49. Les aventures de Tin & Tin en Birmanie

Avez-vous déjà entendu parler des différents types de fun ?
Il y a le fun de type I. C’est le genre de trucs fun que l’on apprécie au moment même où on le réalise. Le fun instantané si vous voulez. Un fun super cool.
Puis il y a le fun de type II, très intéressant également. C’est un fun trop dur ou trop éprouvant pour être apprécié au moment où on le fait – pour faire simple on en chie grave. Mais après coup, on se dit : Aah ! Bon sang ! Qu’est-ce que c’était fun !
Le fun de type II est récurrent chez le cycliste en balade autour du monde. Et chez le sportif en général, je crois… Mais il aime vraiment ça.
Les grosses galères, les pannes mécaniques, les heures de pluie glacée, les journées de traversée de désert par plus de cinquante degrés, le harcèlement constant d’un milliard et demi d’Indiens … Tout cela sonne un peu dur sur le moment mais c’est tellement fun de se le remémorer une fois achevé, que cela devient indéniablement un ingrédient essentiel de l’aventure.

A travers la jungle

A travers la jungle

À l’inverse, il y a le fun de type III qui, vous l’aurez devinez, ne procure pas plus de plaisir après que pendant. Mais il a la particularité d’en avoir procuré avant, par anticipation. C’est en fin de compte une sorte de fun décevant. On s’attend à un truc super cool, on est tout excité, mais il s’avère que c’est complètement naze. C’est un fun de frustration… Et il n’est finalement pas si rare de le rencontrer dans la vie de tous les jours.
Pour clore cette introduction, on pourrait même suggérer un dernier genre de fun, le moins fun de tous, celui de type IV. Celui-ci consisterait à faire quelque chose de fun que l’on n’apprécie jamais. Ni avant, ni pendant, ni après. Un fun à contrecoeur en somme.
Dans mon cas, ce pourrait être un pote qui balance : «Hey ! Si on se faisait un Mc Do ?» Chose particulièrement fun. Sauf que l’idée ne m’emballe jamais, que je n’apprécie guère sur place une cuisine sans âme et que je me sentirai coupable d’y être allé après coup.
Un fun complètement raté, que l’on retrouve partout dans la société d’aujourd’hui, et qui découle souvent d’un principe : la consommation.
Consommer des trucs fun, sans les avoir longtemps désirés, les apprécier du bout des lèvres, et puis se dire que l’on est heureux… et marquer le coup d’un bon vieux selfy super fun.

Dans ce voyage, j’oscille en permanence entre le fun de type I et le fun de type II, les deux autres ne m’étant presque jamais arrivés ces dix-huit derniers mois.
Soit j’apprécie le truc au moment où je le fais, soit j’en chie mais tout en sachant que ce ne sera que pour mieux l’apprécier plus tard.

