56. Un désert de boue

Nos engins se posent enfin sur le tarmac ! On vole ! Drôle de sensation que de ne plus sentir ses roues rebondir et s’abandonner à l’incessant roulis créé par la tôle ondulée ou s’enliser à chaque banc de sable. Les terres aborigènes sont derrière nous maintenant, ça dépote ! A nouveau, tout devient facile, il n’y a plus aucune résistance à notre avancée et on se demande bien comment on avait pu se lasser d’un tel confort. Même le léger vent de face semble avoir disparu. Il faut dire que cela fait quasiment 2 semaines que nous ne pédalons presque que sur piste, hormis quelques exceptions autour d’Uluru. À Alice Springs, on avait quitté la route principale avec hâte, et on ne va pas tarder à refaire la même chose car la prochaine intersection avec la piste qui nous intéresse est dans 50 kilomètres seulement. Mais je reconnais que cette petite portion est un vrai soulagement. C’est très vite ennuyeux, mais qu’est-ce que ça fait du bien !
J’ai surtout parlé jusqu’à présent de choses très annexes au vélo. On a déprimé sur la cause aborigène, on s’est noyés dans l’immensité enivrante de l’Outback et on a, mine de rien, rencontré pas mal de monde dans ce grand vide. Mais j’aimerais quand même consacrer quelques mots au pédalage dans l’Outback. Car c’est le fondement de la guerre dans notre voyage à vélo. La selle, on est dessus 8 à 10 heures par jour…

Cliquez pour accéder à la carte interactive complète. En gris, les 200 km de piste interdite

Sur piste, on doit faire du 15 km/h en vitesse de pointe. Mais comme nos vélos sont extrêmement chargés – ils atteignent 80 kilogrammes avec l’eau et la nourriture – le moindre obstacle devient un challenge. Aussi petit soit-il. Une plaque de sable, une ligne de tôle ondulée, une portion couverte de caillasse… nous avons constamment le regard fixé sur ce qui vient pour anticiper la meilleure courbe, la meilleure trajectoire. Adapter notre allure de sorte à ne pas rebondir sur la tôle ondulée, etc… La lenteur tombe facilement à 6-8 km/h dans les sections qui secouent bien. Quand on n’est pas tout simplement stoppés net par le sable, auquel cas il ne reste plus qu’à pousser, tirer, soulever, gueuler… Imaginez-vous sur une plage au bord de la mer à pousser un vélo de 80 kilos entre les dunes. C’est pas la joie. Vous ne mettrez plus un socle de parasol en acier sur le porte-bagages après ça.
On doit faire extrêmement attention à l’eau aussi. Les points de ravitaillement sont rares. Sur la route principale, un tous les 80 km en moyenne. Sur les terres aborigènes, tous les 100 km, et sur les autres pistes la distance entre les points d’eau peut monter à 200-250 km. Dans une roadhouse ou tout autre endroit habité, l’eau sera horriblement traitée au chlore. Si elle provient d’une source liée au bassin artésien (sorte d’immense nappe phréatique tiède qui s’étend en profondeur sous une bonne partie du désert), elle sera franchement salée (et vieille de plusieurs millions d’années… ). Mais si l’on se trouve devant une petite cuve laissée sur un parking pour que les truckies puissent se laver les mains, et que les Grey Nomads aient de quoi rincer leurs couverts… alors là – et seulement là – elle sera bonne comme de l’eau de pluie fraîche. La meilleure de toute l’Australie ! On la reconnaît aisément, elle est toujours estampillée d’un sticker du gouvernement : «Eau NON traitée, ne PAS boire sous risque de MORT», ce qui veut dire qu’aucun produit chimique n’est encore venu la polluer et qu’elle est donc tout simplement délicieuse !

Réservoir d’eau du temps du vieux chemin de fer (ce n’est pas là-dedans que l’on boit !)

