprésente de toutes les choses futiles qui font de notre vie une corvée de travail et de crédits à rembourser. La course au confort, toujours plus d’objets et de services pour le confort… Ici, il fait 40 degrés, humide, et il n’y a pas de frigo. Ils n’y ont sans doute jamais pensé et ont évité d’en avoir besoin. Alors qu’il serait inconcevable de s’en passer en France… pays d’une Europe encore tempérée ! Il n’est pourtant pas si loin le temps où nos aïeux vivaient comme eux… Nous avons vite oublié un savoir-faire ancestral. Nous sommes dépendants de la modernisation, et sans prôner un retour en arrière, je suis tout de même heureux de voir qu’ici les gens savent encore vivre au rythme lent du Soleil et de la Lune, sans électricité ni pétrole, en harmonie avec leur environnement. Au village, il n’y a ni plaques de cuisson, ni grille-pain, micro-ondes, four ou barbecue à gaz, poêle en téflon, appareil à croque-monsieur, ni crêpière, gaufrier, machine à café ou à pain, mixeur, batteur, robot cuiseur… Pas de déferlante électronique. Rien. Rien parmi l’infinité d’objets devenus indispensables à notre vie occidentale. Non, il y a juste une petite table à feu, dans la pièce principale, où l’on fait brûler quelques brindilles pour cuire ce dont on a besoin. Simple. Une vie simple, intelligente parce que raisonnable, en accord avec la nature, et dans le respect mutuel de chacun.
Dieu ! Je me sens terriblement bien !

Myanmar : TRaversee de fleuve

Myanmar : Traversée de fleuve

Lors de la semaine suivante, j’aurai l’occasion de renouveler l’expérience du temple bouddhiste presque tous les soirs. Dans ce monde paisible, je fais la course avec le temps et j’engloutis un maximum de kilomètres sur la portion facile qui se déroule devant moi afin de garder quelques précieux jours de Visa pour traverser l’extrémité sud du pays, vrai saut dans l’inconnu. Car en effet, si le centre du Myanmar est aujourd’hui fréquenté et ne pose guère de problème pour les voyageurs de mon espèce, il n’en va pas de même pour la partie sud, au niveau de la péninsule birmano-thaïlandaise. Cet isthme de 500 kilomètres de long – et parfois large de seulement 50 – est partagé en son milieu entre les deux pays. Le côté thaï est bien développé, accessible aux touristes, mais le côté birman n’est qu’une grosse jungle semi-tropicale traversée par une piste unique interdite aux visiteurs… Nous sommes sensés prendre un bateau qui longe la côte jusqu’au bout de la péninsule afin de gagner la frontière. Mais la bonne nouvelle est qu’une route est actuellement en construction sur cette portion, route que j’ai bien l’intention de tester. Elle était encore fermée il y a trois mois, mais le bruit court qu’elle serait maintenant ouverte à la circulation, alors… il n’y a plus qu’à tenter le passage !

Je mets donc cap au sud, sur l’unique autoroute du pays, et occupe le plus clair de mes journées à m’abreuver de la lecture audio de l’oeuvre la plus monumentale que j’aie jamais abordée : Les Misérables, de Victor Hugo.
Ça a du bon, le voyage à vélo, sur autoroute privative.

L'unique autoroute du pays

L’unique autoroute du pays

Chaque soir, juste avant le coucher du soleil, je répète le rituel de me glisser dans le premier monastère venu pour passer la nuit avec les moines. Un accueil sans faille, dont les Birmans peuvent être fiers. Les expériences n’en sont cependant pas moins variées, car bien que toutes les pagodes se ressemblent, l’organisation des monastères est souvent très différente. Un établissement va de la modeste cabane en bois perdue au milieu de nulle part, occupée par un ou deux anciens en ermitage, au monastère de plusieurs centaines d’individus regroupant école, clinique, cuisine collective et dortoirs, dispensant l’enseignement aux moinillons et aux adultes en reconversion, avec toute une armada de travailleurs oeuvrant à l’agrandissement des lieux ou préparant la nourriture pour toute la communauté.

Bel aperçu de la culture bouddhiste que les Birmans m’offrent là. C’est un héritage du temps passé, certes, car nombre de ces bâtiments très anciens sont restaurés avec soin. Mais c’est aussi un culte en pleine croissance, avec des édifices en construction partout dans le pays, de nouvelles statues monumentales du Bouddha, des pagodes gigantesques, etc… Le tout avec le style de l’époque et les moyens d’aujourd’hui. Une religion qui vit ! Car les religions sont vivantes : elle naissent, grandissent, se cherchent, trouvent ou non la voie du succès, s’adaptent ou meurent . Certaines religions ont soif de pouvoir, rivalisent entre elles, se font la guerre… Un peu comme les hommes, finalement. Croyez-moi, le Bouddhisme, tel qu’il est pratiqué chez les Birmans, est en pleine santé !

