55. Origines Aborigènes

L’entrée sur les terres aborigènes est dingue. La piste qui y mène quitte la route principale à l’équerre et vient effleurer un monstre de roche digne d’un canyon apache. Carcasses de vaches et crânes de dromadaires en guise de panneau de bienvenue, ça annonce tout de suite la couleur. 500 kilomètres de piste rouge brique qui sinue entre bush et bancs de sable, une chaîne de montagnes qui cache des communautés aborigènes recluses, des semaines de rationnement dans nos sacoches…
C’est un peu comme dans toutes les bonnes vieilles histoires, quand le héros doit traverser plusieurs épreuves de plus en plus difficiles avant d’atteindre son but, vous voyez ? Surtout qu’on ne sait pas trop dans quoi on se lance… Et que ce n’est même pas sûr qu’il y ait le baiser d’une princesse à la clé.
Sauf qu’en guise de héros vous avez deux pauvres cyclistes qui se battent davantage contre les mouches que contre des monstres de légende, et que leurs canassons sont des bicyclettes grinçantes, mais à part cela…
Ah oui ! Détail rigolo sur le papier, votre ennemi le plus redoutable dans l’Outback se résume avant tout à un être inoffensif : la mouche.

Exemple de mouches assez hardcore


La mouche oui, qui, à l’étonnement général, se plaît très bien dans cet environnement sec et se multiplie à l’infini. Enfin, se plaire ne doit pas être le mot… car à voir leur acharnement à pénétrer chaque interstice de votre corps, on devine qu’elles doivent avoir sacrément soif, ces pauvres bêtes. Elles entrent dans vos oreilles, s’insinuent dans vos narines, s’agglutinent à la commissure de vos lèvres et s’abreuvent aux plissures de vos yeux… adorables créatures. Et elles ne sortent jamais seules, Ah non ! la concurrence est rude. Si nous étions dans Troll de Troy, à raison d’une mouche supplémentaire par anniversaire, nous serions déjà plusieurs fois centenaires. Il y en a des millions !
Elles nous suivent, se posent sur notre dos qu’elles squattent pour un bout de chemin, aux frais du prince. En route, elles nous courent sur le haricot, font signe à leurs copines au passage… Et puis, à chaque pose, elles vont tenter leur chance à la buvette qu’est notre tête. Ou bien sucent le sel qui sèche sur le moindre centimètre carré accessible de notre peau. Ça paraît bête, mais c’est tout aussi indescriptible qu’insupportable. Il faut des nerfs d’acier pour traverser l’Outback, je vous le dis ! À cause des jours et des jours à pédaler dans la poussière en comptant ses litres d’eau ? Foutaise ! À cause des mouches, bordel !!

En fait, tout cela n’est qu’une histoire de vaches. Eh oui, là où il y a des vaches, il y a des mouches. Donc s’il y a des mouches partout dans le désert, c’est qu’il doit y avoir des vaches…  Logique implacable.
Attendez… il y a des vaches partout dans l’Outback ? Car nous n’en avons pas vu une seule encore… Et puis d’ailleurs, je croyais qu’il n’y avait rien dans ce grand vide.
Ah ça… C’est le grand paradoxe de l’Outback. On a toujours l’impression d’être au milieu de rien, mais il y a quand même toujours plus ou moins quelque chose pas loin. Par exemple, en ce moment, nous traversons une ferme. Une ferme en plein désert, ça ne saute pas aux yeux, c’est sûr. Mais pourtant nous sommes bien sur les terres d’un éleveur, et cet éleveur a de grandes chances de posséder au moins une dizaine de milliers de bêtes, si ce n’est pas 5 ou 10 fois plus.
Elles vivent en petits troupeaux semi-sauvages, font leur vie, se reproduisent et s’occupent de leurs petits. Mais comme il n’y a presque rien à brouter, elles se dispersent sur des centaines de kilomètres carrés, et la ferme en soi peut avoir la taille d’un département français. Alors une fois l’an, les fermiers les attroupent par hélico et leur paient le voyage en road train de leur vie jusqu’à l’abattoir le plus proche – une virée de parfois plusieurs milliers de bornes tout de même. C’est ça la vie de fermier dans l’Outback. Ça calme, hein ? J’en ai croisé un qui m’a dit avoir vendu 10 000 bêtes la dernière saison, pour faire un peu de place dans le cheptel. Mais le plus dingue, c’est que nous n’en voyons jamais une seule, tellement leur terrain de jeu est grand… et nous petits. Et puis de toute façon, il y en aurait qu’on ne les remarquerait sûrement pas, occupés que nous sommes à batailler avec nos mouches. Par contre les bovidés sèment un peu partout leurs bouses fraîches, reconverties illico en hôtel 5 étoiles avec spa pour drosophiles copulantes. Le bonheur.
Je suis désolé de vous bassiner avec ça, mais toute personne qui est allée dans l’Outback conserve un certain passif avec les mouches. Le traumatisme peut être très profond, j’ai vu des gens craquer complètement, vous savez… Alors il fallait que j’en parle. Pour moi, et puis pour vous informer, quoi. Histoire de détendre l’atmosphère avant la suite…