J’ai testé avec le temps quelques astuces pour réduire ma consommation. Toute notre alimentation est sèche et nécessite d’être réhydratée (pâte, riz, avoine, lait en poudre, … ) et ces aliments requièrent beaucoup d’eau pour être digérés. En comptant tout cela, je tourne à environ 3,5-4 litres par 24 h. Matthew est exactement à 5 fois plus, la loterie génétique ne nous a certainement pas donné les mêmes billes au départ. C’est drôle, car à chaque fois que l’on fait une pause, il peut deviner ma consommation depuis le matin en fonction de ce qu’il a bu. Il y a toujours un facteur 5, c’est vraiment curieux.
On boit la totalité de ce que l’on transporte, on ne se lave pas, pas même les mains avant de manger. On reste couverts de sel et de poussière pendant des jours… jusqu’au prochain point d’eau. On racle nos gamelles de sorte à ce qu’elles soient parfaitement sèches, puis on fait la vaisselle au sable. On se brosse les dents sans eau également… pas très agréable, mais on finit par s’y faire.
Ceci dit, la plus grande partie de mes économies, je la fais sur la selle. Je couvre mon corps le plus possible afin d’échapper au soleil, manches longues, gants, casquette, foulard, … un vrai bédouin. Je mets du stick à lèvres pour limiter la déshydratation ainsi que de la crème solaire sur le visage (bien qu’il soit toujours à l’ombre). Un cache-nez me permet de ne pas gaspiller l’humidité de ma propre respiration, et d’éviter qu’elle ne disparaisse à cause des vents secs qui nous fouettent la face en permanence. Tout est tellement aride ici… la peau s’assèche en un instant sans cela. L’air brûlant pénètre par les narines dans les poumons et donne une horrible sensation de soif dans la gorge qui ne nous quitte jamais… Couvrir sa respiration permet de réduire ce phénomène très efficacement et apporte beaucoup de confort.
Mais la règle d’or, celle qui constitue, je pense, l’essentiel de la sauvegarde en eau, c’est de ne jamais – jamais – respirer par la bouche. Toujours garder un rythme qui permet de ne respirer que par le nez. Si ça devient trop dur et que le cardio ne suit plus, je ralentis pour pouvoir accomplir cet effort sans avoir à ouvrir la bouche. Je la garde fermée pendant des heures (même si, pour ceux qui me connaissent, ça peut paraître difficile à croire… Ha ha !).
Matthew ayant eu le nez cassé dans sa jeunesse, il ne peut pas faire ça. Il transpire aussi beaucoup, ce qui l’empêche de se couvrir le corps comme moi. Et puis c’est une vraie machine à gaz toute pleine de muscles… il doit donc aussi manger davantage. Bref ! à la fin de la journée, il a englouti 5 fois plus d’eau que moi.
Vous imaginez la différence de poids que cela représente sur plusieurs jours où l’autonomie est la règle, et sur 3 500 km de désert au total ? L’énergie qu’il dépense en plus pour transporter, suer et absorber toute cette eau ? J’ai vraiment de la chance sur ce coup-là…

La maison est au bout de la ligne droite mon pote, tiens bon !