Quelque divinité de la destinée a probablement oeuvré à ce que le chemin de Neerav et de sa compagne Narayani croise le mien sur la route du sud, afin de nous offrir l’opportunité de parler en toute amitié du grand thème des religions dans un de ces fameux monastères. Cette rencontre me rassure également quant à ma potentielle évolution en ours des cavernes : je suis toujours un animal sociable ! Apte à rouler et à discuter de sujets variés avec d’autres cyclistes sans vouloir ni m’enfuir en grognant, ni les manger. Une bonne nouvelle !

Ce couple de cyclistes québécois est tombé amoureux de la Birmanie et du Bouddhisme. Ils viennent y passer leurs vacances très régulièrement et connaissent bien le pays. Ils sont aussi séduits par la spiritualité hindoue après de belles plongées dans le bouillon de culture indien.
Le courant passant à merveille, nous décidons de tenter une nuit tous les trois dans le même temple. Un village à l’écart de la route, blotti dans une forêt, à peine visible de l’extérieur. Des chemins de terre battue parcourent les bois parsemés de maisonnettes, à l’ombre permanente des immenses troncs de palmiers à bétel et de cocotiers. Entrevue de la vie paisible de la Birmanie du sud dans la campagne tropicale.
Les moines ne font aucun problème de notre cas, et nous hébergent ensemble dans une salle de prière. Il y a des moinillons et aussi pas mal de gosses dans le village. Un petit groupe vient nous rejoindre dans la soirée et Narayani se fait une joie de leur montrer nos cartes tout en discutant avec eux qui apprennent l’anglais à l’école. Elle découvre alors que ces enfants n’ont peut-être jamais eu l’occasion d’avoir une carte de leur propre pays sous les yeux… Ils sont fascinés. Magie des cartes… Moi aussi, quand j’en regarde une – surtout celle du monde – je redeviens un enfant. Et je peux y plonger des heures à chaque fois.

Nouveau copain canadiens

Nouveaux copains canadiens

Cependant, si Neerav et Narayani sont déjà des adeptes convaincus à la cause du Bouddha, suivant avec passion un apprentissage méditatif à la découverte de l’éveil spirituel intérieur, je garde de mon côté un certain scepticisme concernant le culte en lui-même.
De mon point de vue, toutes les grandes religions actuelles, aussi différentes soient-elles, se retrouvent sur les principes fondamentaux d’humanité. Tous les principes positifs sur un plan philosophique, les idées pacifiques qui touchent au bien-être de l’Homme, à la paix, le pardon, le repentir, l’amour, la quête du bonheur spirituel, le vivre ensemble, l’entraide, le soutien des plus pauvres, les droits de la femme et de l’enfant… se retrouvent dans chacune d’elles. Ce sont les mêmes idées directrices, présentées ou cachées de manières différentes qui portent finalement toutes les mêmes valeurs. Elles se manifestent ensuite plus ou moins selon les cultes et les modes. On pourrait prendre l’exemple de l’aumône. Donner le pain au pauvre, partager la nourriture avec les misérables qui connaissent la faim, et offrir une couverture à l’enfant qui grelotte la nuit. Toutes les religions parlent de cela, toutes ont une réponse humaniste à la question. Vivons ensemble, vivons soudés, et que l’homme s’épanouisse par l’entraide. Le pauvre en recevant le pain, le riche accédant au bonheur d’aider et de donner.
Chaque religion a adopté avec plus ou moins de ferveur un mode de pratique concernant l’aumône. Si, en Occident, le problème peut paraître dérangeant au niveau de l’individu, c’est parce que ce type d’action est aujourd’hui subventionné par les collectivités et la générosité publique. L’aide sociale a pris le pas sur les entreprises du clergé. En Asie, c’est toujours sur la bonté des gens qu’il faut compter…
Le Sikhisme – cette religion indienne originaire du Punjab – a décidé de faire de l’aumône le fer de lance de son culte. Vous trouverez ainsi dans chaque temple sikh, si ce n’est dans chaque famille sikhe, un système d’entraide sans précédent ni équivalent visant à nourrir toutes les personnes de passage. Quelle que soit sa religion, quelle que soit sa couleur, son sexe, son âge, ses origines, son métier, sa caste… elle recevra le repas qui le nourrira et préservera sa dignité . Et si le temple devient prospère, si les adeptes se pressent à ses portes, l’étape suivante sera d’offrir l’hospitalité puis les soins et enfin l’éducation. Ainsi, dans tous les temples sikhs d’importance, vous trouverez en plus des cuisines oeuvrant à la production charitable de dizaines de milliers de repas par jour, des lieux de repos, des chambres, un dispensaire gratuit et une école.
Toutes les religions ne sont pas allées jusque-là, bien que l’idée de l’entraide et de l’aumône soit commune à chacune d’elles. Elles évoluent à leur manière, dans leur propre direction.
À l’inverse, certains sujets d’un point de vue religieux peuvent être de vrais fiascos. Les droits de la femme, par exemple, sont un domaine que j’ai toujours constaté comme raté. Les actes ne suivent pas les grandes idées. Quelle que soit la religion, la discrimination homme-femme est terrible et aucune n’a trouvé de solution pérenne…
Car au-delà des philosophies religieuses, qui veulent assurément le bien de l’Homme, se trouve une arme terrifiante : le dogme.
Un engin de guerre déployé par des généraux sans cuirasse pour faire prospérer une religion, la nourrir de nouveaux adeptes, la faire respecter, lui permettre d’étendre ses branches sur de nouveaux continents et de supplanter ses rivales. Le dogme – la chose qui désigne la bonne façon de pratiquer – est pour moi un fléau. Bien des guerres, des séparations, des schismes viennent de ce que l’on crie au blasphème pour défendre la pureté d’un dogme. Rituels cadrés, règles à suivre, habits à porter, coupe de cheveux à respecter, façon de tourner dans le sens des aiguilles d’une montre autour d’une pagode, ou de se prosterner devant le temple, quand il ne faut pas y rentrer à reculons… Cérémonies de baptême, de mariage, de décès… rigidité infinie des prières, bondieuseries en tous genres, le sacré… Les cortèges de règles toutes plus absurdes les unes que les autres aux yeux des non-croyants fabriquent un carcan qui bride la liberté des hommes.

