51. Thaï paradise

Phuket, janvier 2016.
Atterrissage tranquille après une dernière grasse mat’. Je me réveille doucement dans un grand lit blanc. L’odeur d’un thé au jasmin vient stimuler mon sens de l’odorat. Lada, la petite Thaï, est déjà au fourneau. Quel somme ! Mes autres sens errent encore dans toutes les directions dans cette grande chambre, perdue dans une immense villa, quelque part sur l’île de Phuket… Cela fait combien de temps que je dors ? Une semaine ? Dix jours ? Je ne sais plus… Les journées se bousculent dans ma tête, je me souviens mal. Même avec l’aide de mon carnet, je confonds les jours… Il y avait la Birmanie, les policiers, le jeu du chat et de la souris avec les sbires de l’immigration, … Là, j’étais présent à 100%. Mais maintenant… Depuis combien de temps est-ce que je suis ici ?

Les plages de Krabi

Les plages de Krabi


Il faut que je me lève, c’est aujourd’hui que je repars. Au début, je m’étais dis «un petit break de quelques jours, pas plus, et puis je continue.» Tu parles. J’ai été aspiré. Avalé par la spirale de la nonchalance. Rien pu faire ! Aujourd’hui, je rouvre les yeux, et deux semaines se sont écoulées. Rien. Je ne me souviens de rien. Il faut que je me lève. Il y a de belles mangues coupées en morceaux sur la table. Un jus de mandarine frais, et un ananas nain de l’île, les plus sucrés, paraît-il. Dernier petit-déjeuner avant de repartir vagabonder sur les routes. Deux semaines de sommeil… Ah, pas facile de remettre les pieds sur terre !

Michel et Agnès m’ont accueilli comme un vrai petit prince dans leur chez-eux thaïlandais. En passant la frontière, j’avais un objectif. Après 350 kilomètres de ligne droite et deux jours de vélo : un Nouvel An presque en famille sur la ligne d’arrivée. Un repos bien mérité en compagnie de compatriotes, de quoi se ressourcer pour mieux redémarrer. Visiter leur petit paradis, cette île qu’ils connaissent si bien maintenant, et puis commencer en douceur le voyage en Thaïlande.
Je deviens un vrai professionnel de l’acclimatation. Le passage des aventures survitaminées à la birmane au farniente de grand luxe s’est négocié sans aucun souci. Impressionnant de changer de rythme comme cela. Jamais je n’aurais cru réussir à ne rien faire avec une telle intensité pendant aussi longtemps. On est bien allés faire un petit tour de l’île, pour la forme, voir le grand Bouddha au sommet de la colline, et se faire quelques merveilleuses plongées au masque et tuba dans leur aquarium géant, autour d’un petit îlot accessible à la nage. Absolument magnifique. Il y a tellement de coraux et de poissons multicolores, c’est déroutant ! Puis on se remet de nos émotions en enchaînant avec persévérance heures de sieste devant la piscine, restos de bord de mer et grasses matinées. Ça va être très difficile de repartir.

La Thaïlande m’offre un rythme de vie bien plus doux que ceux que j’ai connus ces derniers mois. Le pays est très développé, rien à voir avec les deux précédents. On y trouve de grosses routes bien faites, avec de grosses voitures dessus et de gros hôtels à côté. Sécurité, confort, nourriture exquise, accueil chaleureux, … c’est facile de se promener en Thaïlande. Très facile.
Même les flics, alors que je m’arrête pour leur demander une indication, m’invitent à leur gueuleton à côté du poste de contrôle. Ça change !

