63. Follow the line

La tête dans les nuages, comme d’habitude, je rêve à la Nouvelle-Zélande. La tête dans les nuages, depuis l’école primaire, on me dit que j’y voyage. En vingt années, cela n’a pas trop changé. Mais aujourd’hui est un jour spécial, car aussi perché que je le sois, cette fois-ci je ne rêve plus. La Nouvelle-Zélande est en dessous de moi, et dévoile déjà ses premières courbes. De l’avion, je m’émerveille à l’avance de toutes les possibilités qui s’offrent sous mes pieds. La grande île du Sud. Un nom qui me fait encore frémir quand je l’écris aujourd’hui…
Est-il possible d’imaginer un endroit aussi idéal ? Fermez les yeux… Je vous pose le décor comme ça, entre deux turbulences.

Une chaîne de montagnes presque aussi grande et impressionnante que les Alpes. Mais ne vous contentez pas de la seule partie française, non. Prenez les Alpes entières, jusqu’à la Slovénie. Puis entourez cette chaîne d’une mer et d’un bel océan, avec marées et grands vents. Installez un climat tiède et pluvieux sur la côte ouest, et tapissez-la d’une végétation dense, drue, humide. Ses rivages déchiquetés par les tempêtes, sans cesse balayés par les embruns marins, lui donnent au premier abord un aspect inaccessible. Pas étonnant que le premier navigateur européen à avoir vu cette côte, l’explorateur Hollandais Abel Tasman, n’ait pas réussi à y accoster une seule fois… Plus au sud, il a entre-aperçu les grands fjords, alors qu’il venait tout juste de traverser l’étendue d’eau qui sépare la Nouvelle-Zélande de l’île qui porte son nom, la Tasmanie. Quelque 140 ans avant que Cook ne répertorie chaque méandre et baie du pays afin d’en cartographier les contours, il admirait déjà la région la plus mystérieuse de l’île. Le Fjordland, comme on l’appelle, est un grand territoire inculte et parfaitement sauvage, fait d’un entrelacs de bras de mer et de montagnes abruptes, d’îlots sortant des eaux pour s’élever droit vers les cieux, de forêts impénétrables qui tapissent les fonds de vallée et parfois de restes de glacier accrochés aux cimes. Personne ne vit là-bas. Non, le gros de la population, c’est à dire un petit million d’habitants tout au plus, vit principalement sur la côte est, de l’autre côté des montagnes. Face à l’Océan Pacifique, la partie est du pays jouit d’un climat plus doux, étale de grandes plaines à mérinos, et fait rouler de belles collines verdoyantes. C’est là que l’on retrouve les principales villes de l’île dont Christchurch et Dunedin, des colonies de lions de mer et de pingouins, un sanctuaire d’albatros… et parfois un petit vent frais qui vient du sud et qui rappelle que l’Antarctique n’est pas si loin.
Au nord de cette île, ajoutez encore quelques fjords. Mais cette fois-ci donnez-leur une échelle plus humaine et accessible. Juste assez pour en faire le lieu de prédilection des marins des environs et des amateurs de cabanes de pêche isolées face à la mer. Au nord, des vignes poussent. Ainsi que des pommiers, des actinidias et même des avocatiers. Il peut faire froid en hiver, d’ailleurs les sommets, jamais très loin, sont souvent enneigés. Mais le micro-climat maritime permet des cultures variées et attire des communautés alternatives de génies aux mains vertes qui renouent avec l’agriculture d’hier pour de meilleurs lendemains.
Et puis le centre… alors là les mots me manquent. Le centre révèle la plus formidable chaîne de montagnes qui soit. Longues de 1500 kilomètres, les Alpes du Sud s’élèvent à plus de 3700 mètres d’altitude. Elles restent proches de la mer tout en paraissant reculées. C’est le paradis des marcheurs, la muse des artistes, la porte des limbes pour les rêveurs… Une infinité de vallons et de sommets, tout juste parcourus par quelques vagues sentiers s’y frayant un passage entre les herbes hautes, à peine ponctués d’une poignée de cabanes de chasse et de chalets de randonnée. Cette île du sud est un appel à l’aventure d’autant qu’une douce brise vous caresse le visage comme une invitation à la découverte susurrée par Mère Nature.

 

Bon sang ! Je n’y ai pas encore posé le pied que je suis déjà tombé amoureux du pays. C’est que c’est tellement beau vu d’en haut. Et j’ai trois mois pour explorer tout cela. Trois mois de Visa, pour remonter du sud au nord, soit 3000 kilomètres pour les deux îles, puis faire du bateau stop pour prendre le large dans le Pacifique. La destination du capitaine qui voudra bien de moi sera la mienne !

