50. Bob Morane contre tout chacal

Tout n’est qu’une histoire d’adaptation. Traverser la jungle birmane me paraissait tout simplement impossible quand j’ai commencé ce voyage, et j’aurais regardé avec de grands yeux pleins de respect les cyclistes téméraires qui l’auraient fait. Cela m’aurait encore semblé très osé de l’envisager il y a six mois, en arrivant en Inde. Mais en entrant en Birmanie, j’ai cependant planifié le projet, sans trop savoir où je mettais les roues. Pensant que ce serait sûrement difficile, mais réalisable. J’en ai chié au moment de commencer l’aventure elle-même, et avec le temps, l’adaptation, la présence après quelques jours passés dans le vif du sujet… je trouve que relever ce défi était presque normal.
Après tout, pourquoi tout le monde ne pédale-t-il pas dix heures par jour sous le soleil écrasant du Myanmar ? Qui n’est pas si écrasant que cela, en fait. Dans l’humidité constante des tropiques ? Qui ne peut pas empirer, c’est déjà ça. Sur une piste défoncée qui joue aux montagnes russes ? Mais qui avance cependant, qui avance… Rien de plus normal, n’est-ce pas ?
Après quelques jours de galère et d’effort physique constant, je me sens déjà adapté à ce nouvel environnement et je trouverais presque normal d’aller y passer des vacances.

J’engloutis donc mes kilomètres de piste à bon rythme, tout va pour le mieux, j’ai le moral au beau fixe ! Bien qu’il n’y ait presque plus d’habitations, je trouve toujours de quoi remplir mes bouteilles en eau à droite ou à gauche, et à me mettre quelque chose de local sous la dent. Pas de stress à ce niveau-là, tout va bien, je continue plus confiant que jamais !

C’est une autre épreuve qui m’attend maintenant. Une épreuve que je redoutais et que la chance m’avait permis d’esquiver jusqu’à présent, mais qui va me tomber dessus sans que je comprenne rien à ce qui m’arrive…

Un pont de bois

Un pont de bois

Un matin que je rentrais dans un village, pour une fois un peu plus gros que les autres, avec même – ô luxe – de l’asphalte pendant quelques kilomètres, j’ai vu deux gars me tourner autour.
Je pensais en profiter pour manger quelque chose de plus consistant que d’habitude, mais j’ai remarqué ces deux types à mobylette, qui se jetaient des regards discrets d’un côté à l’autre de la rue, en me pointant du doigt en douce. Ce n’était pas des types normaux. Pas des Birmans des champs, non. Pas plus que des travailleurs sur plantation de caoutchouc ou de palme, ni des casseurs de caillasse… Pas du tout. Ils étaient propres. Bien trop propres ! Chemisette blanche, petite robe traditionnelle, stylo dans la poche et surtout… chaussures à lacets plutôt que tongs en plastique.
Je file aussitôt après avoir demandé ma direction, et les surveille du coin de l’oeil dans mon rétro. Mais après un kilomètre, alors que je suis isolé, l’un des deux gars me rattrape et s’arrête devant mon vélo.
« Passport !
– Sorry ?
– Police. »
Je lui fais poliment remarquer que l’uniforme lui fait défaut, et lui demande sa carte… sans réfléchir plus que cela à ce que je fais.
Il me dit qu’il n’a pas sa carte avec lui, mais qu’il est bien de la police. Je réponds qu’il lui faudra aller la chercher s’il veut voir mon passeport car je ne le montre pas comme cela à des inconnus.
Il appelle son pote au walky-talky et me fait signe de patienter mais, pris dans mon élan, je  continue mon chemin et lui dis que, s’ils me cherchent, ils sauront où me trouver. Je serai juste un peu plus loin sur la route… Pas de souci.

Je pédale un moment comme cela. Presque dix kilomètres, avec mon motard en filature quelques centaines de mètres derrière moi. Je me dis que je n’ai pas agi de la manière la plus diplomate qui soit, mais je n’arrive pas à faire mieux avec les flics. J’ai le tact et la patience d’un pachyderme… D’ailleurs, je m’assieds sur du cuir de qualité comme cette grosse bête.
Le gars est un jeune, pas du tout l’air méchant. Presque timide et un peu maladroit avec son anglais… Mais il en veut à mes papiers, alors je ferai tout pour l’emmerder. Ça, c’est un truc que je ne peux pas contrôler.

Une demi-heure plus tard, alors que nous sommes dans une forêt dense de cocotiers et de palmiers à bétel,  le commissaire de police en personne, suivi de son cortège d’assistants, finit par me rattraper sur une grosse moto. Rayban sur le nez, costume impeccable, air hautain appuyé par une jolie moustache… Il est parfait. Il se plante devant moi et me barre le passage d’un signe de la main. Comme dit Renaud, les poulets et les curés, je peux vraiment pas me les blairer. C’est comme ça. Mais imaginez donc la scène : j’ai sous le nez le flic le plus caricatural de la planète Terre, encadré de ses deux bras droits en soutane, forcément un peu gauches puisque la tenue traditionnelle birmane est la robe (le longyi) !
Ça sent grave l’arnaque…