J’arrive devant les plus belles plages du monde, mon vélo s’échoue dans le sable et s’amarre à un cocotier. Une mer turquoise aux embruns de fleur de sel, des pains de sucre géants qui jaillissent de l’eau comme dans des paysages d’heroic fantasy. Des touristes arrivent des quatre coins de la planète pour profiter de ce petit paradis. Russes, Américains, Européens, Australiens … dans un défilé de bikinis et de serviettes enveloppant des chairs blanches, grasses, bariolées d’huile ou de crème. Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas vu de blancs, que ça me choque presque. Ils font bizarre dans cet environnement qui n’est pas le leur… Il y a comme un truc qui ne colle pas. D’ailleurs, je ne me sens pas vraiment à ma place… comme si je ne méritais pas d’être arrivé jusqu’ici. Après plus de 25000 km de vélo, c’est plutôt gonflé ! Mais c’est ainsi, les hôtels, les touristes et les plages bien ratissées, ça ne m’a jamais vraiment fait rêver…
Les aventures indiennes et birmanes étaient tellement intenses, tellement riches, que le retour à la civilisation du confort rend cette partie du voyage beaucoup moins excitante. Mais pour une fois, je ne me plains pas du manque de difficulté, et essaie d’apprécier ces quelques jours de tranquillité.

Pour ce faire, je me mets un peu à la mode locale. Au lieu de m’arrêter chez des Thaïs, c’est plutôt chez des touristes russes que je passe mes nuits. De drôles de bonshommes en vacance… que les vagues de la vie ont fait rouler sur ces plages, et qui cherchent ici je ne sais quoi pendant des mois, fuyant la saison froide, dans l’ennui de leur paradis… On passe de bons moments à parler de Moscou et de l’ex-URSS tout en sirotant de la vodka-pinacolada. Qui s’attendait à ça ?

Et puis, il y a les monastères. Alors ça, c’est des vacances ! Et j’en ai essayé un paquet… presque de quoi ouvrir un guide Michelin des meilleurs lieux de culte de la péninsule !
Les premiers soirs, ce n’est pas compliqué, je n’ai même pas besoin de demander. À peine entré dans l’enceinte de la pagode, un moine vient à moi et me demande spontanément si je souhaite y passer la nuit.
Eh bien… puisque vous insistez mon frère… je ne saurais refuser !
Je me retrouve donc en quelques minutes dans un coin où je peux poser mon matelas, avec une quantité assez impressionnante de soupes instantanées saveur Tom Yam (mes préférées !), le tout agrémenté de quelques portions intactes de leur déjeuner.
Une chose est sûre, ici les moines sont bien nourris… Rien à voir avec le tour de  taille de gymnaste de leurs confrères birmans, qui arborent sous leur drap rouge des tablettes de chocolat garanti sans graisse ajoutée, ou des biceps à faire fondre de jalousie les manieurs de fonte des salles de muscu. Non, ici on voit clairement qu’ils ont délaissé depuis un certain temps toute activité physique, et qu’ils ne nourrissent pas leurs esprits qu’avec des livres… !
C’est la belle vie. Je me balade gentiment entre pagodes, temples, statues de Bouddha et autres disciples avec la lenteur et le respect qui s’accordent volontiers à ce genre de lieux et à une digestion sereine. Juste avant la tombée de la nuit, les moines se retrouvent dans l’enceinte du monastère pour la prière du soir. J’y suis toujours convié. On ne m’a jamais demandé quelle était ma religion, et on n’a d’ailleurs jamais vraiment parlé de ça. Tous les contacts que j’ai pu avoir tournaient autour des sujets universels que sont la paix, l’échange, le don, l’amour… bien que je n’ai jamais rencontré un moine qui parle suffisamment bien l’anglais pour qu’on puisse avoir une discussion profonde. Le message sous-jacent s’entend comme : D’où que tu viennes, qui que tu sois, viens voir comment l’on vit chez moi. Ceci dit, ces temps de prière et de médiation collective me permettent de m’y mettre doucement. Se poser, laisser dériver ses pensées aux sons des mantras et des gongs… regarder son esprit s’évader. Même si je suis encore loin d’arriver à faire de vraies méditations constructives, ces pauses ont le mérite de m’apprendre à m’accorder du temps. Ne rien faire, pendant quelques instants. Arrêter d’alimenter sans cesse la petite voix qui fait écho à toute chose dans ma tête, arrêter de lui accorder de l’attention, arrêter de lui répondre et de la nourrir… Commencer à sentir son corps, sa respiration, ses douleurs… Se sentir enfin profondément ancré dans le moment présent. Une expérience extrêmement relaxante.