A ce petit jeu-là, les Birmans ont été super sympa. Quand je repense, avec un peu de recul, à l’accumulation de trucs éprouvants qui me sont tombés dessus, à la quantité de merdes qui me sont arrivées sur cette fichue péninsule sud… je me dis qu’ils m’ont sacrément bien préparé. Ils y sont allés très progressivement, tout en douceur.
Ils ont commencé par retirer les villes, avec leurs magasins d’alimentation, leurs restau, etc. C’était encore facile de faire sans. Puis les villages ont commencé à disparaître à leur tour, les bouis-bouis de bord de route, les points d’eau, et même les habitations isolées perdues au milieu des champs. Mais pas tout d’un coup non, doucement. Quant aux temples et aux monastères, ils ont résisté assez longtemps. Mais quand la route a été enlevée, les pauvres moines n’ont pas pu suivre. Ils ont aussi augmenté la température et l’humidité de façon généreuse. Ils ont ajouté une bonne dose de moustiques la nuit, et une double ration de coups de soleil le jour. Ils ont également remplacé les paysages de modeste campagne avec arrière-plan de jungle sauvage par des plantations de caoutchoutiers gigantesques, puis par d’infinis champs de palmes à huile. Très très vastes. Et pour ajouter une touche coquette à ces grands espaces, ils ont poussé l’amour du détail jusqu’à semer de-ci de-là des collines, des buttes de terre, des monts…. Ça fait très bien. Du sommet d’une éminence, la vue est épatante. Le paysage forme un vrai patchwork de pièces vertes tissées avec des bandes ininterrompues de houpes de palmiers, que viennent soulever çà et là des petites collines comme si l’on avait jeté sur le paysage une draperie rapiécée de toute part. Depuis là, on peut suivre l’étonnant parcours de la piste. On la voit escalader sans virage chacun des obstacles, s’élancer fièrement à l’assaut tout droit jusqu’à la cime, atteindre le sommet dans une pente folle pour disparaître de l’autre côté, avant de refaire surface sur une autre colline… mais pas du tout là où on l’attend ! Tantôt à droite de la précédente, tantôt à gauche. Elle fait même demi-tour parfois pour escalader un mont qu’elle avait loupé ! Très bucolique, ce tracé. Un vrai serpent. Qui plus est, un serpent qui affectionne les belles vues, et qui s’est donné un mal de chien à gravir toutes les montagnes du pays juste pour le plaisir des yeux. Adorable.
Ce qui l’est moins, c’est le nombre de bases militaires qui ont poussé le long du chemin et la quantité effarante de policiers, soldats, gendarmes, agents du service de l’immigration, balances, délateurs de tout poil, …  le genre de faune qu’entraîne une  junte dans son sillage. On aura l’occasion d’en apercevoir quelques spécimens dans cette histoire.

Les plantations de caoutchoutiers – hévéas de leur vrai nom – perturbent ma routine. Elles sont sans fin. Je roule parfois plus de cinquante kilomètres à travers la même plantation, bien que beaucoup soient très locales et appartiennent à de tout petits producteurs. C’est donc quelque chose d’assez présent ici, dans le paysage comme dans la vie des gens. Des armées de petites mains viennent chaque matin entailler l’écorce des milliers d’arbres de leur parcelle. Ils les saignent, si j’ose dire, en réouvrant la plaie faite la veille. La sève de l’hévéa se met donc à couler le long du petit canal que forme cette cicatrice, puis vient remplir goutte à goutte un petit récipient de terre cuite ou une demi-coquille de noix de coco.

Chaque matin le rituel recommence. La cicatrice descend petit à petit tant que l’arbre est saigné, et monte au fur et à mesure que le fût croît. On voit de vieux arbres dont les marques les plus anciennes sont à quatre mètres du sol, car l’hévéa ne se remet jamais vraiment de ses blessures. Elles resteront toujours visibles. Quand le récolteur ne peut plus le saigner car la plaie touche alors le sol, que chaque centimètre carré des premiers mètres du tronc porte les cicatrices d’anciens prélèvements, c’est que l’arbre est trop vieux. Il viendra plus tard le couper pour l’utiliser en bois de construction, et en replantera un autre à la place.

Le lait qui en sort, d’une blancheur troublante, est utilisé de différentes manières. Il est plutôt liquide quand il est frais, mais devient particulièrement malléable après séchage. Quand il s’agit d’une petite plantation familiale, exploitée par les habitants de quelques maisons, ils viennent récupérer le lait chaque jour, le font sécher et le passent dans une espèce de laminoir artisanal de sorte à donner au caoutchouc l’aspect d’un gros tapis de voiture. Ils suspendront les tapis sur des fils à linge pour achever le séchage puis, quand le stock sera conséquent, ils le chargeront à l’arrière de leur mobylette pour le porter à l’usine la plus proche.
On voit donc partout, au bord des routes, des guirlandes de tapis suspendus, et des mobylettes surchargées sillonner la campagne plein gaz.
Le caoutchouc, quand il sèche, dégage une odeur presque insupportable. Quelque chose entre le poisson pourri et le relent d’égout. En fait, ça sent juste le caoutchouc. Mais en très très fort. On ne peut donc pas louper leur petit manège de transformation et de transport de cet or blanc. Ça saute aux yeux autant que ça pique le nez !