Arbres à bétel

Arbres à bétel

Bien. Je sais que la route sur laquelle je roule en ce moment était interdite aux étrangers il y a peu encore. Je suis peut-être l’un des premiers cyclistes à l’emprunter jusque-là. Et à tout moment, un type en Rayban et moustaches peut m’obliger à faire demi-tour sur 500 kilomètres afin de me faire sortir par une autre frontière.
Il peut aussi me confisquer mon passeport, jouer au con ou je ne sais quoi… Je n’ai absolument pas confiance en ces gens-là.
Alors, quand le gradé me demande mes papiers, je me contente de les lui montrer. Il tente de me les arracher des mains mais je tiens bon, lui dis qu’ils resteront entre mes doigts à moi, qu’il peut en faire une photo s’il  le veut mais que je ne les lui donnerai pas.
Ça l’agace. Clairement. Je tiens fermement mon passeport ouvert à la page qui l’intéresse, il le scrute pendant plusieurs minutes, le photographie, insiste encore sur le fait que ce n’est qu’un contrôle de routine et que je dois lui confier mes papiers… puis finit par abandonner en me disant que je peux continuer mon chemin.
Fin de la discussion.
L’homme repart seul en me souhaitant bonne route, laissant derrière lui ces deux collègues en jupette… qui vont continuer à me suivre.

On fait comme cela environ 25 kilomètres. L’un devant, l’autre derrière, tenant un bon 15 km/h de moyenne. Ils ne me lâchent pas. Les kilomètres défilent lentement, le temps passe… et mes deux gardes du corps tiennent leurs positions. Ils sont trop loin devant ou derrière moi pour que je puisse leur parler, il y a toujours 400 ou 500 mètres de distance entre nous, donc je ne peux même pas tenter de leur demander pourquoi ils me suivent et si ça va durer longtemps. Ne pas connaître leurs intentions m’inquiète un peu. Il faut dire aussi que je suis vraiment très isolé dans cette partie du pays… mais il n’y a pas grand chose que je puisse faire, si ce n’est garder mon calme et essayer d’arrêter de penser à eux. Chose ardue avec un contact visuel permanent.

Subitement, la situation change. Les deux motards passent devant et disparaissent dans le lointain. L’explication viendra peu après : la piste passe aux abords d’une grosse base militaire.
Je me fais la réflexion que c’est sûrement là que la promenade s’arrête pour eux et que je vais enfin pouvoir continuer tranquille.
Mais un doute me prend… Ce n’est peut-être pas un arrêt définitif, et ils pourraient bien avoir envie de continuer à me suivre. Deviendrai-je parano ? Je ne résiste pas à une envie dévorante de les duper. Je prends donc un peu d’avance après la base, m’assure que personne ne me file et entre dans une petite guitoune de bord de route. Je cache le vélo à l’intérieur, m’installe de sorte à ne pas être remarqué du dehors – tout en pouvant observer les allées et venues – et entame avec délice le casse-croûte de la liberté.
Ahh !! A peine deux heures que j’ai les flics sur le dos et je me sens déjà complètement écrasé par leur présence… Qu’est-ce que ça fait du bien d’être seul ! Ha ha !
Si j’avais su que ça allait durer trois jours !

Un km facile

Un km facile

Je m’enfile quelques bananes géantes et une demi-douzaine de biscuits typiques fourrés aux haricots rouges, puis attends encore un peu en bouquinant d’un oeil. Je veux m’assurer que personne ne se lance à ma recherche. Complètement parano ! Je ne les sens pas du tout.

un km moins facile

un km moins facile

Mon bonheur se prolonge pendant les quatre ou cinq kilomètres qui suivent. Pénard, la route pour moi… jusqu’à ce que je repère un guignol qui me suit avec toute la discrétion qu’une pétrolette des années 80 peut permettre. Sa brêle fait tellement de bruit qu’elle en effraie les buffles qui paissent au bord de la route. 15km/h, 12km/h, … ça monte… 8km/h. Le gars ne peut pas tenir une vitesse aussi faible, il fait des zigzags 500m derrière moi pour ne pas me rattraper en faisant un boucan d’enfer, c’est insupportable. Son engin fume blanc un nuage à l’odeur acre qui empeste dans la campagne, un vrai scandale.
Il me rend fou ! Il faut que j’arrête de penser à lui, je le sais bien… mais comment ??
Je craque. Il faut que j’en sache plus, il faut que je parle avec ce nouveau type… Puisqu’ils ont décidé de me casser les c..hoses, autant tourner ça à la rigolade !
Au moment propice, juste quand la route fait un virage sec au sommet d’une petite montée, je me jette dans la forêt et me planque derrière un vieux palmier. Quelques secondes plus tard, je vois mon cher collègue arriver, l’air hagard sur son engin…
Panique dans la fumée ! Le cycliste a disparu !
S’il subsistait encore un doute sur ses intentions – c’est peut-être juste un brave Birman du coin qui galère sur sa mobylette, après tout – il ne tarde pas à m’en prouver le contraire. Car le mec sort finement son walky-talky à la seconde même où il réalise ma disparition. Et s’il avait été plus attentif au dernier stage-filature, il ne se serait pas mis à gesticuler dans tous les sens en criant dans son appareil…
À mon tour de te pourchasser, mon pote… J’enfourche mon vélo et part à sa poursuite. L’homme ne remarque rien, il continue de s’égosiller tout seul et scrute la forêt alentour sans se retourner. De mon côté, je donne tout pour le rattraper, ça descend légèrement, je tiens une bonne allure et ne devrais pas tarder à le doubler… À l’abordage !
Mais alors que je ne suis plus qu’à une cinquantaine de mètres derrière lui, il a la mauvaise idée de jeter un coup d’oeil par-dessus son épaule… et voit que je fonce pleine balle dans sa direction. Dans un réflexe de poulpe affolé, il se propulse en avant en me noyant dans un nuage épais afin de reprendre de la distance.