Mais si j’ai pris l’avion seul, je ne vais pas rester longtemps solitaire. Deux coïncidences extraordinaires vont bouleverser – pour le meilleur – mes embryons de plans. Quelques jours avant de décoller, j’ai appris que Ludo, mon vieux pote de slackline, arrivait le même jour que moi en Nouvelle-Zélande ! La dernière fois que l’on s’est vus, c’était à l’île d’Oléron lors de ma petite virée d’échauffement autour de la France. On s’était promis de rouler un jour ensemble, et je crois que nous n’avons jamais été aussi près de réaliser ce souhait. Nous devons nous retrouver dans quelques jours, pour parler d’un possible projet à deux sur l’île du sud.
La seconde coïncidence, c’est qu’une bande de potes de l’époque où j’investissais chaque minute de mon temps libre à marcher sur une sangle dans les airs est en ce moment dans le pays pour faire des expéditions highlines. Comble de l’histoire, ils sont sponsorisés par Florent Berthet, le gars qui devait partir avec moi pour un certain voyage à vélo autour du Monde ! À l’époque nous avions créé un petite asso de développement de matos pour la skackline afin de financer notre projet. Mais comme le bougre s’est marié juste avant le départ, il a repris l’affaire à son compte et a continué de développer du matériel innovant autour de la pratique de la slack, pendant que je partais sans lui sur les routes. Trois ans et demi plus tard, je retrouve son matériel entre les mains d’une fine équipe de highliners prêts à poser des lignes dans tout le pays pour sortir un beau film sur le sujet. Et devinez où ils sont au moment où j’atterris à Queenstown ? À 10 kilomètres à peine de l’aéroport, posés dans un parc à évoluer gaiement sur des sangles ! Je les retrouve quelque temps plus tard, et les Ekiwibristes, comme ils se font appeler, me prennent dans leur équipe pour remplacer une collègue blessée. On va partir dans quelques jours gravir l’un des plus hauts sommets du coin dans l’espoir de poser une ligne au dessus d’un glacier… Nouvelle-Zélande, je pense que l’on va bien s’entendre !

 

 

Je me rends sur le lieu de rando à vélo pendant que les amis organisent un convoi de vans pour y transporter l’ensemble du matériel de montagne. Ah ! cette joie toujours renouvelée lorsque je pose les roues sur une route inconnue, à l’autre bout du monde. Je longe les rives du lac de Queenstown, la petite Annecy du pays, avec le plus merveilleux des soleils couchants. Au bout de quelques heures, les grands sommets enneigés, visés par notre expédition, apparaissent au fond de la vallée, encore éclairés par quelques rayons de feu… Rouler en été à des latitudes basses, quel plaisir ! Quand je m’arrête à 22 h, le soleil finit à peine sa course dans le ciel. Il n’y a pas de doute, je suis loin de l’équateur maintenant. Je n’en ai jamais été aussi éloigné depuis mon départ de France, en fait…

 

 

C’est donc ainsi que je me retrouve avec un sac à dos énorme, plein de sangles, de mousquetons, de mèches de perfo, de cordes, et de rations d’avoine ! On s’engage dans une virée de 4-5 jours en montagne afin de poser une skyline en milieu alpin (une highline de haute montagne). On équilibre nos sacs, on les pèse, on liste tout l’équipement, on défait les sacs, on rajoute des trucs, on leur trouve une petite place… Ça y est, nous sommes partis.

Nous attaquons par un secteur qui me paraît étrangement familier. Je bascule d’un coup dans une autre dimension. C’est la Grande Vallée où chevauchait Gandalf pour rallier l’Isengard dans le premier opus du Seigneur des Anneaux ! Ah oui ! Toutes les scènes extérieures de la trilogie ont été tournées ici ! Pour le fan passionné que j’étais, ça me ramène à de beaux moments d’adolescence. Les Monts Brumeux, les forêts de la Lothlórien, les plaines du Rohan … je connais déjà le coin par cœur en fait, ha ha !
Maintenant j’ai un peu l’impression de porter sur les épaules le fardeau des membres de la Communauté de l’Anneau.