Voilà ! Après ces quelques détails techniques, on va pouvoir sereinement s’attaquer à la partie suivante de notre traversée de l’Outback : The Oodnadatta Track.
Une piste légendaire pour tout bon Australien et qui fut la première à relier Adélaïde à Alice Springs dans les années 1800. Elle a même été complétée par une voie de chemin de fer, aujourd’hui abandonnée mais dont les restes offrent un certain charme dans toute cette immensité. Bien qu’à l’époque il y eut une vraie bonne raison de faire passer la route à cet endroit, elle est aujourd’hui très peu utilisée. Seuls quelques intrépides voyageurs de notre espèce l’utilisent, ainsi que les adeptes de la version locale équipés de gros 4×4 et de belles remorques tout-terrain. La nouvelle route passant à des centaines de kilomètres de l’ancien tracé et n’offrant absolument rien d’intéressant, on s’en passera volontiers. Il y a aussi, entre autres, la plus grande ferme d’Australie, qui couvre une superficie de 23 677 kilomètres carrés et où batifolent environ 17 000 vaches. On en verra même quelques-unes !
Je disais donc qu’il y avait au départ une vraie bonne raison de faire passer cette piste par cet itinéraire : la présence de puits naturels directement reliés au bassin artésien (cette très vieille eau tiède et salée dont je parlais plus haut et qui vient de plus bas). Grâce à cela, cette ligne dans le désert a été pendant des milliers d’années une route d’échanges aborigène (chose totalement dingue en soi au vu de l’immensité infinie des lieux). Ce seraient d’ailleurs ces derniers qui auraient montré la voie aux caravanes de colons. Il faut donc imaginer une ligne droite de 650 kilomètres prolongée de 250 autres qui ont eu droit, il y a peu, à une couche d’asphalte civilisatrice. Ensuite, on tombe sur une petite chaîne de montagnes appelée Flinders Range, au sud de laquelle les premières cultures du pays peuvent enfin s’épanouir. Quatre cents bornes plus loin c’est Adélaïde, la fin du voyage pour Matthew.
Sur les 650 premiers kilomètres il y a 3 stops : Oodnadatta, communauté semi-aborigène d’une soixantaine de clients ; William Creek, une roadhouse perdue (un couple de rednecks détestables et une demi-douzaine de personnes pour le staff) ; et Coward Spring, une source salée transformée en open-spa par son propriétaire, un brin solitaire (2 habitants). Pour le reste, des millions de mouches, des milliers de vaches, et deux cyclistes. Ça va envoyer !

La très bonne nouvelle, c’est que le départ de cette Oodnadatta track correspond à la roadhouse où l’on avait fait envoyer un colis de bouffe depuis Alice Springs. Et comme il nous reste davantage de nourriture que prévu au sortir des terres aborigènes, on va pouvoir s’envoyer une double ration de pâtes aux sardines ce soir. Grande folie !!
La très mauvaise nouvelle, c’est qu’à cause de ce surplus de rations, on va devoir surcharger chaque vélo de 10 kilos, et que je ne sais vraiment pas comment on va physiquement pouvoir faire tenir tout cela. Nos engins ressemblaient déjà à des tanks montés sur roulettes mais, alors qu’ils vont friser les 100 kilos, je n’ose pas imaginer ce que cela va donner. Avec la flotte à charger, on ne peut même plus les soulever…
Toutefois la petite surprise qui nous attend à cette fameuse roadhouse a de quoi nous faire oublier tous nos tracas. Elle est située non loin de la frontière régionale entre les Territoires du Nord (Darwin) et l’Australie Méridionale (Adélaïde) et nous apprenons qu’il est formellement interdit de traverser cette ligne purement imaginaire au beau milieu du désert avec… des fruits et des légumes frais. Et oui, au cas où les mouches trimbalées depuis la côte nord à 2000 km d’ici, aillent fricoter avec celle de la côte sud 1500 bornes plus bas… On serait accusés de menace biologique sur le fragile biotope local. Je ne rigole pas ! C’est pour ne pas être emmerdée par les mouches à fruits de Darwin, qu’Adélaïde a mis cette barrière en place… On n’est pas en Australie pour rien, il faut bien qu’on marche sur la tête de temps en temps dans l’hémisphère sud.
Heureusement, il y a encore quelques personnes sensées dans ce bas monde. Pas assez folles pour risquer les 2500 $ d’amende par pomme introduite illégalement de l’autre côté de la ligne, mais suffisamment pour déposer ladite pomme à côté de la poubelle… à la disposition du cycliste béat qui n’avait pas osé envisager un fruit frais depuis des semaines !

La sainte poubelle anti-attaque biologique

Je ne vous raconte pas… avec Matthew, c’est le GAVAGE puisque, a priori, l’intérieur des bides n’est pas contrôlé !
On pose notre campement juste devant la roadhouse, on dévalise les abords de la poubelle, on se fait 5 kilos de salade fraîche, de carottes et de concombres, d’oignons, d’oranges et même de champignons… c’est le lâchez-tout de l’oasis ! On en a les larmes aux yeux de se bâfrer toutes ces crudités tombées du ciel. Et vas-y qu’on se reprend une gamelle de courgettes, qu’on retourne chercher potirons et poivrons pour le soir… c’est l’abondance.
Quand on ne peut plus rien avaler, étendus à même le sol, à moitié endormis, la bouche légèrement entrouverte… un seul regard suffit à nous faire deviner la suite du programme (c’est l’avantage des voyages à deux, on finit par tellement bien se connaître qu’on n’a même plus besoin de se parler) : on dort, on digère, … et on remet ça jusqu’à la dernière carotte, nom d’un frugivore !