Bon, c’est raté. Mais au moins maintenant c’est moi qui le surveille, hé hé hé… ! Le type reste environ 500 mètres devant moi, je reprends un rythme normal.
On continue un moment comme cela. Il n’est sans doute pas très content d’être devant mais reste en contact visuel constant avec moi, quitte à goûter aux joies du torticolis. Finalement la situation n’a pas vraiment changé, car je ne peux pas plus le rattraper qu’avant, et il est toujours dans mes pattes sans que je sache pourquoi…
Soudain, le gars s’arrête au niveau d’un petit chemin de traverse qui pénètre dans une plantation de palme…
Non… Ce n’est pas possible ? Il ne va quand même pas… ??
Si ! Il ose ! C’est lui qui entre dans la forêt pour se cacher maintenant ! Mais il fait ça sous mes yeux, ce n’est pas possible… C’est un outrage aux principes de l’espionnage !
L’homme se glisse gentiment entre les fourrés, sa mobylette disparaît dans l’obscurité, tout cela quelques centaines de mètres devant moi alors que je peux voir tout ce qu’il fait… Cette fois-ci, mon gaillard, on va avoir une petite explication. Je vais t’attraper là-dedans, car, cette fois-ci, tu ne pourras pas te sauver.
Mais alors que je suis sur le point d’arriver à son niveau, mon chasseur-cueilleur de passeport jaillit du bois, visiblement déçu de sa cachette, et file devant moi sans que je puisse rien faire… Mettant cette fois-ci plusieurs kilomètres de distance entre nous. Encore raté.

Cette petite course poursuite devient passionnante, il y a des rebondissements à la James Bond ! Mais avec le sérieux d’un OSS 117… Ha ha !
Le gars me fait le coup plusieurs fois encore. Alors que j’arrive dans une zone un peu plus habitée, je le vois qui m’attend mêlé à un groupe de personnes prenant le café. Il fait semblant de participer à la conversation mais il est évident qu’il vient de s’y incruster… Sa mob est planquée derrière la cabane en bois qui sert de buvette. Lamentable.
Une autre fois, il entre carrément dans une maison, sa brèle garée devant. Il se fait  virer par la mère à grandes claques juste au moment où je passe devant…  la honte.
Dans ces cas-là, je reprends la tête… mais il ne tarde pas à me redoubler à toute vitesse quelques minutes plus tard pour m’attendre un peu plus loin. Ma colère s’est peu à peu apaisée et j’abandonne l’idée de causer à tout prix avec le bonhomme. Ce n’est peut-être pas très prudent. C’est fou les conneries que peut déclencher un rythme cardiaque un peu dans le rouge… Me calmer, il faut que j’arrive à me calmer… Mon taux d’adrénaline joue aux montagnes russes, perturbé par l’inquiétude ou l’hilarité en continu…

Parfum quotidien...

Parfum quotidien…

 Aucune classe au cours de cette filature, aucun tact, ils sont ridicules ! D’un autre côté, ce n’est pas à la télé qu’ils peuvent trouver inspiration ou modèles… tout y est flouté. Les scènes avec les cigarettes, les verres d’alcool, le sang, les décolletés un peu plongeants, les décolletés pas plongeants du tout… la censure est super stricte. Du coup, allez imaginer notre bon vieux 007 avec du flou sur tout ce qui bouge : sa vodka, ses nanas, le cigare du maquereau d’en face et évidemment le bout de son nez dès qu’il est égratigné !

Tenez, même la colonne de soldats armés que je croise un peu plus loin sur la route ressemble à une bande de scouts en mission camping. Pénards, à la queue leu leu et en traînant les bottes, ils me font des grands coucous depuis le bas-côté. Vous les verriez, ils sont trop mignons… avec leur petit foulard rouge autour du cou et leurs regards d’enfants qui voient une bicyclette pour la première fois. Je suis à peine plus vieux qu’eux ! Ces gars-là ont vingt ans, peut-être moins… Et sans les armes qu’ils trimballent sur leurs épaules, ils auraient l’air de chefs louveteaux en pèlerinage pour St Jacques de Compostelle. Leurs joujoux ne font pas rire par contre… jamais vu un arsenal pareil, moi ! Bazookas, fusils automatiques, mitrailleuses lourdes, … Certaines armes sont portées en pièces détachées par trois hommes à la fois, ça ne rigole pas. Mais leurs regards de gosses en vadrouille cassent toute la démonstration de force qu’ils tentent d’imposer.

Une base militaire plus loin, mon compagnon de route disparaît, remplacé par un autre. Pour éviter de devenir fou, je tourne ça en jeu et m’amuse à les démasquer le plus vite possible. Car ils semblent qu’ils aient changé de tactique, ils ne se contentent plus de m’escorter bêtement. Ils se fondent parmi la population, font des allers-retours, apparaissent devant ou derrière moi l’air de rien, jamais au-dessus, se cachent partout où ils le peuvent… Mais ils sont tellement discrets que je finis toujours par les repérer. Je leur fais de grands coucous, les pointe du doigt en souriant histoire de dire « trouvé ! », certains gars rigolent, répondent à mes signes amicaux et, éliminés de la partie, disparaissent pour être remplacés par un nouveau gars quelques kilomètres plus loin. Difficile de s’attacher !
Cette journée-là, j’aurai au total sept différents flics en civil à mes fesses. Surveillance digne d’un ambassadeur !