C’est à la sortie de cette ferme que commencent les terres aborigènes. Des carcasses d’un autre genre finissent de rouiller non loin de là. De vieux capots de bagnoles tagués indiquent la direction.
Ce qui nous attend restera l’une de mes expériences de voyage les plus traumatisantes et les plus choquantes.
Nous entrons dans la première community après 80 kilomètres d’une piste des plus sablonneuses, en plein match de footy (le sport national australien, mélange de foot et de rugby).

Pas un regard de la population locale venue supporter les équipes, nous sommes invisibles. Les seules personnes qui viennent nous parler sont les blancs qui bossent dans la communauté. Car il faut bien que quelques personnes travaillent tout de même pour subvenir au strict minimum. Un shop, une école, un petit centre de soin… Des fois, il y a un atelier d’art, une mini-gendarmerie ou un centre aéré. Les aborigènes ne travaillant pas, ce sont des blancs qui viennent faire le job. Et eux pour le coup sont très surpris de nous voir, ils viennent discuter, nous invitent chez eux pour le thé (l’alcool est interdit ici) et nous font partager un peu de leur quotidien dans la communauté. Cela fait souvent des années qu’ils vivent là, alors eux aussi ont besoin de parler. De se confier, de tenter de mettre des mots sur des idées… et ce n’est plus de mouches dont on parle ici. Non, non… C’est de droit de l’Homme, d’égalité, de racisme, de discrimination, de différence… tout le monde finalement a besoin de parler car, au fond, personne ne comprend rien. Et c’est peut-être bien là qu’est la différence qui fait que ces deux mondes n’arrivent pas à cohabiter. L’un ne fait que se demander «Mais pourquoi… ? », alors que l’autre répond «Il y a des questions sans réponse, fils.» Lequel est le plus avancé ? Aucun des deux, certainement. Mais le clivage s’enracine, l’incompréhension demeure, et la misère sociale écrase les Aborigènes comme un rouleau compresseur.
Vous avez d’un côté une communauté blanche dont les valeurs sont basées sur le respect du travail, de la réussite personnelle, de l’enrichissement matériel, de la démocratie, de Dieu… où tout est fait et conçu pour aller vers demain. Travailler, réussir, s’enrichir, croire, prier, … toutes ces histoires que l’on sait si bien se raconter nous servent à construire un futur rassurant. Un avenir sûr, pérenne et prospère.
De l’autre côté, je crois que vous avez une communauté qui parle une tout autre langue, celle du présent. Ce n’est ni réducteur ni révolutionnaire, c’est simplement et fondamentalement différent. Les règles, les enjeux, la destinée de ces femmes et de ces hommes suivent des lois qui sont à mille lieues des nôtres. Au point que tenter de les comprendre demeure un problème insoluble car, dans le présent, rien d’autre que l’immédiateté n’existe et rien d’autre n’existera jamais. Chaque seconde de notre existence d’homme ou de femme moderne se déroule aussi au présent. Mais les histoires que l’on se raconte le raccordent à des souvenirs passés ou à des projections futures. C’est fort ça, comme tour de passe-passe. Très fort et tellement systématique que ça nous paraît normal. Alors rencontrer des gens qui ne vivent que dans le présent a sacrément de quoi nous déboussoler…

