59. Parenthèse

La côte nord-est de l’Australie apparaît, l’avion survole le littoral tandis qu’au loin la houle du Pacifique vient se briser sur la Grande Barrière de Corail, constellant l’océan de taches blanches. Notre impatience est à son comble, le voyage depuis Genève dure depuis 1 jour et 2 nuits. Il va nous permettre de découvrir un autre monde et par-dessus tout revoir Clément !

C’est de loin notre plus long déplacement. Les dernières heures de vol, nous ne savions plus comment soulager nos jambes. Enfin nous retrouvons la terre ferme et notre fils. Les retrouvailles se font à l’aéroport de Cairns. Clément a abandonné son vélo pour quelques mois et il nous entraîne fièrement vers le parking. Sitôt la porte du hall franchie, la chaleur nous tombe dessus. Ici, c’est l’hiver austral mais ça reste les Tropiques…

Le ciel est d’un bleu limpide, l’air sec, et il plane une atmosphère de station balnéaire dans la petite ville de Cairns. Nous la parcourons rapidement à bord d’un vieux 4×4 dans lequel Clément a investi suite à son lucratif passage dans la winery. Ce sera notre moyen de transport sur les pistes australiennes. Clément le revendra après notre départ, faisant ainsi l’économie d’une longue location. En effet, nous allons passer plus de cinq semaines ensemble et la vue de la bâche noire sur le toit nous réjouit le cœur, elle protège une tente de toit sous laquelle papa et maman dormiront…

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Une envie de dormir nous tombe d’ailleurs dessus alors qu’il n’est pas midi. Il faut résister aux effets du décalage horaire qui se fait d’autant plus sentir qu’il fait chaud et que Clément nous pilote sans que nous ayons à nous préoccuper de rien. Alors, sur une pelouse face à la plage, l’envie de piquer une tête entre les vagues s’impose comme une réaction énergisante !

Oui, mais pourquoi le bord de l’eau est-il désert ? Et où sont les baigneurs ? Dans des piscines ! Un peu en arrière de la plage. Des panneaux nous apprennent que les eaux du littoral sont fréquentées par le plus dangereux reptile de la planète : le crocodile marin. Ce charmant animal règne également en maître dans les eaux des estuaires qu’il peut remonter sur plusieurs centaines de km pendant la saison des pluies, allant même jusqu’à visiter des rues inondées ! Les eaux étant en général bien glauques, il est très dur à repérer et il peut patienter très longtemps avant de se nourrir de tout ce qui bouge et passe à sa portée. Le début de notre séjour va être émaillé d’histoires à faire préférer la montagne au plus acharné des nageurs… comme celle de la petite dame qui continue à promener la laisse vide de son chien en bordure de quai, ou celle du plongeur décapité dont le corps a été sorti de l’eau par un crocodile marin soucieux de s’assurer l’exclusivité de sa rivière… L’Australie, pays hautement civilisé, s’avère d’emblée comme une réserve à grosses bêtes d’allure préhistorique mais au statut d’animal protégé. Sans pour autant crier la nuit, nous aurons toujours à l’esprit l’éventualité du monstre tapi dans la moindre rigole, prêt à nous croquer les doigts de pieds jusqu’aux oreilles. Pour en finir avec le crocodile marin, il faut savoir qu’il atteint souvent les 4 mètres de long, parfois 6 et que ses petits camarades crocodiles d’eau douce figurent aussi à son menu, qu’il peut s’aventurer en mer à des dizaines de km des côtes et qu’un gros mâle sorti de sa rivière et déplacé par camion a accompli un voyage de plusieurs milliers de km par-delà le Cap York pour retrouver son territoire !