Le suiveur suivi...

Le suiveur suivi…

Ce faisant, la nuit approche et il devient urgent de les semer une fois pour toutes. Etant donné qu’il n’y a qu’une route… ce n’est pas simple. Alors quoi ?
Me jeter dans la forêt et y camper comme un clandestin ? Non. Non, non et non ! A cause des petites bestioles qui grouillent partout, il faut que je dorme sous la moustiquaire de ma tente – et c’est hors de question ! Il y fait tellement chaud et humide que je ne pourrai pas fermer l’oeil de la nuit. Et puis il y a des éléphants sauvages dans la forêt ! Ils sortent à la tombée du jour. J’aimerais bien en voir quelques-uns, bien sûr, mais de là à dormir dans leur garde manger et finir en crêpe-saucisse, c’est à exclure.
Dans tous les cas, je ne vois pas comment je pourrais me soustraire à l’attention de mes gardes… je sens que cette histoire va se finir par une nuit en base militaire et ça ne m’enchante guère. Je me revois en Iran, avec les gars de l’immigration qui fouillent une à une toutes mes cartes SD en me demandant à chaque photo le nom et l’adresse des gens qui m’ont invité chez eux… Ce n’est pas possible. De la paperasse, des emmerdes, du stress… Il n’y a rien de bon là-dedans.
D’un autre côté, il y a très peu de villages, et encore moins de monastères. Le dernier que j’ai vu ,ce matin, se trouve une centaine de kilomètres en arrière…

Mon nouveau suiveur est devant moi. Ça fait bien vingt kilomètres qu’il s’accroche à sa position de leader. Mes coucous répétés ne l’ont pas dégoûté… S’ils ne font que changer les règles, aussi !
Il faut que j’arrive à lui parler. Je pense que ça devrait le faire, je suis beaucoup plus calme que tout à l’heure. Je vais lui demander qui il est, pourquoi il me suit, et lui expliquerai gentiment que je n’ai pas besoin d’escorte… On verra bien ce qui se passera. Ensuite il faudra improviser.

J’ai médité un petit plan d’action, il n’y a plus qu’à le mettre en œuvre. Arrivé au sommet d’une colline, je me fais attendre. Je bois un coup, mange un morceau, me fais désirer… Voyant que je n’arrive pas, le gars est obligé de m’attendre au bas de la descente. Il coupe son moteur, et fait semblant d’aller se rafraîchir à la rivière. Voyant qu’il lui sera difficile de repartir vite, je me jette sur le vélo, pédale le plus rapidement possible et l’alpague avant qu’il n’ait le temps de remonter sur sa bécane. C’était simple comme bonjour, et ça a fonctionné à merveille !
Le type est tout couillon, il ne sait pas quoi dire… Je débite les banalités d’usage avec les trois mots de vocabulaire que je peux sortir en birman puis enchaîne en anglais pour lui demander s’il est de la police.
« No, Sir…
– Immigration ?
– No, no, Sir…
– Well, who are you ?
– No… nobody. Just here.
– What ? »
Et il ose nier en plus ! Cette fois-ci je perds mon calme si précieux, et commence à monter en pression. Je le bombarde de questions, dis n’importe quoi, m’emporte tout à fait. C’est nul, mais ça a le mérite de lui montrer que je ne suis ni content ni dupe de son petit jeu .
Je lui demande de me montrer sa carte de police, il me répond qu’il ne l’a pas, qu’elle est à la base.
J’essaie par tous les moyens possibles de le convaincre qu’il doit aller me chercher sa carte s’il veut que je l’autorise à me suivre, car sans cela je ne croirai jamais que c’est un policier mais un rôdeur malveillant. Qu’il retourne à sa base, je l’attendrai ici. Et sans lui laisser le temps de me répondre, je me mets en caleçon et plonge dans la rivière pour me dessaler un peu. Eh oui ! Il faut bien se laver de temps en temps. Dans trente minutes, il fait nuit et il faut que je trouve un plan pour dormir. Pour cela, j’ai besoin que mon ange gardien se casse au plus vite ! Pour l’instant, il est tout bêta au milieu de la piste… ce qui ne m’avance pas beaucoup.
Mais au bout de quelques minutes, j’entends le moteur de son scoot redémarrer, et je le vois bientôt gravir la pente que nous avons descendue un peu plus tôt.
Yeeepeeeh !! À moi la liberté ! Ha ha ! À mon tour de déguerpir, et en vitesse. Je n’ai plus beaucoup de temps, il faut trouver quelque chose…

La chance me sourit : deux ou trois kilomètres après, j’aperçois un village et un monastère. Hourra ! C’est inespéré.
Bon, il y a aussi une base militaire juste en face. Mais… si j’arrive à entrer dans le temple avant qu’ils ne me remarquent, j’aurai peut-être une chance…


En cette fin de journée, située quelque part entre le Noël des Chrétiens et le Nouvel An 2015, un homme marchait paisiblement dans la rue en terre battue de son village. Pieds nus, longyi traditionnel serré à mi-ventre, chemisette ouverte, il rythmait sa marche en égrenant un rosaire bouddhiste. L’homme fut interpellé par une drôle d’apparition qui fonçait sur lui, juchée sur un vélo chargé de gros bagages rouges.  Il releva la tête, se retourna, cherchant une assistance du regard… Réalisant qu’il était seul, il prit son courage à deux mains pour affronter la vision homo-mécanique. Trop tard, la route était déserte. Plus de cycliste, plus de vélo, pas même les restes écarlates d’une sacoche qui auraient pu lui prouver qu’il n’avait pas rêvé. Il avait entendu dire que les visions modernes étaient moins statiques que les anciennes. A présent, il sait qu’elles déboulent et tonitruent. Il en prend de la graine et  pour bien marquer le coup, il égrène…