Tous les blancs que nous croisons s’arrêtent et nous interpellent. On nous demande avec entrain quel projet fou nous a amenés là, et bien sûr comment nous avons réussi à obtenir un permis…  La seule patrouille de police que nous croisons ne manque pas non plus de nous poser cette question. A chaque fois, nous répondons que c’est pour voir Robert Freeman, de la communauté de Fregon.
Alors on nous répond «Ahh… Rob Freeman de Fregon… oui !! Ce vieil homme… avec l’air songeur et évasif de celui qui essaie de remettre un nom sur un visage lointain. C’est fantastique que vous ayez pu obtenir un permis pour venir ici, dites donc… ça n’arrive jamais !»
Mais personne, absolument personne, ne nous demande de le voir… ce qui fait très bien notre affaire puisque nous aurions bien du mal à mettre la main dessus !
Dans les 4 communautés que nous traversons – Ernabella, Fregon, Mimili et Indulkana – toutes distantes les unes des autres de 80 ou 100 km de piste, nous sommes accueillis à bras ouverts par les femmes et les hommes qui font tourner ces communautés. Qui les portent à bras tendus, qui les soutiennent, qui les tirent vers le haut (selon leurs valeurs, s’entend) et tentent tant bien que mal de les maintenir dans un équilibre précaire. Des profs, des assistants d’éducation, des animateurs, voilà les gens qui nous reçoivent et nous font partager un peu de leur quotidien. Les aborigènes, eux, ne semblent pas nous voir.
Ils vivent dans de petites maisonnettes très australiennes, s’approvisionnent au magasin de la communauté, boivent des tisanes et font des promenades solitaires dans l’Outback pendant leurs week-ends. Le reste du temps, ils le consacrent corps et âme, aux aborigènes qui veulent bien accepter un peu d’aide. Je reconnais chez eux la force de conviction et la morale profonde des missionnaires que j’avais rencontrés au Timor, des gens d’église qui ont tout quitté pour un mariage avec Jésus, et qui donnent absolument tout de leur être aux plus démunis. J’y reconnais aussi la fibre de ceux qui travaillent pour des ONG dans des pays en guerre ou sur les lieux de catastrophes naturelles, ces personnes qui bossent nuit et jour pour aider leurs prochains dans des conditions d’insécurité extrêmes… au point de parfois s’en oublier elles-mêmes.
J’ai un profond respect pour ces personnes-là. Elles sont capables de mettre leur ego complètement de côté pour se consacrer au don. Et c’est loin d’être facile ça… tout le monde ne peut pas faire une chose pareille. C’est tout à fait remarquable, et mérite d’être souligné.