Le lendemain, nous attaquons la fameuse piste pour Oodnadatta. Ça roule d’enfer. Dopés aux vitamines, il nous faut à peine deux jours pour faire les 215 kilomètres qui y mènent. Les paysages sont absolument grandioses… Encore moins de végétation, pour plus de variations colorées des ocres et des argiles que composent la région. On adore.
Les petits bivouacs en solitaires sous le ciel étoilé sont devenus une routine, on fait notre petit feu, on se raconte nos vies, nos rêves et nos problèmes de mouches… le pied. Le ciel est particulièrement dingue. Il faut dire que niveau absence de pollution lumineuse, on ne peut pas faire mieux, et que l’air sec empêche tout nuage de se former.

Quoique… côté nuages, force est de constater qu’il y a quelque chose dans le ciel en ce moment. Le vent de face persistant qu’on subit toute la journée nous le fait d’ailleurs bien sentir. Ça cache quelque chose. Mais bon pas de panique ! le lendemain soir on voit ce grand panneau rassurant à l’entrée d’Oodnadatta : «Bienvenue dans la town la plus sèche de la région la plus sèche du continent le plus sec du monde.»
Ça pose bien les bases de l’aridité, un truc comme ça. De quoi aller se boire une bière à la Pink Roadhouse pour se dépoussiérer le gosier et gérer notre stress hydrique en douceur.
Mais je vous le mets dans le mille, qui est-ce qui nous fera l’honneur d’une visite surprise dans la soirée ? Du genre invitée de marque qui laisse des traces ? La pluie ! Oui mesdames et messieurs, rien que pour nous, dans l’un des endroits les moins arrosés que connaisse la planète Terre, là où l’homme a déjà enregistré une période record de 7 années consécutives sans une goutte d’eau : il pleut. Rien que pour nous.
Et c’est une catastrophe.

Trente minutes à peine suffisent à transformer l’Outback en un désert de boue. L’argile qui recouvre partout le sol devient une pâte collante de 20 cm d’épaisseur absolument infranchissable. On fait une tentative au matin. 100 mètres plus loin nos roues sont figées dans une gangue lourde et compacte qui immobilise nos engins sur place. Il nous faut une demi-heure pour faire la même distance en marche arrière, pieds nus après avoir perdu nos chaussures, démonter puis porter chaque pièce de nos bagages indépendamment. C’est l’échec total.
Vu la rareté de l’événement, peu de gens savent réagir face à une telle situation… Les véhicules plus gros s’enlisent tout autant, les 4×4 doivent abandonner leur remorques sur place pour faire demi-tour laissant de monstrueuses ornières derrière eux.
Le propriétaire de la guesthouse est contacté par radio et reçoit l’ordre de fermer la piste à la circulation jusqu’à nouvel ordre. L’amende de 1000 $ par roue touchant le sol dissuade les plus téméraires à venir s’enliser en plein désert.
Il n’y a qu’une seule chose à faire : attendre. Attendre que le soleil sèche ce qu’une misérable demi-heure de pluie a créé et rende la route à nouveau praticable. On patientera deux jours et deux nuits avant qu’une nouvelle tentative ne soit possible. Entre-temps, nous sommes coincés à Oodnadatta, une île déserte perdue au milieu d’un océan de boue, sans la moindre poubelle à fruits et légumes frais…