Je me précipite à l’intérieur du monastère. Dans l’enceinte – depuis laquelle on aperçoit les murs rehaussés de barbelés de la base militaire – un moine se présente à moi. Trente secondes plus tard – clepsydre en main – j’ai son autorisation pour dormir avec eux, et quelques gouttes après, mon vélo est en sûreté dans le temple. Ouf !
Maintenant, les amis, on peut discuter. Car il ne faudrait pas que je paraisse suspect, donc je fais comme d’habitude, je sors cartes et photos pour leur expliquer un peu ce que je fais là.
Le bâtiment est très simple, il n’y a qu’une pièce. Grande certes, mais unique. Tout le monde – trois moines en ce moment – vivent, mangent, prient et dorment ici. Des femmes du village arrivent pour prier et apporter de la nourriture aux moines. Ce qui m’étonne beaucoup puisque jusqu’à présent ils n’étaient jamais autorisés à manger le soir. Chance providentielle, encore une fois ? Je ne tarde pas à me voir servir une belle assiette de cacahuètes fraîches, assaisonnées d’un curry de tomate aux herbes aromatiques, d’oignons crus et d’une fricassée de vairons pimentés. Excellent !
Je passe une délicieuse nuit, dors sur mes deux oreilles, et n’est même presque pas réveillé par les coqs qui commencent à chanter dès minuit – comme ils savent tous très bien le faire dans ce pays…

La même routine s’engage le lendemain matin. Après quelques kilomètres, mes espoirs de liberté s’évanouissent quand je remarque mon premier suiveur dans le rétroviseur… Il va falloir se les coltiner une journée de plus, ma foi. Tant que je garde mon calme, ça ira…
Mais ils sont joueurs quand même, ces Birmans… Chaque jour, ils me réservent une nouvelle surprise, un nouveau défi à relever, ajoutant toujours un peu plus de piment à la soupe déjà très épicée qu’ils me servent depuis que je suis entré dans la péninsule Sud.
Cette fois-ci, ils ont envoyé à mes trousses la crème de la crème de leur unité d’espionnage. Un homme d’une finesse et d’une subtilité à toute épreuve… qui réussira avec brio à me faire perdre tout mon sang-froid.
Le gars fait des allers-retours par rapport à moi, il me double vingt fois dans l’heure pour me croiser dans l’autre sens juste après, il est capable de se cacher derrière un piquet de pâture, de faire semblant de réparer son scoot tout en me jetant des regards en coin… et le tout, en niant pleinement qu’il est en train de me surveiller.
Quand je l’arrête pour lui demander pourquoi il me suit, il me fait comprendre tout étonné que ce n’est pas du tout ce que je crois, que j’imagine des choses, que…, que…
C’est un clown. Un pur clown made in Birmanie. À chaque fois qu’il passe devant moi, il tient son menton bien haut avec l’allure fière et le regard droit d’un homme respectable.
Mr Bean. C’est l’image qui me vient à l’esprit. En attendant, il me court sur le haricot et je craque.

Vu ! Caché derrière la mobylette ! Qui fait semblant de s'interesser à la réparation du pickup...

Sur une autre situation : Vu ! Caché derrière la mobylette !

Alors qu’il a pris un peu d’avance pour se cacher – sous mon nez – dans une forêt de palmiers, je le rejoins et me poste à côté de sa bécane. Il est accroupi derrière un arbre, mais ses deux longues jambes de bêta dépassent lamentablement. Je me plante devant lui, et le regarde fixement. Nous sommes seuls dans la forêt, il n’y a personne à des kilomètres à la ronde, et il trouve le moyen de m’ignorer avec splendeur en sifflotant un air de musique tout en regardant la cime des arbres…
J’explose littéralement. Je l’engueule comme du poisson pourri, lui balance toutes les insultes que je connais en anglais, j’hurle comme un sauvage. Il faut que ça sorte ! C’est plus fort que moi… Heureusement, il ne comprend rien à ce que je dis, et… moi non plus d’ailleurs. Je lui envoie à la figure toute la colère accumulée pendant ces deux dernières journées. Mais il n’y a absolument rien à faire : imperturbable, il continue à regarder avec passion le bout de ses doigts.

Ridicules. Nous sommes ridicules. Sur mon vélo, quelques minutes plus tard, je m’en veux déjà d’avoir réagi comme un gros con… Mais, comme par magie, une sensation de soulagement m’envahit. Ça m’a fait du bien de crier un bon coup. Toute ma colère a été évacuée comme cela… disparue. En y repensant à tête reposée, je ne crois pas que ce soit la meilleure des thérapies, mais elle a eu le mérite de me – de nous ! – remettre d’aplomb pour la journée.
Le type a disparu et celui-là, je ne l’ai jamais revu. Il est peut-être allé acheter des boules Quies ? Un autre l’a bien vite remplacé, mais j’étais prêt à l’accueillir avec sérénité.