À côté de cela, les rues sont jonchées de carcasses de voitures abandonnées, de congélateurs et de machines à laver qui grillent sous un soleil de plomb, de maisons défoncées, à moitié calcinées, bricolées de bâches en plastique ou tout bonnement laissées aux caprices du désert. Des monticules de déchets s’accumulent dans les arrière-cours, le shop ressemble à un bunker dont les rares ouvertures sont grillagées comme une prison haute sécurité, et l’église locale semble avoir été victime d’une tempête de sable ayant fait absolument tout disparaître de son mobilier pour le remplacer par de la poussière.
Les Aborigènes ont des chiens, car cela fait partie de leur culture, m’a t-on dit (avec les dingos d’Australie). Mais puisqu’ils ne les nourrissent pas spécialement, ils crèvent de faim et deviennent des chiens errants. Ce que le gouvernement refuse. Alors ce dernier délivre des sacs de croquettes gratuits aux aborigènes pour qu’ils puissent nourrir leurs animaux.
On leur donne des maisons aussi. Au début elles étaient en bois, mais c’était trop facile à démonter en cas de pénurie de charbon pour le barbecue. Ils tapaient petit à petit dans leurs baraques pour faire rôtir les queues de kangourous congelées de la supérette. Une porte en moins, une cloison de tombée… C’est quand même plus facile que d’aller dans le bush chercher des brindilles. D’autant plus que le 4×4 à un pneu crevé depuis plusieurs mois… et comme personne n’est venu le réparer, vous comprenez… Alors maintenant, les maisons sont construites en acier.
Mais c’est du costaud, pas de la petite ferraille à lotissement. Car les aborigènes aiment les étoiles, et quoi de mieux qu’un beau ciel étoilé dans son salon, avec un bon feu sur le plancher pour apprécier les soirées d’hiver ? Quelques tôles en moins, deux ou trois pannes coupées et vous avez une belle ouverture dans la toiture ! De quoi profiter des étoiles peinard depuis son canapé. On est dans l’Outback, merde.
La tuyauterie aussi est spéciale. Elle permet de se débarrasser de tout un tas de petites choses encombrantes juste en tirant la chasse d’eau, c’est très pratique. Un bébé chiot que le gosse aurait un peu tué en jouant au frisbee avec, la couverture du lit qui a servi de serpillière quand la dernière bouteille de coca a éclaté, ou les restes de take-away de la semaine… sans parler des os de queues de kangourous, car il n’y a pas grand chose d’autre à manger là-dedans à vrai dire. Le gouvernement, emmerdé par le nombre de chiottes à déboucher s’est donc résolu à régler le problème à la source, et a fait augmenter le diamètre de toute la plomberie dans les maisons des communautés.
Les murs sont plus solides également, ça évite de devoir les retaper quand le cousin vient se garer un peu trop près de la chambre à coucher… Enfin bref, ces petits détails sur mesure ajoutés au transport des matériaux dans des coins voulus légèrement reculés, plus la main d’œuvre des ouvriers spécialisés venus tout droit d’Adélaïde à 2000 km de là, vous comprenez comment ces petites baraques peuvent atteindre la coquette somme de 1,5 million de dollars pièce. Et comment on crée un nouveau sujet de clivage avec le contribuable.

Ce ne sont que quelques petits exemples parmi tant d’autres. Je pourrais vous en citer des tonnes, et encore nous n’avons passé qu’une semaine là-bas. Il suffit de jeter un coup d’œil à la taille de la décharge de bagnoles d’une communauté pour comprendre le problème. Il y a presque plus de carcasses que d’habitants. Si une mine a une concession sur une terre aborigène, en plus d’embaucher un certain nombre d’entre eux en emplois fictifs, elle doit aussi verser une petite somme aux chefs locaux tous les semestres. Ici, c’est de l’ordre de 65 000 dollars à chacun des chefs tous les six mois, et ils sont trois. Cet argent est ensuite redistribué suivant leur bon vouloir aux familles en fonction de leurs priorités. Ici, la voiture fait partie des biens les plus hauts placés dans la pyramide des besoins. Cet argent permet donc d’acheter une douzaine de beaux pick-ups tout neufs par an, ou une centaine de caisses d’occase.
Quand elles tombent en panne, quelle qu’en soit la raison – et des fois ce n’est qu’une histoire de réservoir à sec – elles sont abandonnées sur place. Avant de savoir cela, je m’étais fait la réflexion que partout dans le désert, sur la route ou hors-piste, je pouvais toujours apercevoir aux environs au moins une voiture abandonnée. Et bien voilà, maintenant je suis fixé sur le pourquoi…