C’est à ce moment-là que la providence nous fait faire la délicieuse rencontre de Alaine & Alex, un couple de Grey Nomad au cœur d’or qui nous offrent une nuit en bungalow, désolés qu’ils sont de nous voir camper dans la gadoue. Ils apposent de suite deux noms supplémentaires à leur feuille de score, et on se lance gaiement dans la plus longue partie de Rummikub jamais jouée à Oodnadatta. D’autres naufragers nous rejoignent et on s’embarque dans toutes les tergiversations possibles autour du sujet de la boue et des aventures foireuses que chacun a vécues dans différents coins reculés de ce grand pays. C’est un moment super sympa. Tout le monde y va de ses commentaires et de ses hypothèses, traitant tous les autres de fous et riant beaucoup.
La grande question qui nous anime est de savoir s’il sera techniquement possible de continuer notre route sur la même piste. Car même s’il n’a pas beaucoup plu, le bassin versant qui nous environne est tellement immense (deux fois la taille de la France) et tellement imperméable, que des rivières-éclairs peuvent apparaître et s’avérer absolument infranchissables. A priori… celle qui nous attend ne passera pas. Ni pour les 4×4 ni pour les cyclistes nageurs.
Par contre, il existe une piste secondaire sur laquelle la rivière en question – à géométrie plus que variable – est censée être plus large et donc moins profonde. Avec un peu de chance, ça devrait baigner pour nous. Le détour est de 160 kilomètres, mais nous n’avons guère le choix. Et puis, il va nous faire traverser ce que les locaux appellent le Moonscape, une étendue lunaire rendue célèbre par un film de Mad Max.
Alaine & Alex décident de nous suivre. Ils prendront avec eux les quelques paquets de glucides qui dépassent piteusement de nos sacoches, et tenteront de nous rejoindre dès que la piste secondaire rouvrira. Car, de notre côté, la décision est prise : après deux jours d’attente, nous partirons le lendemain matin. C’est toujours officiellement fermé, mais les pronostics de nos experts tendent vers une réouverture officielle à midi, ce qui devrait nous laisser un peu d’avance.

À notre grand étonnement, je dois l’admettre, c’est exactement comme ça que les choses se déroulent. On en chie grave, il ne faut pas rêver… mais ça avance. Un bon 10 km/h en vitesse de pointe, en appuyant à fond, c’est tout ce que cette croûte de boue en train de sécher nous permet de faire. Mais au moins nous ne sommes plus à l’arrêt. Par contre la grosse difficulté qui se présente à nous est la succession de dépressions marécageuses qui apparaissent à la moindre variation de dénivelé. À chaque bosselette nous sommes obligés de pousser nos vélos dans parfois 30 cm d’une bouillasse infâme qui colle aux roues comme des Michokos caramel entre les dents. Il est impossible de rouler sans nettoyer un minimum le tour des pneus et la chaîne… ce qui rend notre progression lente et fastidieuse. Par chance je trouve un petit bâton – c’est précieux dans ce genre de coin, un petit bâton – que je peux utiliser pour nettoyer mes roues tout en pédalant.

À la fin de la journée, quand Alaine & Alex nous rattrapent, nous avons fait 50 kilomètres. C’est franchement pas mal. D’ailleurs ils arrivent à point, car Matthew est au bord de l’agonie… les Michokos se sont tellement accumulés entre ses pneus et ses garde-boue que ça fait un bon kilomètre qu’il pousse son vélo centimètre après centimètre sans que ses roues ne tournent d’un pouce. Il ne comprend plus rien… quand il arrive à notre hauteur il craque, c’est la crise d’hypoglycémie.
Ça repartira avec une ration de cacahuètes et quelques belles poignées de raisins secs (ça repart toujours un Matthew, ça passe par plusieurs stades intéressants de couleurs et de sueur, mais ça repart…) On en profite pour démonter entièrement garde-boue et systèmes de frein afin de faire gagner à son vélo un peu plus de tolérance de débourrage. Chose que j’avais faite la veille au soir sur ma bécane de compèt’ dans un élan de motivation prémonitoire.
Pendant ce temps-là, nos deux anges-gardiens ont déplié leur remorque et transformé l’Outback en salon de plein air, avec vue sur le soleil couchant. La popote mijote, le feu crépite… Il y a des moments tout simples comme celui-là, où une somme de petites joies confinent au bonheur. Et puis la nuit engloutit tout. Une nuit d’Australie avec un ciel immense, d’une pureté absolue, rempli de milliard d’étoiles. L’univers nous happe. La Voie Lactée est une écharpe et la Terre notre vaisseau. On prend dans le désert conscience du manège entrainant de l’une et de la fragile protection de l’autre…