Route en construction

Route en construction

Après six belles heures de pédalage dans les épuisantes montées et descentes cabossées que la piste sait offrir, j’atterris dans une petite cahute de bord de route pour casser une croûte. Ce n’est pas souvent qu’il y a du ravito par ici ! Il ne faut pas le louper… C’est si vrai que tout le monde s’arrête… à l’instar de un, deux, trois et -allez donc- quatre gars de l’immigration qui transforment le lieu en QG pour l’occasion !  Walky-Talky à moitié cachés sous leurs habits de civils, elles ne vont jamais me lâcher ces satanés bourriques ! Je demande gentiment à celui qui semble être le chef la raison pour laquelle on me « protège » de la sorte. Avec calme, en plaçant mes mots avec soin, je sors l’histoire du voyageur un peu inquiet à l’idée que si on lui impose des anges-gardiens, ce n’est peut-être pas pour rien. Des troubles dans la région peut-être… ? Des craintes quant à ma sécurité… Oui ? Non ?
Pfff… que dalle, le gars nie tout en bloc une fois de plus. Il ne comprend pas… Je suis le bienvenue en Birmanie, qu’il me dit… !
J’en profite alors pour lui dire que des personnes louches me suivent depuis deux jours et que je suis très inquiet de cela. De drôles de personnes qui me traquent, m’espionnent, au point que je me sens en grand danger… !

Tsss… pas mieux. Je perdrais moins mon temps à parler avec une vache.
On va voir, mes petits gars, Ha ha ! Vous n’y êtes pour rien, c’est cela ? On va voir, on va voir, j’ai tout mon temps.
Je reste deux belles heures dans la cabane, bouquinant d’un oeil, et grignotant quelques délicatesses de la gastronomie locale.
Rien, pas un mouvement. Les quatre compères, tout aussi étrangers des lieux vu la tête que font les locaux en les voyant, restent plantés là sans rien faire. Ils n’osent même pas manger quoi que ce soit. Ils ne font juste rien. Pendant deux heures.
Au moment de partir, je leur jette un petit « À bientôt, les gars ! » , enfourche mon vélo et m’élance en direction de la prochaine colline. Colline qui a la fort bonne idée de me faire prendre rapidement de l’altitude et m’offre une jolie vue d’ensemble sur la cahute que je viens de quitter. Je m’arrête au sommet, les quatre gars sont sur le qui-vive devant le boui-boui, une main sur le front pour se protéger les yeux du soleil, scrutant dans ma direction. Quatre couillons plantés là en flagrant délit de connerie… Je leur fais des grands coucous comme à des enfants. Ils y répondent gentiment. Et je disparais à leurs regards en attaquant la descente…
Je m’arrête évidement dès qu’ils ne peuvent plus me voir, histoire de les attendre un peu… J’ai tout mon temps, ha ha ! Et je préfère les laisser passer devant.
Il ne me faudra pas attendre plus de deux minutes pour voir arriver l’un des quatre types sur une mobylette, roulant tout doucement. Le sursaut qu’il a en me voyant planté au milieu de la route vaudrait une photo ! Trop drôle ! Il pile, panique, remet les gaz… C’est la cata.
À vous l’honneur, Gentleman !

Autant faire clairement les présentations à l’avance, ça simplifiera les choses pour tout le monde. Celui-ci sera beaucoup moins con que les autres d’ailleurs. Il ne tentera pas de se cacher, ou de me faire des feintes débiles… Il m’attendra régulièrement, un ou deux kilomètres devant, et on fera ainsi une cinquantaine de bornes ensemble.
Je lui ferai des petites blagues quand même, il faut bien rire un peu. J’irai faire un petit saut dans une rivière pour me rafraîchir les idées… en prenant bien soin de dissimuler mon vélo et de m’immerger jusqu’au bout du nez. Ça me détend de faire cela. Lui, ça le tend sûrement un peu… Pourtant, c’est sans rancune mon gars. Il fait deux-trois allers-retours affolés : s’il a perdu ma trace, c’est une catastrophe ! Je reste une bonne demi-heure dans l’eau fraîche pendant qu’il s’échauffe sur la route. C’est bien, tout le monde en profite. Il sera si content de me revoir après ! En me redoublant, il me fera de grands signes tout en s’essuyant le front d’une main, l’air de dire « Ah Bah ! Copain, j’t’avions perdu ! Oooh ! »
En fait, ce sont d’autres sangsues qui m’ont délogé de ma cachette. Si le flic ne m’a pas trouvé, ces petites bestioles, elles, ne m’ont pas loupé ! Bon sang ne saurait mentir…

Florissants parasites...

Florissants parasites…

Les pauvres gars tout de même… Devoir se coltiner la filature d’un cycliste à longueur de journée, ça doit être vraiment pénible. En plus, ils ne peuvent même pas s’arrêter pour boire ou manger un bout, puisque je ne m’arrête pas. Je pédale, je pédale, j’ai de l’eau dans mes bidons et des bananes dans ma sacoche de guidon. Assez pour tenir un Marathon !
C’est peut-être pour cela qu’il s’est mis à déléguer un peu son boulot sur la fin… Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais en fait, quand il parlait à des gens dans la rue, c’était pour leur demander de me suivre à leur tour. Comme on approchait d’une petite ville, il y avait de plus en plus de monde. Ce fut d’ailleurs un sacré problème pour moi, cette ville… C’est dur de rester discret dans une ville… Surtout quand elle est farcie de bases militaires.
Une fois, alors que mon copain m’attendait près d’un groupe de personnes assises au pied d’un énorme figuier banian, je suis allé demander à ces braves gens s’il n’y avait pas un temple à l’écart de la ville pour que je puisse m’y reposer. Mon copain avait déjà pris de l’avance bien sûr, pour ne pas trop interférer dans ma vie, quoi. Sorte de règle tacite de bonne conduite entre nous, vieux camarades de galère…
Mais quelle ne fut pas ma surprise, quelques centaines de mètres plus loin, de voir les gars à qui je venais de causer me doubler en mob et aller papoter avec mon flic… Non mais ! Et nos petites règles sur l’intimité, les gars ?! Eh ! Vous êtes sacrément gonflés…