Maintenant, je m’accorde une petite digression pour ne pas avoir à revenir sur le sujet plus tard. Je me permets de visiter l’avenir dans des pays que je parcourrai dans quelques temps, ce qui est rendu possible par ma lenteur de rédaction…
Dans des pays plus développés, où la mobylette n’est pas l’unique moyen de transport, comme la Thaïlande ou la Malaisie, je verrai des récolteurs s’associer et vendre en collectif le lait de leurs hévéas tel quel, liquide. Ils viendront avec leurs bidons de lait, une dame en bottes de caoutchouc analysera la densité de celui présent dans la production du jour à l’aide d’un instrument hautement sophistiqué appelé micro-onde, et ils seront payés sur place, de la main à la main, avant de déverser le précieux liquide dans la cuve d’un camion-citerne. On dirait vraiment le camion du laitier, c’est rigolo. Mais les Birmans ne disposant pas encore de ces technologies de pointe, surtout dans la péninsule sud, donc pour eux, c’est encore carpette et mobylette !

Tout cela représente beaucoup de travail, de petites manipulations, de transport superflu… C’est bon pour les petits producteurs. Pas pour les multinationales.
Les monstres de la production du caoutchouc oeuvrent différemment. Mais ce n’est pas très intéressant et tout le monde s’en fout. Quand on diminue la main-d’oeuvre pour mettre plus de petits sous dans la poche des actionnaires… ça ne m’intéresse guère.

En attendant, il n’est pas désagréable de découvrir ce nouvel univers. Bien qu’un peu monotone sur la distance, c’est intéressant de voir comment s’en sortent tous ces gens. Beaucoup sont propriétaires, ou travaillent sur une parcelle familiale. Ce n’est plus vraiment de l’agriculture, mais ça reste l’exploitation d’une matière première naturelle et renouvelable, qui apporte tout doucement progrès et monnaie dans les poches des plus petits.

Il n’y avait déjà plus beaucoup de villes ni de villages dans le secteur, mais l’endroit restait bien habité du fait de l’entretien des plantations. C’est quand la route s’est mise à disparaître que les choses ont commencé à se corser. Ou plutôt devrais-je dire à apparaître, puisqu’il n’y en avait pas vraiment jusqu’à aujourd’hui. Juste une petite piste, et encore elle était fermée aux étrangers.

La portion de route qui s’ouvre devant moi, qui fait entre 400 et 500 kilomètres, est donc en construction. Elle a déjà été taillée, comme on l’a vu avec les montagnes russes qu’elle dessine dans le paysage, mais il reste à la recouvrir de quelque chose. Du béton sur certaines sections sponsorisées par les industriels de l’huile de palme, et du bitume pour celles qui sont financées par le gouvernement – les plus nombreuses. Comme le budget est drastiquement bas et que les moyens de production sont quasi inexistants, la construction de la route est confiée grosso modo à une armée de casseurs de cailloux, secondée par un régiment d’étaleurs de gravier. Des centaines de femmes et d’adolescents transportent sur leur tête des paniers de caillasse qu’ils jettent sur la future route avant de les aplatir à coups de sandale. Muni d’un bidon percé, un homme chaussé de bottes court en portant du bitume bouillant – du genre qu’on ne veut pas se recevoir sur les orteils – pour arroser de noir les petits cailloux blancs. Puis vient une nouvelle couche de gravier, recouverte d’une autre nappe de bitume fondant, etc, etc. Tassage à la tong de chantier, de bon coeur s’il vous plait ! Et on avance…

Des fois, il y a un rouleau compresseur qui passe. Des fois.
Ce qui veut dire que les portions de route neuve sont plus déglinguées que nos vieilles routes de montagne construites avant-guerre. Et que les portions non encore goudronnées évoluent entre le chemin d’alpage et le lit de rivière à sec. Ça secoue.
Mais je crois que le plus rigolo reste encore les portions en béton. Ils sont en train de tester un nouveau système là-bas. Quelque chose de révolutionnaire probablement. Je n’ai pas encore compris quoi… mais ils y mettent tellement de passion que je ne vois pas d’autre explication. Le truc consiste à recouvrir un côté de la route sur environ 500 mètres. Alors là, c’est nickel. Du velours ! Le bonheur de la pédale, je chante à chaque fois que ça arrive. Après ces 500 mètres, ils arrêtent, laissent une distance de quelques dizaines de mètres sans rien, puis recommencent un autre demi-kilomètre de route en béton, mais sur l’autre voie cette fois-ci. Sachant que pour monter ou descendre de chaque section terminée, il y a une marche nette de 20 à 30 centimètres avec des aciers rouillés qui s’échappent dans tous les sens… Prudence. Une fois dessus, pendant quelques minutes, ça roule bien et on peut chanter. Entre deux, par contre, c’est la merde absolue. Mais rassurez-vous, ça n’a pas duré plus de quelques centaines de bornes.