Pourtant, je ne suis pas le plus stressé des hommes. Cela fait d’ailleurs bientôt un an et demi que je suis parti et que je n’ai plus ressenti d’afflux d’ondes négatives, de  pression corrosive… Tout est calme. Mon esprit ne s’arrête pourtant pas de bouillonner et de réfléchir, chose que je ne sais absolument pas contrôler ! C’est là que le voyage apporte quelques billes supplémentaires à mettre dans sa besace, quelques découvertes personnelles pour apprendre à mieux se connaître. Ces nuits dans les temples bouddhistes éclairent définitivement les étapes de mon voyage d’une lumière cruciale. Pas dans les péripéties, ni dans les photos ou les mots… non, c’est plus une histoire de ressenti, d’apprentissage. Comme dit le Petit Prince de Saint-Exupéry : On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

Dans la catégorie des choses visibles, je peux raconter une petite scène pittoresque que j’ai observée dans un monastère. C’était en pleine journée dans un beau temple bondé de touristes. Le monastère du Tigre, ou quelque chose comme ça, avec un gros Bouddha perché au sommet d’un pain de sucre. J’étais installé dans la grande salle à prière pour me remettre de la grimpette, et je voyais les gens faire leurs offrandes aux moines, quand une petite famille thaï a fait son entrée dans la salle. Ses membres ont d’abord fait des emplettes dans un stand où chacun peut acheter des seaux à récurer… Puis ils sont allés s’accroupir devant les moines, leur ont tendu les seaux, et ont attendu les bénédictions. Il y a tout un tas de petites prières, de rituels, de mimiques… c’est rigolo comme tout. Les moines ont accepté les cadeaux, et les ont posés à côté d’eux. Les récipients n’étaient pas vides bien sûr, ils étaient même pleins à craquer de divers produits et recouverts d’un film plastique protecteur. Près des moines s’alignaient pieusement des seaux de différentes tailles  achetés à des prix correspondant à la bénédiction souhaitée. Le contenu restait toujours plus ou moins identique : une boîte de thé, une paire de sandales, quelques paquets de biscuits, des nouilles saveur Tom-Yam (mes préférées !), un lot d’éponges, une brosse à dents, des bonbons… une salière… Bref, plein de trucs indispensables à la vie monacale, mais que l’on ne penserait pas forcément à déposer en offrande. Or, les moines n’ayant rien le droit de posséder… il est d’usage d’aider un peu les croyants dans leur choix. Le rituel avance, ils prient tous en cœur maintenant. C’est assez sérieux. Tout le monde est bien concentré sur ce que disent les moines, la petite famille est en plein recueillement.

C’est alors que, sortie de nulle part, une jeune vendeuse de seaux apparaît sur un côté de la scène poussant délicatement un petit chariot vide. Ni une, ni deux, elle charge les offrandes dessus, empile les seaux, les fait tenir en équilibre avec bien du mal car il y en a beaucoup. L’ensemble manque de s’étaler par terre mais tout est bien qui finit bien, elle s’en retourne avec son chargement en direction du stand de vente… Je me fais alors la remarque que les moines sont quand même vachement bien organisés. La spiritualité a quelque chose d’éternel !

Je passe ainsi une semaine à pédaler gentiment sur ces routes impeccables qui serpentent entre monts et plages. Ces falaises qui sortent toutes seules de la terre ou de la mer sont vraiment impressionnantes. Chez nous, on trouve en général une montagne derrière. Ajoutez-y la couleur d’une eau de rêve, la saveur des fruits tropicaux qui y poussent…  un petit monastère pour passer la soirée en beauté, et le plaisir est total. Toutefois j’ai beau essayer de me convaincre que ces vacances sont méritées… je sens que l’aventure ne va pas tarder à me manquer !

Clem

J473 à J496 sur la carte

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