A l’approche de la ville, ça empire. De plus en plus de monde se met à me suivre sur ses ordres… C’est moche ! À mon tour d’être tendu du coup.
Les gens – qui sont de vrais Birmans des champs cette fois-ci – m’escortent de loin et vont rapporter des trucs au policier devant moi toutes les cinq minutes. Un brin oppressant !
Tout le monde s’y met. Tenez, ce gars en rouge à qui il vient de parler en me montrant du doigt, là. Bon, et bien il me suivra jusque dans le magasin dans lequel je m’arrête pour refaire le plein. Mais comme il y a une gentille trans’ qui insiste pour m’offrir le thé, le gars en rouge ne sait plus quoi faire, il fait semblant d’acheter une bricole, puis ressort, puis re-entre… Ça ne marche pas, son affaire. Pendant ce temps, j’ai cette drôle de monsieur-madame, tout épilée des gambettes et des pec’ qui me sert le thé avec le petit doigt levé. Elle est toute gentille avec son maquillage de poupée. Une vraie grande folle ! C’est vrai que je ne suis plus très loin de la Thaïlande maintenant, il va y avoir de plus en plus de transexuels. Les fameux Ladyboys !
Mais bref, revenons au type en rouge, qui a justement disparu de mon champ de vision. Il s’est en fait caché derrière le magasin. C’est la patronne elle-même qui ira le chercher en courant alors que je m’en retourne à ma bicyclette… Insupportable ! Comment la patronne peut-elle être au courant ? Parce que que le gars lui a parlé trente secondes ? C’est vraiment fort…

Je me sens épié de partout. C’est très désagréable. Tout le monde me regarde, me guette, me suit … La paranoïa générale ! Quand il s’agit du gouvernement, ils obéiraient au doigt et à l’œil, les birmans.

Je finis par trouver le monastère de la ville. Je suis grillé à 100% mais je ne vois pas d’autre solution de toute façon. Il fera nuit dans une petite heure, c’est ma seule chance. Aller à la rencontre du vénérable, perdre un maximum de temps avec lui ainsi, quand les flics me mettront la main dessus, il sera trop tard pour me faire partir. Enfin peut-être.
J’ai droit à un petit comité d’accueil… puisque tout le monde dans la ville sait qu’un cycliste perdu cherche un monastère. Ce comité d’accueil, c’est le jardinier des lieux. Un homme qui parle l’anglais de manière surprenante et qui m’annonce que je n’ai pas le droit d’aller plus loin. Je ne l’écoute pas et continue mon chemin. Si les jardiniers s’y mettent maintenant…
Après avoir rencontré le grand moine et reçu son accord pour dormir dans le monastère, j’attaque l’ascension – à pied – de la colline qui sert de promontoire à leur temple. Depuis le sommet, la vue est imprenable. J’entame une petite méditation reposante en compagnie d’un jeune moine, afin de me relaxer un peu et de poser à plat toutes les idées folles qui se bousculent dans ma tête depuis deux jours.

Au sommet du temple

Au sommet du temple

Pêt pêt pêt pêt pêt… Fait la mobylette dans le lointain.
Ah… On dirait qu’il n’y a pas que des escaliers pour monter au temple, il y a aussi un chemin, visiblement… Pfff.
Un type en chemisette à fleurs et vieux jeans coupé en guise de short débarque au pied du Bouddha… Sa brèle fait un boucan d’enfer… je n’en peux plus…
Après quelques échange entre le nouveau venu et le jeune moine, je demande à ce dernier :
«C’est un flic, n’est-ce pas ?
– Heu… oui… Désolé.
– Je dois descendre ?
– Ils t’attendent…»