Ce que nous ne savons pas encore, c’est que ces galères vont durer une dizaine de jours et que des épisodes surprises de pluie extraordinaires, nous en aurons trois. Ha ha ! Les mecs sont vernis…
Mais aussi dure et mémorable que soit cette traversée, nous jouirons du plus merveilleux cadeau que mère-nature puisse offrir : le spectacle de la vie. La vie qui éclot spontanément après des années d’enfouissement… Sous nos yeux, le désert va se parer de verdure.

C’est le lendemain soir, après une longue journée de vélo, que nous sommes à nouveau surpris par un épisode de pluie. Alaine & Alex, toujours fidèles, prennent les devants et installent leur véhicule au sommet d’une… « colline », un truc un poil plus haut que le reste, quoi. Matthew les suit de près, tout va encore bien quand il les rejoint. C’est de mon côté cette fois-ci que ça coince, je suis un chouïa à la traîne et la pluie ne se fait pas attendre… je vais payer cher mes cinq minutes de retard. Au fur et à mesure que les gouttes d’eau ruinent le boulot de séchage que notre bon père Soleil a fait ces derniers jours, l’océan de croûte se liquéfie de nouveau. Il me faudra pousser une demi-heure mon vélo dans la merde, tiens… ça m’apprendra à glandouiller à l’arrière du peloton.

On creuse une tranchée de drainage autour du 4×4, on déplie la remorque et on sort la feuille des scores… pour 48h de Rummikub en bonne compagnie ! Dans ce grand désert rendu inaccessible par la pluie, j’ai rarement été aussi isolé de ma vie. À des centaines de kilomètres de la première ville, sans signal, sans aide extérieure possible, sans l’expérience d’un environnement soumis à des pluies répétitives… notre excès de liberté pourrait vite virer à l’agoraphobie. Nous sommes tous plein d’inquiétude et d’interrogations face à la situation, nous ne savons même pas si nous pourrons sortir de là à cause de la montée des eaux dans les rivières éphémères… il faut parfois attendre des semaines avant que le drainage ne s’effectue de sorte à laisser passer des véhicules. Et pourtant, pas une seconde la bonne humeur de notre petite équipe n’est troublée. Les sourires sont larges, les rires sont francs, nous formons une vraie petite famille soudée le temps de ces quelques jours. J’ai tellement de gratitude envers ces personnes qui ont décidé de rester avec nous par choix, pour veiller sur deux fous au risque de finir enlisés avec eux.. Jamais je ne saurai trop les remercier…

J’avais, quelques jours plus tôt, à l’approche des 40 000 km de Matthew, lancé à mon compagnon un challenge un peu spécial. Un défi tout à fait dessiné pour lui : celui de pédaler une journée entière tout nu. Nudiste dans l’âme comme il est, je sais qu’il ne peut que sourire à cette idée, il se marre probablement rien que d’y penser. Mais de là à trouver une opportunité réalisable… nous savions tous les deux que ce défi était plus une blague qu’un vrai challenge. Sauf qu’aujourd’hui, l’opportunité rêvée, nous la tenons. Aussi incroyable soit-il, c’est bien ici que pour la première fois depuis le début de son voyage – il y a plus de 700 jours – il va pédaler une journée entière avec la certitude de ne croiser personne d’autre qu’un troupeau de vaches semi-sauvages. Ça n’arrive jamais une chose pareille ! Il y a toujours du monde à un moment donné, un village à traverser, quand ce ne sont pas la police ou les mœurs qui rendent la chose tout simplement impensable… Mais là, la piste est officiellement fermée, nous sommes encerclés par des rivières franchement décourageantes… et même en faisant de notre mieux nous sommes sûrs de ne pas faire assez de bornes aujourd’hui pour atteindre la première town.
Ha ha ! Je vous disais que notre moral était au beau fixe et que rien ne pouvait laisser transparaître la plus petite inquiétude face à une situation un tantinet précaire ? Et bien Matthew nous en donnera une preuve irréfutable, en attaquant la suite de notre épopée boueuse fier comme un coq et nu comme un ver !
Alaine lui tague même son kilométrage sur les fesses avant de commencer… Matthew est au top, aujourd’hui il vole comme un aigle.
La boue ne semble plus coller à ses roues, son vélo ne s’enlise plus dans les mares de boue, adieu les crises d’hypo et bonjour Liberté ! Je n’ai jamais vu un homme aussi rayonnant. Cul-nu en plein désert, il dégage à lui seul autant d’énergie que Mad Max et sa troupe de furieux. Je n’arrive pas à le suivre !