Les premières journées sont donc plutôt éprouvantes… Pour une fois, je reconnais que ce n’est plus une simple balade de santé autour de la planète, mais quelque chose qui commence à ressembler à du sport. La température flambe et l’humidité explose, je sue et colle plus que jamais. Les montées n’en finissent pas de s’enchaîner, et les descentes ne me font guère gagner de temps à cause de l’état de la route… il me faut donc entre 8 et 10 heures de pédalage continu pour arriver au bout de la centaine de kilomètres quotidiens que je dois tenir pour sortir du pays avant l’expiration de mon Visa. Je me nourris durant le jour essentiellement de bananes et de biscuits locaux ou de pâtes de riz collant roulées dans des feuilles de bananier, seuls trucs que l’on trouve encore facilement. Je mange sur le vélo, ne m’arrête presque jamais, et recommence le lendemain, encore et toujours. Ceci dit, j’ai le moral au beau fixe, tout va pour le mieux, je suis à deux cents pour cent dans la course. Enfin, pour le moment… Ha ha !

Un soir, au niveau d’un front d’attaque, là où les petits soldats pourvoyeurs de gravats se battent en ligne contre les arroseurs de bitume, je remarque au bord de la route, confortablement vautrés sur l’herbe à l’ombre d’un palmier, deux types en pleine conversation. Des bières vides autour d’eux, un panier non pas de cailloux mais de cacahuètes posé au milieu, l’air bonhomme, pas que la peau sur les os, des chemisettes propres.
Nom de Dieu ! Si ce n’est pas une réunion de chantier, ça… c’est que je n’en suis pas !
«Salut, camarades ! »
Je leur demande ce qu’il font là, ils me répondent que ça bosse dur.
Ils me demandent ce que je fais là, et je leur dis qu’en temps normal je fais comme eux… mais qu’en ce moment je pédale pour les vacances, depuis chez moi, en France.
L’expression de l’homme de droite, le plus gros des deux – sûrement le chef de l’autre – passe alors par une série de couleurs et de grimaces tout à fait surprenantes quand elles sont enchaînées si rapidement. Il passe du blanc crème, la bouche entrouverte et la mâchoire pendante, au rouge carmin, les joues gonflées et le regard paniqué, en passant par une expression d’incompréhension profonde lui donnant à la fois quelque chose du moine ayant atteint l’éveil spirituel et de l’idiot du village regardant les trains passer…
Après quelques secondes d’hésitation, il tente de se lever. Essaie de décoller du sol, les jambes encore pliées, puis s’arrête dans son élan à mi-mouvement. Le regard dans le vide, il marque un temps, puis s’écroule de nouveau sur son postérieur.
«Fuck… marmonne-t-il. Qu’est-ce que l’on peut faire pour toi ?»
Un des gars de chantier est appelé en renfort pour chercher plus de bières, le premier contact coule tout seul, et la conversation s’engage sérieusement.
Fraîchement dépêchés de Yangoon, messieurs Tin Kyaw et Tin Algwe (prononcez Tine) sont les deux responsables du suivi des travaux de construction de la nouvelle route. Tout est censé être terminé dans trois mois… or il y a encore pas mal de caillasse à casser, si je puis me permettre. Après quelques bières, nous avons pleinement fait connaissance, et l’un des deux acolytes part dans une longue tirade explicative de leur projet et de sa place dans la dictature d’aujourd’hui.