Effectivement, au pied de la colline le jardinier a rameuté ses copains. Il me demande mon passeport (les jardiniers sont hyper qualifiés ici et n’aiment pas se prendre un râteau ). Et le commissaire de police est là pour l’examiner. Sauf que cette fois-ci, ce n’est plus à des cowboys de la jungle que j’ai à faire, mais à de simple petits curieux tout excités de voir un étranger se balader dans le coin. Ils sont polis, hésitants, n’osent pas me froisser, se confondent en excuses et… par dessus tout, ne font vraiment pas sérieux.
J’avoue qu’après ces deux jours de grande intimité en compagnie de multiples partenaires de l’immigration, je sens qu’une certaine complicité est née entre nous. On est presque des vrais copains. Jamais de la vie je n’oserais tenir tête à un représentant de l’ordre. Jamais ! Mais eux… franchement… ce sont des pitres ! Des potes, allez… On peut bien plaisanter un peu ? Et comme ils m’ont quand même pas mal taquiné ces derniers jours, je vais essayer de faire de mon mieux en retour. Je l’ai dit, les flics et les curés, moi…
Quand le commissaire a la photo de mon passeport sur son smartphone, il prend son courage à deux mains et se lance pour me demander de faire un petit selfy avec lui. Un petit de rien du tout ! Juste pour montrer aux amis… Ce que j’accepte avec le sourire le plus forcé du monde…
Je joue encore un peu la montre en prétextant un besoin urgent de prendre une douche. Le jardinier n’est pas d’accord du tout mais je suis déjà loin, et le commissaire est occupé à montré ses photos aux autres drôles.
C’est la douche la plus longue de toute ma vie. Et je m’y connais dans le domaine ! Quel plaisir… je me suis envoyé des seaux d’eau dans la tronche à la mode locale pendant au moins une demi-heure. C’était génial !
À mon retour, il fait nuit depuis longtemps, et je peux débaler mes arguments implacables sur la fatigue extrême d’une longue journée de vélo et la dangerosité de rouler de nuit sans lumière en Birmanie… En vérité, ils voulaient que je fasse cinquante kilomètres de plus jusqu’à la ville frontalière pour dormir en hôtel.
« C’est absolument hors de question, je vais dormir ici-même, dans cette pièce.
– Mais c’est impossible, Monsieur ! Vous n’avez pas le droit… Monsieur.
– Si, j’ai demandé l’hospitalité.
– Le vénérable ne veut pas, c’est trop dangereux, Monsieur.
– Faux, je l’ai vu, il me donne cette pièce pour la nuit.
– Mais vous allez vous faire attaquer, Monsieur… C’est très dangereux ! Et qu’est-ce que vous allez manger, Monsieur ? Vous allez mourir de faim, Monsieur ! »

C’est pathétique. Tout simplement pathétique. Ils me tuent avec leurs questions… avec leur présence constante… je suis fatigué, plus aucun mot de sympathie ne pourra sortir de ma bouche ce soir, désolé.

Cette histoire se terminera pourtant en beauté au restaurant – payé par le commissaire, s’il vous plaît – et au monastère où je passerai une douce nuit avec deux gardes en faction devant ma porte pour veiller sur mes ronflements !

Je reverrai plusieurs fois le jardinier le lendemain, dans la fameuse ville frontalière de Kawthaung. La dernière étape, enfin ! Plus qu’une petite broutille administrative et je serai en Thaïlande.
Il sera l’un de mes derniers compagnons de route. J’ai compté et, sauf erreur, j’en ai eu 24 en trois jours au total ! Pas mal, ha ha ! Plus de 250 km d’escorte plus ou moins officieuse, sans que jamais on ne me dise le pourquoi du comment. Mais bon, tout est bien qui finit bien…
Ils essaieront encore de m’interdire de rentrer dans Kawthaung – un comble absolu – et de me racketter honteusement au moment de monter dans l’une des barquettes qui permet de traverser la rivière-frontière. Mais, après tout ce qui s’était passé, je n’étais guère disposé à me laisser faire !

Escorte officielle sur la fin

Escorte officielle sur la fin

Pari réussi ! 2800 kilomètres de mauvaise route en 26 jours, sans avoir une seule fois dormi à l’hôtel. Tant de choses se sont passées au cours de ce mois… Le Myanmar fut décidément vécu de façon intense, une fois de plus. Si je suis aujourd’hui content de le quitter, je peux d’ores et déjà écrire que c’est un pays qui me laissera des traces inoubliables. L’accueil spontané de ces gens qui le font pour contrer leur gouvernement, l’hospitalité et les leçons de vie des moines bouddhistes, le travail simple de la terre, la vie en harmonie dans un environnement encore préservé… C’est un peuple formidable que j’emporte au fond de mon cœur et qui ne me quittera jamais.
Un peuple difficile à aborder pourtant… avec cette junte militaire, les restrictions aux frontières, la législation anti-étrangers… Le gouvernement ne fait vraiment rien pour que l’on rencontre les Birmans.

Les conditions changent elles aussi. Et pas toujours dans la bonne direction malgré la démocratie entrante. Au jour où j’écris ces lignes, il n’est plus possible de traverser la frontière terrestre entre l’Inde et le Myanmar. Fermée. Le territoire est coupé de son grand voisin. Infranchissable à nouveau… jusqu’à la prochaine ouverture.

Un mois après ma sortie du pays, un autre voyageur tentera de rouler sur la même route que moi, mais dans l’autre sens, en partant de Kawthaung. C’est à dire en commençant par l’endroit le plus dense en emmerdes qui soit… Et vous vous doutez bien que lorsque l’on entre pour la première fois dans un pays, on n’envoie pas chier les flics d’emblée…
Quand ils disent : «Stop ! Pas plus loin. Tu prends le bateau et tu longes la côte sur 500km, la route est fermée.», on répond gentiment quelque chose comme : « – Mais pas de problème, j’avais justement très envie de faire du bateau !»
Le cycliste s’est fait recaler d’entrée…

S’il est des expériences qui font grandir, celle-ci en était définitivement une. Que je ne suis pas peu fier d’avoir menée à bien…
C’était riche, éprouvant, sans répit. Je me suis rarement senti plus présent. Mon attention est restée maximale, mobilisée pour la réussite du projet.

Passage de frontière vers la Thailande

Passage de frontière vers la Thaïlande

Maintenant, je suis bien fatigué, amaigri, plus motivé et assoiffé d’aventures que jamais. Mais en attendant… je vais me payer des petites vacances en Thaïlande pour le Nouvel An ! Phuket n’est plus très loin, des amis m’y attendent… et j’ai hâte d’aller m’y écrouler !

Goodbye Burma, Goodbye… !

Clem

J468 à J472 sur la carte

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