66. Recettes à bicyclette

Que peut bien manger un cycliste qui passe son temps à rouler à travers pays et continents ? Lorsque quelques locaux réalisent que je n’ai pas commencé à pédaler le matin même, ni la semaine dernière, mais bien il y a plusieurs années… l’une des interrogations qui rompt spontanément l’état de semi-hébétude mêlée d’excitation de mes interlocuteurs est de savoir comment j’ai pu m’alimenter pendant tout ce temps.
‘–Tu dois avoir une diète super stricte, comme les sportifs de haut niveau, non ?’
‘–Des glucides et des protéines en masse, c’est là le secret, n’est-ce pas ?’
‘–Je parie que tes sacoches sont pleines de barres céréales, de Snickers et de gels survitaminés !’
Et des fois des remarques qui relèvent d’un imaginaire un tantinet préhistorique, comme si le monde était encore un vaste terrain de jeu pour chasseurs-cueilleurs en vadrouille.
‘–Tu chasses des bêtes sauvages ? Tu pêches au harpon ? Tu manges des racines ?’

C’est bien beau la chasse, mais… y’a quoi à trucider là ? En trek à plusieurs jours de marche de la première route.

La réalité est loin de tout cela. Elle est beaucoup plus simple aussi : j’essaie de faire au mieux avec un budget limité, la découverte de la cuisine locale, la disponibilité des denrées alimentaires et surtout leur apport nutritionnel. Donc en fait, il faut quasiment revoir le tableau à chaque pays en s’adaptant aux nouvelles conditions.

Entre l’Inde et ses thalis végétariens sublimissimes à 1 $, et l’Outback australien où le prochain shop – à 200 kilomètres – ne propose que des burgers-frites décongelés à 25 balles pièce… il faut jongler. En Asie, je ne cuisine quasiment jamais, les petits restos et la street-food locale sont déments, variés et parfois non dénués d’un certain sens de l’aventure… sans compter l’omniprésence de fruits toujours plus délicieux à portée de main. Tandis que dans l’Outback, j’embarquais avec moi plusieurs semaines de rations d’avoine, de pâtes et de riz pour tenir la traversée du désert, seuls produits abordables dans ce coin du monde. La tentation de grignoter des petites choses sucrées à longueur de journée dans le premier cas n’en fait pas un modèle exemplaire, et le manque de produits frais et de micronutriments dans l’Outback australien est catastrophique, soyons honnêtes.

Sur les hauts plateaux du Ladakh, il n’y a parfois rien d’autre à manger que ce que produisent les nomades de la région, à savoir de la tsampa (une farine d’orge complète assez grossière, que l’on mange crue après l’avoir un peu hydratée), du beurre de yak rance, et quelques abricots secs durs comme du bois. C’est délicieux. Surtout quand il n’y a que cela au menu du mois !
Dans les pays chers, le gaspillage alimentaire fournit une large partie de mes calories quotidiennes, pour ne pas dire qu’il me nourrit plus que de raison. Jouer le jeu du glanage, c’est choisir de manger ce que l’on trouve, plutôt que ce que l’on veut. Ce qui rend ma diète des plus… aléatoires ! Tout en me faisant découvrir un tas de choses que je n’aurais jamais – vraiment jamais – achetées en temps normal. Les expériences culinaires vont bon train dans ces cas-là.

En conséquence de quoi, je suis parfois végétarien (Inde), parfois sans lactose (Asie du Sud-Est), ou sans gluten par la force des choses (vive le riz en Asie !), ou encore totalement omnivore et même plus, quand il s’agit d’honorer un ragoût de chien, des écureuils à la broche ou des moineaux frits dans l’huile par les mains attentionnées de mes hôtes.

La plage de Wharariki, ou le fond d’écran de Windows 10

Les atouts du voyage à vélo et le fait de vivre en quasi-permanence loin de tout lieu touristique, me donne l’avantage de l’accès à une nourriture la plupart du temps authentique, cuisinée par des locaux pour les locaux. Alors autant ne pas se priver. Quand se présente l’opportunité de partager un repas chez l’habitant (c’est pour moi l’un des côtés les plus précieux de cette aventure), je ne saurais refuser un de leurs petits plats sous prétexte d’une diète quelconque. Choix personnel totalement assumé face au plaisir de découvrir de nouveaux mets partagés.