«On n’a pas de budget ! me dit Mr Tin Kyaw, un brin déconcerté. Pas de machines, pas d’ouvriers, je dois tout faire avec les paysans du coin. C’est tout ce que je peux m’offrir…
– Et… en parlant d’offrir, ils touchent combien, tes petits paysans ?
– Peanuts. On n’a pas d’argent dans ce pays. C’est catastrophique. Vivement la démocratie, je te le dis ! Les femmes et les jeunes touchent 5000 kyats par jour de travail (3,5€) car ils sont plus faibles. Les hommes touchent 6000 kyats(4,25€). C’est qu’il faut les porter, les cailloux !
– Et les gaillards qui courent avec un bidon percé ? » Dis-je, à l’instant même où deux d’entre eux, lancés à toute vapeur, passent sous notre nez en nous enfumant dans un nuage épais comme de l’encre.
«Ah ! Là, c’est différent. C’est vraiment super dangereux ce qu’ils font, il faut être très habile… car je t’assure, mon garçon, que tu ne voudrais pas savoir ce qu’il se passe quand ils se renversent du bitume bouillant dessus… Non. Ils touchent 10000 par jour, pour le risque. Tu comprends, j’imagine ? Regarde les bidons de bitume brut qui chauffent juste là… ça bouillonne. Tu ne voudrais pas t’en peindre les mollets… Et puis ils s’intoxiquent les poumons aussi, ça pue salement ce truc-là… Donc on paie plus, et il y a toujours des volontaires.

Mais il n’y a rien à faire… les chefs de la junte n’ont plus d’argent, ils veulent juste terminer cette route à la va-vite pour préserver leurs intérêts dans les plantations d’huile de palme. Ils possèdent les industries, ici. C’est tout crapuleux. Et la route les aidera à s’assurer une bonne rente, c’est tout… Même si elle sera bonne à refaire dans deux ans, ce ne sera plus leur problème, tu vois ? Saloperie de gouvernement…
On en a marre de ces gens, tu sais. Dans ton pays, tu peux dire ce que tu penses. Oh ! Je le sais ! J’ai lu des articles là-dessus. Les Français sont bien connus pour dire ce qui leur passe par la tête, même quand ça emmerde le monde. Et bien tu vois, ici, si tu fais la même chose… c’est prison. Direct ! Et n’espère pas en revenir ! Ils t’envoient dans un camp à l’autre bout du pays et tu disparais à tout jamais. Même la conversation que l’on a maintenant, si on n’était pas au milieu de nulle part, je n’oserais pas la tenir. Trop peur. Ça balance partout. La junte glisse des oreilles dans tous les trous… Non, crois-moi, ça ne fait pas rêver la vie d’ici.»

Après s’être assurés que j’accepte leur proposition de rester avec eux pour la soirée avec le projet de se faire un bon gueuleton ensemble, messieurs Tin et Tin font apporter une nouvelle caisse de rafraîchissements, et on continue sereinement à parler des problèmes de leur pays. De politique avec la junte sortante et la démocratie entrante, des groupes indépendantistes qui se cachent encore dans la forêt… D’économie avec l’agriculture, les plantations de caoutchouc et de palme, l’exploitation des forêts, les industries délocalisées d’Europe, les nouveaux ports financés par les Chinois, etc etc… Je leur fais d’ailleurs part de mon souhait de visiter une usine de transformation de l’huile de palme pour comprendre un peu comment ça se passe.
«Une usine d’huile de palme ? me fait Mr Tin Algwe, mais… il y en a une juste là, à même pas un kilomètre, au bout de ce cul de sac. Oui, une usine, je te dis. Et devine à qui elle appartient ? A une famille de la junte en place. Là ! C’est tout crapuleux, je te dis… Oh ! N’espère pas aller visiter ça… Aucune chance. Il y a des gardes à l’entrée, c’est super surveillé.
Quoique… ajoute-t-il après un temps de pause,  comme tu es blanc, tu as peut-être tes chances. Le vélo pose un problème, il ne fait pas sérieux mais… je suis en train de penser à autre chose… On n’a qu’à t’emmener voir avec notre pickup, de loin, juste comme ça. Tu verras à quoi ça ressemble au moins.»