J’avais nourri un petit espoir avec le Bouddhisme, car il a un avantage majeur sur toutes les autres grandes religions, une pratique qui aurait pu le hisser au-delà du dogme : la méditation. Malheureusement, les enseignements du Bouddha aboutissent trop souvent à un culte de sa personnalité plutôt qu’à un guide de l’éveil spirituel. Et aujourd’hui, nombre de moines vénèrent un être qui ne s’est pas prétendu dieu, et prient au succès de son éveil plutôt que de travailler au leur. Seule chose que le Bouddha ait jamais prétendue : aider les hommes à s’éveiller.
L’une des règles fondamentales énoncées par le Bouddha, la clé de voûte de son enseignement sans doute, est l’abnégation du Désir. C’est, d’après lui, la chose qui fait de l’homme un animal capable de tuer son semblable, de déclencher la guerre afin d’accroître son pouvoir et d’accomplir des prouesses quand il s’agit de détruire son environnement. La méditation est, quant à elle, un outil de recherche et d’apprentissage personnel qui doit permettre à l’Homme de prendre fondamentalement conscience de ses vices, afin de les combattre de l’intérieur, et par lui-même. La méditation se situe à l’opposé de l’apprentissage biblique ou coranique par exemple, où il suffit de lire le Livre et d’en appliquer les règles pour satisfaire à la volonté de Dieu, quitte à ne pas comprendre pourquoi et au profit de qui l’on agit. Comme si l’on suivait un livre de recettes sans les dosages, et dont l’interprétation aboutirait à tout et son contraire. La méditation, elle, donne l’opportunité de découvrir le contenu d’un enseignement en déchiffrant les lignes écrites dans le coeur et le subconscient de chacun, de tracer des voies de raison qui amènent au bien commun.