Enfin la rivière attendue est atteinte. Mon pote perd un peu de temps à s’y baigner en chantant, de quoi me laisser le rattraper. L’eau est bonne en plus. Il y a du courant mais comme annoncé par les anciens d’Oodnadatta, la rivière s’étale gentiment sur 500 m de largeur. C’est à peine si l’on se mouille jusqu’à mi-cuisse, juste de quoi nettoyer le 4×4 des copains : ça passe large. Victoire !
On apprendra une semaine plus tard que l’autre route, celle qui était plus directe, a vu le lit de la rivière monter de 0 à plus de 8 mètres de haut. Il faudra attendre au moins deux semaines avant qu’elle soit de nouveau traversable. Si ce n’est pas du bon karma ça !

Deux jours plus tard, nous arrivons enfin à la civilisation. Il nous aura fallu en tout 6 jours pour faire 200 km… Et nous sommes encore à 160 bornes de William Creek, la roadhouse que nous aurions dû rallier directement sans l’histoire de ce détour. Mais cette piste secondaire nous a fait tirer au sud-ouest et nous revoilà sur la route principale, plus exactement dans le bled de Coober Pedy pour les connaisseurs (car c’est connu !) Autrement dit, nous pourrions tout simplement laisser tomber cette histoire d’Oodnadatta track et ses paysages sublimes, son désert maintenant verdoyant, son lac salé et la chaîne de montagnes des Flinders Range qui mène en direction d’Adélaïde… pour se caler les fesses sur l’autoroute pendant 1000 bornes et s’assurer une fin de voyage des plus plates (dans tous les sens du terme). C’est d’ailleurs cette seconde option que retiendront nos Grey Nomads préférés, leur niveau de tolérance à la boue ayant légèrement grippé les roulements du 4×4 (pour ne pas dire qu’ils en avaient marre de perdre au Rummikub).
De notre côté… Et bien, hé hé… Les derniers exploits de Matthew lui ayant redonné du baume au cœur et la présence d’un shop à Coober Pedy nous permettant de nous offrir un méga craquage de chocolat pour fêter comme il se doit ses 40 000 km de bicyclette… Vous connaissez déjà la réponse. On y retourne !

Les 160 km de piste pour William Creek sont toujours officiellement fermés, et cette portion de piste est connue pour être beaucoup moins fréquentée. On va voir ce que cela donne ! Et puis de toute façon il n’y a pas 36 routes dans l’Outback, ici si tu loupes la bonne sortie, la prochaine peut bien être dans 200 km… donc on ne prend pas le risque de se priver d’une bonne dose d’aventure, et on prépare ce qui va être la traversée la plus éprouvante de tout notre voyage australien. Mais ça, on ne le sait pas encore… Matthew va me détester ! Ha ha ! On va bien se marrer…

A suivre…

Clem

Ce diaporama nécessite JavaScript.

5 réflexions sur “56. Un désert de boue

  1. Et ben alors…. Mosieur faisait son fainéant ! ou son timide qui ne sait pas écrire 🙂
    Ben ! ça fait plaisir de te voir repartir… ou continuer à écrire et à pédaler !!
    Allez mon gars… bon vent – de derrière si possible – !
    Profite et raconte nous…
    Côté Enfants Solidaires… ça roule toujours 🙂
    A bientôt l’ami
    Take care
    Alain Jens… un autre barjo dans le monde !!!

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s