Ces deux derniers mois, passés en Nouvelle-Zélande, j’ai décidé de me lancer dans une nouvelle expérience, celle du crudivorisme. L’abondance de fruits sauvages et mon attirance assez limitée -et déjà bien dépassée- pour la gastronomie à l’anglo-saxonne m’ont poussé à franchir le pas et à me lancer dans une diète 100 % crue. Fruits, noix, huile d’olive ou de coco et légumes à volonté. Terminés le pain, les pâtes, le riz… Adieu céréales et légumineuses, finis les produits animaux à de rares exceptions près, et pas de cuisson en général, même pour les légumes. On va voir comment ça se passe ! J’essaie aussi de caler par là-dessus un petit jeûne intermittent où grosso-modo, je repousse le plus tard possible mon premier repas de la journée. Ni eau ni nourriture au réveil, j’attends simplement de réellement ressentir la faim avant de me boulotter quelques fruits (entre 10 h et 13 h selon les jours), ce qui m’offre un petit jeûne d’une quinzaine d’heures par jour. Ce n’est pas extraordinaire, mais c’est un début.

Je ne vous cache pas que partir faire des treks de plusieurs jours sur une bicyclette des années 80 là où il faudrait un bon VTT, avec une douzaine de kilos de pommes, de kakis et de feijoas dans les sacoches… ça n’aide pas. Je suis un peu à la traîne sur Ludo, ha ha !
Mais je vous garantis que le jeu en vaut la chandelle ! Il n’y a rien de plus satisfaisant que de ressentir la simplicité et la beauté de la vie qui s’exprime en chacun de nous. Comment quelques privations peuvent nous rendre plus forts, comment la déconstruction de notre modèle social lié à l’alimentation est fascinante, et réaliser peu à peu comment ce même modèle est bourré de préjugés grotesques. En bref, comment ce que l’on mange affecte nos vies. À tout point de vue ! Maladie, force physique et mentale, clarté d’esprit, apaisement… cette expérience m’a réellement fait comprendre à quel point nous sommes influencés par notre estomac qui ne s’appelle pas le deuxième cerveau pour rien.

J’ai ainsi vécu deux mois dans la peau d’un crudivore. Le premier mois s’est passé à faire du vélo avec Ludo dans les coins les plus merveilleux de la Nouvelle-Zélande, et le second plus relax à faire quelques petits treks dans les alentours avec des amis. Ça a vraiment bien marché et j’ai envie de continuer à l’avenir.

Le coin nord-ouest de l’île du Sud, dans les environs de Takaka et de Motueka, est un vrai paradis de jardins et de vergers. Beaucoup de communautés alternatives se sont installées et prospèrent dans la région. Ça va du groupe de hippies qui vit à la cool dans la nature, à des éco-villages composés d’habitats hétéroclites où l’on se partage un morceau de terre à cultiver, jusqu’à la communauté religieuse qui gère avec rigueur un vrai potager bio. En bref, des gens qui repensent le système en profondeur et reviennent à des valeurs simples et naturelles du vivre ensemble. D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’avoir un pied dans l’une de ces communautés pour ressentir que la majeure partie de la population adhère et soutient ce mode de vie plus proche de la nature. La région toute entière semble être profondément impliquée dans cette transition écologique.
Comme notre aventure à deux avec Ludo touche à sa fin, une petite pause dans le coin me fera le plus grand bien. J’ai renouvelé mon Visa pour 3 mois et manqué la saison de départ des bateaux pour l’Asie du Sud-Est… et je n’ai pas trop de plans pour la suite.