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A défaut d’être réveillés par un bain, nous le sommes par notre premier contact avec la conduite à gauche. Une circulation fluide permet à Clément de passer d’une route à l’autre sans avoir vraiment besoin de ralentir aux carrefours, ce qui nous colle au plafond de trouille tant il est difficile d’inverser ses habitudes. Et puis, tout se calme… une route à voie unique (pas de risque de rouler du mauvais côté), un fleuve côtier paisible, une riante pelouse et Welcome Home ! Nous sommes accueillis par Yvette et Eric, deux purs Australiens comme leurs prénoms ne l’annoncent pas. Nous allons passer 2 nuits chez eux grâce à la bienveillance de notre petit qui sait ménager ses vieux avant de les entraîner vers le bush brûlant. Clément est installé là depuis une dizaine de jours, pratiquant le Help-X. En clair, il donne un coup de main à des particuliers qui lui offre en retour le gîte et le couvert. Il a été rapidement adopté par Yvette et Uncle Rick qu’il a conquis par le charme de sa discussion. Nous découvrons que Clément est devenu un pro des échanges et de la communication. Les voyages forment la jeunesse et le bavardage en assure la richesse ! Il parle maintenant un anglais très fluide, il est loin le temps où J.P lui faisait réviser les verbes irréguliers sur les routes de Croatie… Et il sait s’en servir pour aller à la pêche aux renseignements ou captiver son auditoire qui découvre que ce jeune a traversé la planète de la France au Queensland à la force de ses mollets. Contre quelques heures de travail quotidien, Yvette cocole un petit Français tout content de rendre service à de braves gens. Il expédie rapidement ce qui lui est demandé et Yvette doit se creuser la cervelle pour trouver autre chose à proposer à Clément… et à Uncle Rick ! parce qu’en fait il est là, le souci d’Yvette. Son courageux mari a construit de ses mains un superbe catamaran qui peut défier toutes les mers du globe et qui barbote à côté de la maison. Bien ! ça l’a occupé plusieurs années et surtout ça l’a retenu auprès d’Yvette. Il a vogué jusqu’aux Philippines pour faire réaliser les boiseries et la peinture à moindre frais. Bon ! Il est revenu et Yvette lui a fait transformer le hangar-chantier naval en gîte de tourisme. Ok ! Maintenant le projet de voyage autour du Monde peut prendre forme. Oui, mais Yvette a appris à aimer son homme en temps que bricoleur de proximité… alors elle use et abuse du Help-X, faisant travailler des jeunes de passage. Et Uncle Rick, qui ne veut pas qu’il soit dit qu’il se la coule douce aide au travail, et le supervise aussi. On commence à renifler une petite odeur de voyage avec tour-opérateur pour la retraite du vieux pirate et de la douce Pénélope.

C’est la cata côté marin et le catamaran ne rit point.

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Clément, voyageur sans fil à la patte, ne fait que passer. Comment intéresser un jeune ayant une telle soif de découverte ? Que lui proposer de nouveau, d’inédit dans sa quête d’expériences ? Eh bien, sollicitons le voisinage, pense Yvette, avant qu’Erik le Rouge ne parle d’une petite virée à l’île de Pâques. Au programme donc : vol en ULM et apnée sur la Grande Barrière ! Le soir même, les deux vieux qui n’en demandaient pas tant se retrouvent donc aussi, chacun leur tour, avec un descendant d’Italiens bavard et allumé sur un engin vrombissant à survoler un paysage d’une beauté à couper le souffle. Une plaine couverte d’une jungle tropicale, séparée de l’océan par une chaîne de collines avec juste une ouverture parfaitement centrée pour que le fleuve qui serpente puisse s’échapper vers l’immensité parsemée d’îlots… Le moteur s’arrête laissant toute la place au bruit de l’air que l’on fend. Une longue descente en planeur nous berce alors que la nuit tombe. Un atterrissage en douceur et le jus sucré qui jaillit d’un morceau de canne que Clément nous glisse entre les dents. Wahoo !

5 heures du matin, réveil ! Il fait encore nuit lorsque nous rejoignons un autre catamaran. Daren, le capitaine, nous invite à rester en hauteur, la marche la plus basse, au niveau de l’eau, pouvant servir de plateau-repas aux prédateurs multi-crocs qui hantent nos discussions. Nous sortons de l’estuaire à marée haute. Il faudra attendre le soir avant de pouvoir le remonter avec assez de fond. Le Pacifique est calme et Daren mène le bateau au moteur. Passé un cap, il continue à la voile et se dirige vers un îlot qui se dessine au loin. Daren en profite pour nous parler de l’achat de son bateau, qu’il a fait sur internet. Il est allé en prendre possession sur la côte est du Mexique puis il a appris à naviguer ! Au retour, après le franchissement du canal de Panama, il a tout simplement traversé le plus grand océan du globe pour roder le voilier et son capitaine !

Bel exemple de confiance en soi et d’optimisme .

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L’îlot se rapproche. Il fait partie de la Grande Barrière de Corail. Nous apprenons que celle-ci est discontinue, formée de lignes d’îlots et d’écueils plus ou moins parallèles à la côte et parcourues de courants capricieux jusqu’à des dizaines de milles vers le large. Cap’tain Cook, le célèbre découvreur de la côte est de l’Australie s’était retrouvé coincé par mégarde entre le littoral, inconnu, et la Grande Barrière. Il avait fallu toute son habileté et sa patience pour parvenir à en extraire ses bateaux. Le récit de ses voyages fait d’ailleurs partie des lectures préférées de Clément, avec ceux de Magellan, Bougainville et autres bourlingueurs qui devaient voyager à l’époque autrement qu’à bicyclette.