Dix minutes plus tard, nous sommes tous les trois dans leur véhicule, sur la piste qui mène à l’usine. Depuis la route, rien ne permettait de déceler la présence d’une quelconque infrastructure, la jungle paraissait verte à défaut d’être vierge. Pourtant assez vite d’énormes hangars se dessinent derrière les arbres, des dizaines de fûts gigantesques montent vers le ciel escortés de cheminées et de silos mystérieux. Le complexe est entouré de barbelés et de hautes barrières, alors que l’entrée est placée sous la surveillance de gardes en treillis militaires. Ça ne passera pas, effectivement…
Cependant nous avançons, et Mr Tin ne ralentit pas. Il approche comme une fleur de la porte d’entrée et… un garde vient nous l’ouvrir précipitamment, comme s’il avait reconnu la voiture de son patron. L’homme nous gratifie d’un salut courtois, ne nous demande rien, et retourne au pas de course à son poste de surveillance. Le champ est libre en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, et nous entrons dans le complexe par la grande porte…
« Ha ha ! Ce trou du cul aura sûrement pris notre pickup du gouvernement pour celui d’un dirigeant qui vient faire la visite à un de ces copains européens… !»

La nuit tombant, nous nous retrouvons seuls sur le site, déjà déserté par les ouvriers, avec les gardes de sécurité qui nous croient en visite de courtoisie. Ça tombe bien, c’est exactement ce qu’on est venus faire !
Mr Tin s’arrête près du hangar le plus proche. Personne. On sort de la voiture et on entre dans le bâtiment, toujours rien.
Bien bien bien… On va pouvoir regarder tout cela, ha ha ! Un énorme complexe de machines s’étend tout autour de nous. Elles grimpent aux murs, se montent les unes sur les autres, s’enguirlandent de lignes électriques, de passerelles d’accès ou de vis sans fin qui les harponnent. Les plus hautes s’élèvent à plus de vingt mètres au-dessus du sol. La lumière lugubre de quelques néons nous permet de distinguer de petits escaliers et des échelles qui grimpent jusqu’à leur sommet… à peine visible dans l’entrelacs de gaines et de tuyaux qui dégoulinent sur leur carcasse. Démarre alors un jeu de piste qui consiste à prendre la chaîne de production à un bout et à la suivre pour comprendre comment ça marche. Messieurs Tin et Tin sont au moins aussi excités que moi, de vrais gosses. On escalade partout, j’éclaire des fonds de cuve avec ma frontale, on discute, on se perd en conjecture, on reprend le fil, on revient en arrière, on recommence, … C’est très rigolo. Et puis ce n’est que de l’huile de palme après tout… Rien de bien méchant.
Un truc nous met dedans cependant. Un maillon qu’on ne comprend pas, le dernier de tous : le tapioca.
Pourquoi ces fichus sacs de tapioca estampillés China ? C’est par là qu’on a commencé parce que c’est le dernier des maillons et qu’il se trouve près de la sortie. Les sacs sont pleins de déchets de fruits de palme séchés, grillés, mixés, vidés de leur huile et maintenant totalement inutiles. Mais pourquoi diable du tapioca ? Ça n’en est certainement pas en tout cas… On avait cru, au début, ne sachant pas trop ce que c’était. Mais après avoir examiné le reste de l’usine, on a bien réalisé que le contenu de ces sacs était clairement autre chose que du tapioca. Alors quoi ? Ils recyclent de vieux sacs plastiques pour stocker leurs rebuts ? Ou bien ils expédient en Chine un truc qu’ils font passer pour un autre…

Bon… elle commence à sentir la friture, notre affaire. Ces gros sacs sont décorés avec de jolis motifs chinois, du mandarin et des silhouettes de dragons rouges, ce qui réveille un vieux souvenir dans mon esprit… Vous savez, la fameuse bande dessinée de Tintin et le Lotus Bleu. Ah ! Il ne manquerait plus que nous découvrions le pot aux pétales de roses !  Je crois aussi me rappeler que dans ce genre d’aventure, on écope souvent d’un coup de matraque derrière la tête et d’un mouchoir imbibé de chloroforme…
Je crois qu’il vaut mieux rester prudent. Surtout qu’il n’y aura pas de Milou pour venir à notre rescousse. D’ailleurs, j’entends la voix du capitaine Haddock qui commence aussi à faire de l’huile de son côté. Il me dit qu’il réalise qu’on n’a vraiment rien à faire là et qu’il vaudrait mieux décamper vite fait. Je ne me fais pas prier.
Car en fait, est-ce que nous ne serions pas entrés sans autorisation dans une usine – potentiellement frauduleuse – d’huile de palme tenue par une famille de la junte militaire birmane, au beau milieu de la jungle, à plusieurs centaines de kilomètres de la civilisation ? Peut-être bien. Séquence frissons…