Lorsque je pratiquais la slack, les missions highlines n’étaient pas si compliquées… il faut dire que nous posions des lignes de 50 mètres de longueur, au début. Mon record personnel fut  de 70 mètres, alors qu’en France les copains ayant franchi la barre des 100 m se comptaient sur les doigts d’une main. Le record du monde, lui, était de 280 m autant que je m’en souvienne. Aujourd’hui, presque quatre ans après, la donne a bien changé. Les collègues ne posent rien en dessous de 200 m, et le record mondial est passé à 1000 m, puis à 1600 m, et plus récemment à 1900 m de longueur… C’est une tout autre échelle, que des modifications dans la façon d’installer les lignes ont permis d’atteindre. Elles sont beaucoup moins tendues aujourd’hui, plus molles. Ce qui nous terrifiait à l’époque ! Mais qui s’avère, avec un peu d’entraînement, bien plus stable pour progresser sur de longues distances. Autant dire qu’après une si longue absence, et sans jamais avoir pratiqué la slack de cette façon plus détendue, je m’estimerai content de pouvoir simplement me lever dessus…
Malheureusement, la vue depuis la vallée nous a fait mal juger les possibilités d’installation de la ligne. Ce que nous pensions être dans l’axe d’une crête et à l’aplomb d’un glacier à 2800 m d’altitude, était en fait sur plusieurs plans trop éloignés les uns des autres et sur un rocher des plus péteux. C’est le jeu quand on part sans repérage… avec 30 kilos sur le dos. Nous rentrons donc bredouille avec nos sacs toujours aussi lourds, contrairement à des chasseurs qui au moins les baladeraient vides. Mais avec la fierté d’avoir gravi cette magnifique montagne de la quincaillerie plein les poches ! Et très honnêtement, j’ai du mal à considérer cette sortie comme étant un échec… car des échecs comme ça, j’en prendrais bien tous les jours moi ! D’ailleurs quelques images valent mieux qu’un long discours. Les collègues Ekiwibristes ont écrit un chouette article au sujet de cette virée. Jetez-y un coup d’œil, ça vaut le coup !

https://ekiwibristes.wordpress.com/2018/06/26/mont-earnslaw/#more-425

 

 

De retour sur Queenstown, les gars ont un autre projet en tête. Quelque chose de moins engagé, de moins haut et de plus réalisable, mais qui devrait satisfaire les envies de chacun en terme de vertige et d’atmosphère. On nous a parlé d’un lac de montagne au fond d’une cuvette bien en altitude dans le Fjordland. Une sortie de repérage au préalable devrait nous éviter un autre faux départ. Concrètement, à vol d’oiseau ce n’est qu’à 20 kilomètres du Mt Earnslaw dont nous rentrons tout juste. Pour y aller à pied, ce serait une trotte de 75 kilomètres à travers une magnifique chaine de montagnes où l’on peut faire plusieurs des treks majeurs du pays. Mais par la route – et c’est là que toute la différence avec les Alpes d’Europe apparaît – par la route, il nous faudrait faire un détour de 335 bornes pour y aller. Que voulez-vous ? Il n’y a personne dans ce pays ! Alors les accès sont rares et la grande majorité des vallées restent inaccessibles aux véhicules – pour notre plus grand bonheur à tous, s’entend ! C’est bien pour cela que je tombe amoureux du pays, d’ailleurs. Mais ça choque au début, d’ouvrir une carte et de s’étonner de n’y trouver aucune route. Il faut marcher, c’est tout. C’est un pays de randonneurs, comme je vous le disais.
Alors l’équipe se scinde en 3 groupes de sorte à explorer 3 trails différents et tenter de repérer des lignes accessibles en montagne (un seul de ces groupes allant au lac mentionné ci-avant). Je fais équipe avec mon vieux pote Ludo, sa copine Sophie et Nico, le basejumper de la troupe. Ma bonne vieille bicyclette peut se la couler douce dans un van, nous, on se lance dans une magnifique rando à quatre autour du Greenstone et du Caples track.

 

 