Nous terminons l’approche de l’îlot sur un canot pneumatique. Après une courte marche sur la plage, nous pénétrons dans une minuscule mais véritable jungle. En quelques instants, nous oublions que nous sommes sur un confetti terrestre tant la forêt se montre dense et peuplée. L’ambiance vire au vert avec des odeurs mêlées de terre et de mer.

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Les oiseaux, les insectes, ne font aucun complexe et prospèrent comme s’ils étaient les rois du monde. Rapidement nous atteignons le point culminant sur lequel se trouve une tour de guet métallique. Elle nous permet de dominer très vite le couvert forestier et d’apercevoir le catamaran qui se balance entre les vagues. Nous profitons tous d’une vue paradisiaque, à part Daren qui garde les yeux sur son petit chien attaché à mi-hauteur de l’escalier.

 » –  Tu crains qu’il se sauve ? Il ne pourrait de toute façon pas aller bien loin !

  – Non, mais la dernière fois que je suis venu ici, j’ai vu un python assez gros pour manger mon chien ! « 

Les hommes ont été chassés du Paradis mais le serpent y est resté …

Place aux palmes/masque/tuba ! Dans une belle eau claire, nous céderons au plaisir de la plongée en apnée pour observer poissons et coraux sans réserve ni d’air ni de retenue. L’image de cette infime partie de la Grande Barrière restera gravée en nous comme tout ce qui nous fut offert pendant ces 2 premiers jours de folie.

Comme le Capitaine Cook, nous avions l’impression que l’Australie est un continent très vert. La réalité nous rattrapera dès que nous serons entrés dans les terres. 5 semaines de route ou de piste rouge et poussiéreuse, des distances énormes entre les points d’intérêt, des balades dans une nature aussi hostile qu’envoûtante, des vacances à l’économie parmi une population qui pratique le consumérisme à outrance, Rachel qui viendra nous retrouver et le regard des Aborigènes qui nous rendra invisibles.

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Au bord du lac Eyre couvert de sel à perte de vue, une petite zone de retournement perdue au bout d’une piste déserte et cabossée saura résumer l’esprit australien moderne de protection de la nature et des hommes. Là, au milieu d’une immensité parcourue par le vent, un panneau de sens giratoire nous indiquera qu’il convient de tourner dans le sens des aiguilles d’une montre avant de faire le chemin inverse… Pays d’extrêmes et de contrastes, l’Australie lève mille questions et on comprend pourquoi Clément s’y attarde. De Cairns à Darwin puis Adélaïde, il nous fera revivre une partie de son périple avec Matthew agrémentée de superbes bonus. Entre deux siestes dans le 4×4, il nous demande un jour de faire un arrêt si l’on croise des cyclistes. La chose étant fort rare, on ne risque pas de les rater. Effectivement, quelques heures plus tard, nous rencontrons Audrey, Canadienne à vélo, qui s’évertue à suivre Max, Autrichien juché sur une chose improbable. L’engin est né du croisement entre un cargo et une bicyclette ! Il a apporté une capacité de charge exceptionnelle – dans les 200 litres – elle a transmit la chaîne et les roues. Le vaillant pilote se trouve assis très bas alors qu’un coffre énorme le précède. Une petite roue se trouve à la proue et indique le cap.

Nous offrirons de bon cœur des fruits et légumes frais à ce couple en route vers le nord. Clément les avait aperçus à la winery et ils étaient restés en contact.

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D’un continent à l’autre, les cyclistes au long cours échangent informations et nouvelles. Certains se croisent un jour, d’autres pédalent ensemble quelque temps, d’autres encore font escale loin de tout ou au milieu des hommes avant de repartir, peut-être… Communauté insolite composée de solitaires connectés, le monde défile sous les roues de ces conquérants du ruban noir. Bien au chaud dans nos vacances, nous réalisons la profondeur de leur engagement et mesurons la force qui leur permet de briser le carcan. Respect !

Alain et Geneviève

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2 réflexions sur “59. Parenthèse

  1. Je suis contente de vous voir tous les trois. J’ai beaucoup apprécié les photos des animaux (les vôtres aussi, faites pas la gueule….) Allez j’attends la suite avec impatience. Gros bisous de Nana.

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