Les gens que nous rencontrons travaillent tous de près ou de loin dans les écoles locales. Nous sommes donc invités à y faire de petites présentations motivantes, avec des films et de jolies photos de voyage. À Ernabella, la première communauté où nous séjournons, nous avons toute l’école en face de nous. Soit 40 gosses et 15 profs. L’excitation de rencontrer des étrangers est à son comble. Surtout pour les adultes, qui prennent le sujet à cœur et en profitent pour motiver leurs petits encore plus qu’à l’accoutumée. On nous dit que grâce à cette représentation, ils ont un taux de fréquentation record dans l’école. 40 gosses, vous vous rendez compte ? 40 sur 150… ça n’arrive pas tous les quatre matins, une chose pareille.
Oui, nous en aurons vite la démonstration… Quelques jours plus tard, dans une autre communauté, Mimili, nous avons deux enfants et demi en face de nous. Et bien plus d’encadrants que d’enfants, cela va de soi. Je dis deux et demi – car une jeune dormait sur un tapis, blottie dans une couverture.

À l’inverse, à Fregon, c’est la fête et la classe est au complet. Un beau bordel d’ailleurs. Mais le plus impressionnant pour moi reste l’aménagement de la salle. Elle est d’une modernité… jamais je n’ai vu une telle ergonomie dans le design, les meubles, les accessoires de la classe, les écrans interactifs… Tout est fait pour stimuler les enfants. Même les tabourets sont en forme de bilboquet. Dehors, par contre, c’est du sable et de la poussière, l’école étant littéralement en plein désert. La différence entre les cadres intérieur et extérieur est incroyable. Il y a un budget dans ces écoles… ça parait dément dans un lieu pareil. On sent qu’à défaut de pouvoir s’immiscer dans les cellules familiales, le gouvernement met le paquet pour préserver l’intégrité de l’école et du modèle de société qu’elle porte.
Ce jour-là, d’ailleurs, est relativement spécial. C’est peut-être pour cela que la classe est si bien remplie. Le groupe de prof d’art plastique vient de mettre au point un atelier révolutionnaire. Ils ont monté un dossier, celui-ci est passé devant tout un tas de commissions très sérieuses, très loin d’ici, pour finalement retenir l’attention d’élus par son aspect novateur. Les financements n’ont pas tardé à affluer. Le projet, en effet, est ambitieux. Il s’agit d’utiliser le lieu de l’école et le support de l’art plastique pour inviter les parents à venir apprendre à leurs propres enfants des choses concernant l’art aborigène. C’est l’art qui a été retenu mais qu’importe, l’idée est de créer du lien avant tout, et à tout prix. Ils sont donc sur le point de faire rencontrer parents et enfants autour d’une même activité ludique et culturelle. À entendre les acteurs du projet, c’est du jamais vu sur Fregon depuis au moins… Ouuuh… depuis… au moins 20 ans, puisque la doyenne des instits est là depuis 20 ans.
Le projet en question consiste en de la pyrogravure de motifs simples sur du contreplaqué. C’est exécuté par les mamans, puis reproduit par leurs enfants. Ça dure une heure environ, et c’est un one-shot.
J’ai dit plus haut «à tout prix» car ce genre de projet ambitieux n’est pas sans rencontrer quelques problèmes logistiques importants. Importer des plaques de contreplaqué ici est compliqué en soi, mais ce n’est qu’un détail matériel. Non, le problème c’est que pour attirer les mamans dans l’école pour venir faire des trucs avec leurs gosses, il faut les rémunérer. Sans quoi personne ne viendrait… 25 dollars de l’heure est un minimum, on doit donner le bon exemple. Tout travail mérite salaire, nous sommes d’accord. Mais ça ne suffit pas… car tout travail nécessite une pause casse-croûte, donc il faut se procurer des queues de kangourous congelées et laisser les mamans faire des feux dans le sable de la cour de récré pour pouvoir se sustenter pendant leur temps de travail.
Quand je demande aux enfants s’ils aiment faire de l’art, ils ne me répondent pas forcément mais me regardent au moins. Il y a quelque chose. Et quand je demande aux mamans ce qu’elles en pensent, elles me disent que c’est quand même un sacré boulot que de travailler… mais que c’est pour la bonne cause alors, il faut rester fort. Solidaire.
L’énergie et la joie des profs à ce moment-là est plus que palpable. On sent qu’ils touchent à quelque chose de rare. C’est beau.