Par chance, il y a des disciples de Hare Krishna qui proposent du volontariat chez eux. Je vais y passer une dizaine de jours, histoire de changer un peu de rythme et de réfléchir à la suite tranquillement. C’est mon premier contact avec des gens de cette religion, mais leurs principes sont si proches de l’hindouisme que l’on pourrait les confondre à première vue. Ils font pousser fruits et légumes bio selon des méthodes védiques de l’Inde ancienne, sont végétariens et même presque végans si l’on exclut l’usage du lait de leurs vaches sacrées (qui vivent en liberté jusqu’à leur mort naturelle). Et comme ces gens sont des adorateurs de Krishna, l’unique véritable dieu du Panthéon hindou de leur point de vue (quand ce dernier compte des milliers de divinités), ils se doivent de rester en permanence dans un état proche de la méditation. Disons plutôt qu’ils vivent de manière à pouvoir entrer en méditation à n’importe quel moment. De vrais yogis finalement. C’est entre autres pour cela qu’ils fredonnent ou chantent «Hare Krishna» en permanence et qu’il y a toujours un transistor à portée d’oreilles pour embarquer le groupe dans une ambiance de fête à l’indienne sur fond de tambours et de «Krishna-Krishna» répétitifs.

Je vous invite d’ailleurs à lancer ce petit son pour bien vous mettre dans l’ambiance des cuisines :
Leur yogi-attitude se traduit également par une absence totale de produits excitants pouvant affecter le corps ou l’esprit, comme l’alcool, le café, le thé, et même… le chocolat (ça c’est dur) qui contient malheureusement de la caféine. L’ail, l’oignon ainsi que les champignons et levures sont de même proscrits pour des raisons un peu moins directes.

Ça a l’air un peu raide comme cela… je l’avoue. Mais en réalité le divin délice de la gastronomie védique vous fait bien vite oublier ces petits désagréments. Imaginez une seconde que chaque aliment que vous cuisinez provient exclusivement de votre jardin, et que vous ne le préparez pas pour vous, mais pour Dieu. Autrement dit, que chaque plat sera offert à Krishna avant d’être distribué dans la communauté. Ça en jette quoi, faut pas se louper. Quand tu voues ta vie au culte de Dieu à qui tu offres ta nourriture chaque jour avant de la consommer toi-même… il y a de quoi se mettre une céleste pression. Tu joues ta réincarnation à chaque pincée de sel, mon vieux !

Alors chaque curry, chaque dal, la moindre préparation à base de paneer ou de ghee maison, les pakoras, les samosas, les chapatis… tout est préparé à la perfection. Donc, pour faire court, on passe nos matinées à mitonner les meilleurs plats indiens pour ce mystérieux Krishna et la trentaine de membres de la communauté se régale des restes… Et le dimanche soir nous cuisinons pour tous les gens de passage qui veulent bien venir chanter quelques Hare Krishna autour d’un bon repas. Porte-ouverte et festin gratuit une fois par semaine pour tous les badauds du coin. Généreux les petits gars !

Au fait, ai-je précisé que pas un seul des membres de ce petit club n’est Indien ? Ils sont tous Kiwis, bien blancs et sans aucune relation avec le fameux sous-continent. Disons qu’un jour la lumière les a frappés, et qu’ils ont embrassé avec ferveur ce culte hindou.

L’autel du fameux Krishna

À côté de ça, on bosse dans l’immense jardin, on vend les fruits nés de notre labeur au marché local, et on tient dans le village un petit café-resto aux saveurs védiques. Moi qui voulais une pause pour m’éviter un burn-out de trek et de bicyclette, je suis servi ! Et inutile de vous dire que j’ai mis entre parenthèses mon régime crudivore. J’aime bien les expériences nouvelles mais je ne suis pas maso pour autant. Mes papilles sont formelles, la cuisine indienne reste la reine des gastronomies !
Ceci dit, j’en profite quand même sur la fin pour tenter quelque chose de nouveau en matière de jeûne. Encore un truc que j’aime bien, le jeûne. Rien de tel pour se remettre d’aplomb. C’est comme si je ré-étalonnais corps et mental ensemble pour repartir sur de bonnes bases. Cette fois-ci, je vais tenter quelque chose de différent : le jeûne sec. Trois jours sans nourriture, ce n’est pas extraordinaire mais sec, ça change tout. Sec, ça veut tout simplement dire sans eau non plus. Rien, absolument rien, ne doit entrer par ma bouche pendant les trois prochains jours. Défi.