Notons en passant que l’abnégation du Désir n’est pas quelque chose d’évident, même lorsque l’on est moine… La gourmandise, le sexe, la drogue, la possession matérielle, la paresse… peuvent être difficiles à tenir éloignées de soi. Seuls quelques érudits de grande renommée doivent y parvenir. Mais ce qui me gêne, c’est à quel point certains moines ont abandonné l’esprit même du Bouddhisme.
Nombre d’entre eux sont complètement accros au bétel et aux gros cigares. Certains se complaisent dans la fainéantise, n’apprenant rien en répétant en boucle les prières attachées au dogme, rêvant aux festins que leur mitonnent les femmes du village. Et puis, un moine de vingt ans, allez le tenir éloigné du sexe… C’est bien normal à cet âge-là de vouloir expérimenter la chose, n’est-ce pas ? Et l’en empêcher n’apportera que frustration et refoulement. Alors comment se fait-il qu’il existe des moines si jeunes ? Ne faut-il pas avoir du recul sur la vie pour se lancer dans un combat quasi-divin contre le Désir ? Ne faut-il pas être sage ? Au lieu de cela, ils jouent des journées entières à Clash of Clans sur des smartphones de prêt… (Hé oui).
Dans un monastère, il y a de tout. Du génie à l’idiot du village, en passant par le politicien indépendantiste, le planqué fainéant et le boulimique dopé au bétel, qui répètent jusqu’à l’abrutissement des rites et des prières devenus incontournables avec le temps. On est bien loin de l’éveil spirituel et des enseignements du Bouddha, on est passé au culte d’un visionnaire élevé au rang de prophète par des apôtres ignorants ou aveugles.
Après toutes les nuits que j’ai passées en monastère, je ne peux fermer les yeux sur ces dérives qui n’apportent à mes yeux que le discrédit sur une religion pourtant prometteuse.
Mais après tout, qui dit religion dit foi, et qui dit temple dit dogme. Je n’ai pas la foi, et je fréquente les temples. Comment pourrais-je comprendre des valeurs qui me sont si étrangères ?
Je ne crois pas en Dieu car je n’en ai pas besoin. J’ai reçu une éducation qui m’a apporté des réponses suffisantes et peux vivre ma vie sans l’aide d’une quelconque divinité. Comment pourrais-je la concevoir maintenant, avec ses dogmes et ses rites qui ne signifient rien ?

Bouddah veille sur la plantation

Bouddah veille sur la plantation

Neerav met de son côté d’autres arguments en avant. D’après lui, la présence des moines partout dans le pays, la ferveur religieuse qui amène chaque villageois à venir les voir au quotidien, les discussions et les échanges qui en découlent, ont joué un rôle très important dans le dernier soulèvement social birman qui laisse présager l’accès à la démocratie.
C’est pour lui un progrès que l’on doit attribuer en grande partie aux moines du pays. Car ce sont des gens éduqués, respectés du peuple autant que de la junte, connaisseurs des problèmes de leurs concitoyens, et sages pour une partie d’entre eux. La sagesse amène parfois à la démocratie.
Les idées politiques aussi ont leur dogme. Il est difficile de savoir si les leurs seront appliquées de manière honorable ou pas. Mais c’est un premier pas en avant dans l’évolution sociale du pays et les adeptes du Bouddha y ont contribué.
Je rejoins donc après débat le point de vue éclairé de Neerav, et considérerai a présent avec plus de souplesse l’organisation des monastères. La Birmanie est à un tournant historique de son existence, et la présence rassurante de la religion est peut-être le cadre dont elle a besoin pour ne pas se perdre dans les dédales de la Liberté.

Il y a tant a dire sur le sujet. Tant à penser, tant à chercher ensemble… C’est fascinant. Malheureusement, nos routes ne continuent pas dans la même direction et il faudra bientôt nous séparer. Sans doute pour mieux nous retrouver plus tard, quelque part sur Terre.
Nous profitons une dernière fois de la gentillesse infinie de nos hôtes en partageant un délicieux petit-déjeuner, assis sur un banc du jardin central. Entre les statues d’icônes bouddhistes, les sanctuaires de pierre couverts de fleurs, les édifices en bois sculpté et la jungle dévorante. Les moines nous gâtent de plusieurs noix de coco et des différents délices qu’ils en tirent. Douceur sucrée du lait, nectar de sa chair blanche et cassonade fraîche tirée de son jus… La quiétude des lieux, la gentillesse de ces gens, la beauté de leur nature, le respect des éléments, la lumière du matin filtrant à travers les feuilles des palmiers… me font regretter d’avoir douté d’eux, les gardiens de la Paix.

Myanmar : Un matin dans un monastere

Myanmar : au matin dans un monastère

Ce que j’ignore encore, c’est que ce délicieux moment de quiétude et de bonheur sera suivi d’une des plus difficiles épreuves que j’ai eu à affronter jusqu’à présent. Est-ce le prix à payer pour avoir vécu et partagé d’intenses moments de liberté, ici, dans les monastères de Birmanie ? Ou est-ce une punition pour avoir médit de leurs actions ? Je ne sais. Personne ne sait.

Il est des questions sans réponse…

À suivre…

Clem

 

J457 à J460 sur la carte

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