On rêve un peu moins lorsque nous sommes accueillis par le fils du fameux Robert Freeman, le chef – absent – de la communauté. Il est prévenu de notre visite et nous reçoit chaleureusement. À sa manière. Mais franchement, c’est chaud. On se retrouve à squatter l’arrière de sa maison, à nourrir toute la famille et les voisins avec nos maigres rations de riz alors qu’il nous promettait du ‘rou frais pour le repas, et à les voir tous se volatiliser dès que nos gamelles sont vides. Enfin, pas de panique, la petite clique se re-matérialise dès que nous re-cuisinons autre chose. Ils n’avaient pas disparu pour de vrai. Le fils jouait sur sa PS4 en fumant des pètes dans une chambre fermée à double tour, entouré de ses take-away du jour. J’ai pris des photos du reste de la maison, et franchement, ça ne respire pas la joie. J’ai vécu dans des endroits parfois un brin rudimentaires au cours de ce voyage, mais là… On est vraiment limite.

Avec Matthew, on en a passé des heures à profondément s’interroger sur le «pourquoi» de tout cela. Et je ne reviendrai pas là-dessus. Mais si je peux me permettre une petite conclusion personnelle, c’est que quoi qu’on fasse, ces gens vivent dans une misère sociale édifiante. Car plus que d’avoir perdu leur terre, leur mode de vie, leur autonomie et leurs traditions… C’est leurs raisons de vivre qu’ils ont perdues peu à peu en 5 générations, exclus et assistés dans ces communautés. Ils n’ont plus rien. Même plus la reconnaissance partagée entre êtres humains.
Tout le monde y va de ses interrogations et de ses solutions. Avec chaque Australien que j’ai rencontré, le sujet est inévitablement ressorti, bien que très peu d’entre eux sachent vraiment comment on vit dans les communautés. Moi qui n’avais quasiment jamais entendu parler des Aborigènes avant, je suis considéré comme un privilégié d’avoir pu voir un peu de ce qui se passe au cœur du bush… Du raciste Red Neck au bon samaritain qui veut le bonheur dans le monde, il y en a pour tous les goûts. On marche sur la tête. Du début à la fin, quand il s’agit des Aborigènes, on marche tout simplement sur la tête. On nage en plein non-sens… peut-être d’ailleurs parce que cette situation n’aurait jamais dû exister. Ou jamais pu… bien qu’elle soit là aujourd’hui, et qu’elle fasse couler beaucoup d’encre. Les politiciens ont depuis longtemps fait entrer les Aborigènes dans la case des dégâts collatéraux à étouffer au maximum pour éviter les sanctions internationales. En attendant, on flirte avec le respect des Droits de l’Homme…. Et à chaque ligne écrite en plus, c’est un peuple qui meurt un peu.

À suivre…

Clem

 

PS : Je mets ici une galerie de photos spéciale art aborigène, prise lors de nos visites dans les différents centres d’art des communautés. Il y a vraiment de très belles choses.

PS2 : Quelques clichés pris sur des livres montrent grossièrement la vie des aborigènes dans les années 50, dans la région que nous avons traversée. Ils venaient alors d’être «découverts» par les explorateurs blancs. Peut-être même que certains enfants de cette époque sont encore vivants… et ont vu leur civilisation changer du tout au tout en l’espace d’une vie.


 

 

2 réflexions sur “55. Origines Aborigènes

  1. Salut Clem, ton dernier reportage est déprimant . Quel différence avec les pays d’Asie. Là je préfère rester vers la ligne bleue des Vosges. J’espère que tu n’y resteras pas longtemps. Allez gros bisous. Nana.

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