Les copains Tin et Tin

Les copains Tin et Tin

Quelques minutes après, nous roulons à vive allure en direction du petit village où nous attend un bon gueuleton. Je me fais la remarque que ce n’est finalement pas si tape-cul de faire du vélo sur cette route… comparé à la voiture. Ma tête se cogne au plafond plus d’une fois. Sur ma bicyclette, au moins, il n’y a pas de toit.
L’endroit où ils me mènent évoque une petite kermesse. On distingue, dans la faible lumière de deux ou trois ampoules qui éclairent la scène, une douzaine de stands en plein air, tous absolument identiques. Des enfants ont déroulé des tapis sur le sol représentant un tigre, un éléphant, un singe, etc. On pose un billet sur ou entre deux motifs, on fait rouler trois gros dés, et on remporte-ou pas-la cagnotte associée. C’est une sorte de roulette de casino en simplifié et en plus exotique.

La fête s’arrête là. Il n’y a que ce jeu, avec les même règles et figures. Pourtant la foule se presse, c’est la grosse attraction. «Une fête des gens d’ici» me disent messieurs Tin et Tin en me donnant une liasse de petites coupures de 1000 Kyats. «Il faut parier des sous et c’est très rigolo, car on perd forcément à la fin», me disent-ils, l’air enjoué.
Mmmh… Ça sent le fun de type IV à plein nez, mais bon… si ça les éclate.
On parie et on perd ainsi l’équivalent de cinq fois le salaire que les parents des petits qui tiennent le jeu ramènent chaque jour à la maison. Je comprends pourquoi ils étaient si contents de nous voir venir maintenant. Mais nous ne sommes pas les seuls à parier, les tasseurs de cailloux, les tireuses de lait de caoutchouc et les cueilleurs de fruits de palme sont acharnés… et claquent ici tout le fruit de leurs efforts.
«Pourquoi cette kermesse, Mr Tin ? Est-ce qu’on fête quelque chose de particulier aujourd’hui ?
– Oui…  C’est une fête spéciale des gens d’ici, car certains sont catholiques. Il y a une église dans ce village. . C’est une de leurs grandes fêtes, il me semble, mais comme je suis bouddhiste, je ne saurais t’en dire plus… Presque tout le monde est bouddhiste dans la région en fait, mais il y a quand même quelques communautés qui suivent d’autres religions. Et vois comme ça se passe bien : pas de problème entre Dieux ici, dit-il d’un air satisfait.
– Cette fête ne te dit rien ? reprend Mr Tin Algwe, vous ne faites pas de kermesse chez vous à cette date ? Attends… Quel jour sommes-nous ?… Laisse-moi voir. Ah ! Nous sommes le 23 décembre, ça te parle ça, le 23 décembre ?
– Oui, oui… Je vois ce que c’est.
– Tu connais ?
– On appelle ça Noël.
– Noël ! Ça y est, ça me revient ! Bon sang ! Mais oui, elle est connue chez vous cette fête-là, non ?»
Je n’entends plus ses questions… Je suis déjà loin. L’énoncé de ce mot me fait traverser le continent à la vitesse de la pensée, et me projette autour de la grande table familiale avec mes parents et toute la famille réunie pour les fêtes dans la maison de Haute-Savoie. Les sorties ski, les balades en raquettes, une tartiflette fumante, le plaisir d’être ensemble… pour le meilleur et pour le rire.
Je m’écarte doucement des lumières de la fête pour laisser monter à mes yeux l’amer nectar de nostalgie qui emplit mon coeur. Je ne peux refouler cette pensée, elle doit sortir… et ça fait du bien.
Je suis très loin de chez moi maintenant. Très loin. Pour réaliser le rêve que j’ai choisi de vivre. Un rêve que je vis chaque jour et qui est devenu ma réalité. Et cette réalité-là est si forte, si puissante, si intense… qu’elle dépasse de loin mes plus intimes espérances. Je suis heureux d’être là, je suis heureux et je le veux. Mais mon coeur est – et restera toujours – en Haute-Savoie. Partir pour mieux revenir, comme on dit…