Quelle idée ? vous allez me dire. Oui, c’est sûr… présentée comme ça la chose paraît aussi peu rassurante qu’agréable. Mais quand j’ai commencé à me renseigner sur la cuisine crue, je suis vite tombé sur des sujets comme celui-là. J’étais déjà un adepte du jeûne à l’eau depuis longtemps, mais je n’avais jamais pensé à le pousser à l’extrême. Tout simplement car je pensais comme tout le monde, qu’après 3 jours sans flotte, on finissait à l’article de la mort, rabougri comme un bout de saucisson oublié dans le placard. J’ignorais que le corps est capable de créer de l’eau en cas de manque par la métabolisation des graisses. De la même manière que notre stock de graisse peut être utilisé pour générer des calories, il peut aussi nous apporter la juste quantité d’eau nécessaire au bon fonctionnement du corps qui jeûne.

Ces deux derniers mois, j’avais déjà remarqué que mon régime de crudités me permettait de ne presque plus boire d’eau. En réalité si ! je buvais, et même beaucoup, mais sous la forme de fruits. Je mangeais mon eau si vous voulez. J’ai réalisé que la majeure partie de l’eau que l’on boit habituellement est consacrée à la digestion même de certains aliments : pain, riz, pâtes, céréales et légumineuses, viande en tout genre… Tout cela largement arrosé de sel qui appelle lui aussi beaucoup d’eau. Si vous ajoutez à cela que ces produits séjournent jusqu’à 6 heures dans notre système digestif avant de le quitter, alors que les fruits et légumes gorgés de leur jus n’y restent pas plus de 30 minutes… vous comprendrez pourquoi un crudivore ne boit presque jamais. Ma seule nourriture dense à ce moment-là était des graines et des noix que je prenais crues, non salées et que je faisais toujours tremper. Les fruits qui venaient avec suffisaient amplement à hydrater le tout.
C’est grâce à Ludo que j’ai pris conscience de cela. Comme il ne suivait pas la même diète, il était obligé de remplir ses bouteilles régulièrement alors que je restais sans boire une goutte pendant trois, quatre… cinq jours parfois et que nous faisions jusqu’à 100 km de vélo par jour ! Je dois préciser qu’il faisait froid et que je ne transpirais presque pas.
Ses réflexions faites, quelques podcasts visionnés sur le sujet, ainsi que la rencontre avec un des adeptes du père Krishna ayant fait un jeûne sec de 12 jours ont eu raison de ma curiosité. Je me lance alors dans une nouvelle aventure intérieure.

Honnêtement, passées les premières appréhensions, l’expérience s’avère une vraie réussite. Une fois de plus… quel bonheur de se sentir frais et autonome, en pleine forme, après trois jours sans avoir rien avalé. Et sans arrêter de cuisiner pour tout le monde ou d’arracher épinards et panais toute la matinée ! L’apaisement et le contrôle, venus directement des tripes plutôt que d’une concentration intense. Ça, c’est une véritable expérience.

Alors merci à vous, amis Kiwis à l’âme mystique. Merci pour votre hospitalité. Merci d’ouvrir les portes de votre temple au vagabond de passage que je suis. Comme vos confrères indiens, votre cœur est grand !

Il est déjà temps pour moi de reprendre la route. Cette dizaine de jours de repos m’a permis de prendre du recul et de penser à la suite du voyage. Je vais prendre la direction de l’Île du Nord afin de remonter jusqu’à Auckland où je pourrai retrouver une amie de Saint-Etienne, avant de m’envoler pour l’Asie du Sud-Est. Mais pour l’heure, j’ai quelques projets ébauchés avec Ludo à achever seul. De belles vallées inhabitées m’attendent en même temps que les premières neiges. La perspective de quatre ou cinq jours de traversée au milieu d’une chaîne de montagnes fermée à tout véhicule en cette saison me pousse une fois de plus à quitter un petit confort naissant. Je serai tout seul là-bas. Mais ne vous inquiétez pas, mes sacoches sont pleines de pommes, betteraves et carottes védiques. Ça va carburer plein jus!

Clem

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