Si je vous dis que j’ai grandi dans les Alpes, élevé au bon air des montagnes par des parents qui m’emmenaient batifoler dans les alpages au milieu des fleurs, et qui m’ont légué leur passion des sommets… Vous comprendrez peut-être pourquoi j’ai tant aimé passer du temps à cheminer dans ces vallées. Qu’elles sont belles ! Sauvages, boisées, fleuries, c’est un émerveillement de chaque instant. Tout est fait ici pour se complaire en harmonie avec Dame Nature. De petits chalets sont éparpillés de part et d’autre dans le massif afin d’y abriter les marcheurs. Les chemins principaux sont très bien tenus et respectueux des écosystèmes fragiles, mais pour les adeptes de l’aventure il y a aussi une foule de petites sentes des plus discrètes qui serpentent entre les buissons… Et surtout, quel grand moment de liberté ! Comme elle est loin l’Asie où le moindre parc national doit être parcouru avec un guide et où chaque cascade dévoile son parking, ses vendeurs de babioles et sa taxe d’entrée. C’est dans cette ambiance « touristique » que j’ai vécu les 3 dernières années ! Alors je jouis du plaisir de parcourir cette immensité avec pour seule contrainte le souci de la nourriture à emporter dans le sac à dos… et bien sûr notre toute naturelle humilité face à la Nature. Quel bonheur ! Ajouter à cela la présence d’un vieux copain avec qui l’on doit impérativement refaire le monde et organiser un voyage à vélo, ainsi que de nouvelles personnes à côtoyer… Ce sont des moments qui ne devraient jamais s’arrêter. En fait, on devrait tout faire pour qu’ils se produisent le plus souvent possible. En faire une priorité. Bien avant le travail ! Ça ne coûte rien, et ça fait tellement du bien. Ce n’est pas ça, vivre ?

 

 

Vous allez me dire qu’étrangement sur mes photos il fait toujours beau et que ça a l’air facile, même si vous vous doutez que ça ne doit pas être rose tous les jours… Et bien pour être honnête, même la pluie ici est un régal. Une surprise à part entière qui nous est offerte par les montagnes (surtout quand cette pluie est vécue depuis l’intérieur d’une petite hutte bien chauffée). Car le Fjordland, c’est environ 8 mètres de pluie par an. Alors quand ça tombe, je ne vous fais pas un dessin, c’est la vallée entière qui passe sous la douche ! L’eau froide des sommets dévale les pentes, des cascades apparaissent de toute part, les lits de torrent à sec se remplissent en un éclair… C’est un spectacle grandiose. En comparaison, même le Fer à Cheval de Sixt ferait pâle figure !
Nous en avons une belle démonstration juste à la fin de notre trek, au moment de retrouver les autres. Il nous faut attendre deux jours au chaud dans un gite du CAF Néo-Zed avant de pouvoir se lancer dans notre nouvelle expé, celle du lac en altitude que Julien vient de repérer. D’ailleurs, il a encore sorti sa plume pour nous en faire une belle petite description que je vous laisse retrouver ici.

https://ekiwibristes.wordpress.com/2018/07/27/bienvenue-dans-les-darran-mountains/#more-353

 

 

De mon côté, c’est une vraie révélation. C’est la première fois que je me retrouve devant une highline de 250 mètres. La flèche est gigantesque, je tremble rien qu’à l’idée de devoir m’asseoir dessus… 4 ans sans slacker, je ne vaux plus rien ! J’ai tout perdu, c’est sûr. Mais la journée est trop belle, et l’adrénaline monte dans mes veines jusqu’à me pousser littéralement dans le baudrier : il faut te lancer, Clément !
Et à ma grande surprise… ça tient. Je me lève, et ne tombe pas directement comme un paquet de nouilles glissant entre deux baguettes chinoises. Je me lève sur la slack et j’y reste. Un pas, deux pas… toujours là. D’anciennes sensations se réveillent, d’autres toutes nouvelles les bousculent, nées de cet arrachement inhabituel. C’est incroyable. Je marche ainsi une dizaine de mètres dans le vide avec tout ce tohu-bohu intérieur avant que mon palpitant ne lâche, les pulsations dans les membres hurlant de cesser cette folie.
Wahou… C’est l’extase ! Je vole ! Gesticulant dans mon baudard au-dessus du lac, je suis heureux de pendouiller tout à mon aise…

 

 

Une petite virée en solitaire vers le sommet le plus proche me dévoile mon premier fjord, le Milford Sound, le plus connu d’entre eux. Le seul qui soit accessible en voiture, après 200 kilomètres de cul-de-sac. Dans quelques jours, c’est de là que je commencerai mon petit périple à bicyclette, vers la pointe extrême sud. Les Ekiwibristes, eux, vont s’en aller dans une tout autre partie du pays continuer leur expédition. Dans un mois environ, j’ai rendez-vous avec Ludo à Queenstown. D’ici là, il se sera procuré un vélo pour s’attaquer avec moi à la partie nord de l’île. Joli programme en perspective ! Ça ne tiendra jamais dans les trois pauvres petits mois de mon Visa mais je crois que c’est pour de bonnes raisons. Enfin, nous n’y sommes pas encore, et pour l’heure je dois me dépêcher de rentrer au campement. Il ne faudrait pas que je me fasse surprendre par la nuit à cette altitude, la tête encore perdue dans les nuages…

Clem

 

 

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