Sur la nouvelle route

Sur la nouvelle demi-route

Toute la journée suivante, je me laisserai pédaler au gré de mes rêveries, sortant mes skis de rando pour gravir la prochaine colline de palmiers, faisant quelques virages dans une poudreuse de gravier, troquant gâteaux de riz et bananes fraîches contre un bon morceau de Reblochon sur une tranche de pain de campagne… Un beau moment. Un sacré beau moment !
Douze heures plus tard, quand je m’arrête dans le seul hameau des environs pour demander aux quelques habitants un toit pour la nuit, je vois que même ici le bon vieux père Noël ne m’oublie pas. Ils sont extra. Sans me connaître, sans me comprendre, sans savoir qui je suis ni pourquoi je fais ça… ils m’accueillent à bras ouverts. Ils me servent une bonne soupe des forêts, avec des feuilles tropicales et des pousses de bambou, un ragoût de cochon et une fricassée de petits poissons… Et me laissent dormir dans l’une de leur cabane perchée, confortablement installé sur une petite paillasse posée à mon intention. Personne n’a jamais entendu le mot Christmas ici. Personne.
Je ferme les yeux en me souhaitant un joyeux Noël à moi-même, lance une dernière pensée à ma famille qui ne va pas tarder à réveillonner, et m’abandonne heureux aux bras de Morphée…
Dans trois jours, je suis en Thaïlande. Trois jours… ça devrait le faire.

Ah ! Si j’avais su… Si j’avais su ce que me réservaient les 300 derniers kilomètres qu’il me reste à parcourir… Sans doute les plus éprouvants de toute cette aventure. Éprouvants physiquement car l’eau, la nourriture et le sommeil vont me manquer, sur cette piste à moitié terminée qui traverse collines et jungle tropicale où personne ne vit. Mais surtout à cause de l’épuisement moral engendré par l’escorte officieuse, permanente,  harcelante… que les gardiens de l’immigration m’organisent en secret. La Liberté mise à rude épreuve par l’armée. Un voyage à la découverte des sentiments les plus obscurs qui se cachent en moi. La colère, la haine, le doute, la suspicion… et leurs antidotes d’improvisation.

À suivre…

Clem

J461 à J468 sur la carte

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Publicités

4 réflexions sur “49. Les aventures de Tin & Tin en Birmanie

  1. Clément, tu es le roi inconditionnel du teasing et du suspens. Impossible de décrocher les yeux d’un de tes nouveaux articles, jusqu’à la fin. On partage tous tes différents ressentis depuis le confort de notre douillet chez-nous ici en France… Dur dur de ne pas savoir la suite, je t’espère en forme où que tu sois dans ton périple (avec l’espoir secret de te revoir très vite devant une tartiflette fumante peut-etre… ?!!) MILLE BISOUS BRO ! (CC et les tigrous)

    J'aime

  2. Salut à toi Ô grand voyageur !
    On me dit souvent que nos voyages font rêver… mais le tien nous laisse sur le cul… et chapeau bas 🙂 … Tes pôtes peuvent être fier de connaitre un gars comme toi !!

    Bon courage,Take care .. à bientôt

    Alain Jens – Le voyageur pour les enfants d’Enfants Solidaires – Rencontre en Grèce il y a déjà quelques temps 🙂

    J'aime

    • Merde Alain… c’est trop d’honneur, vraiment.
      Je ne voyage que pour ma pauvre petite pomme, alors que toi tu le fais pour les Enfants Solidaires. Et ça, c’est grand !
      Un voyage qui fait rêver c’est une histoire d’inspiration. Toi tu vas bien plus loin que cela, tu voyages pour le bonheur des autres et c’est ton ambition ! Quoi de plus beau ?
      Tu es et resteras un exemple formidable pour moi Alain. Que le vent vous porte loin, toi et tes marmots dans le besoin 😉

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s