70. Par-delà le Mékong

Il est temps de reprendre le vélo. Après deux mois de pause avec Rachel plus deux avec mes parents, les jambes me démangent ! Quatre mois de flânerie, sac au dos, à visiter l’Asie du sud-est, si ce n’est pas du luxe, ça… Il y reste beaucoup à faire cependant, car les deux approches sont si différentes selon qu’on parcourt la région à vélo ou en bus, que ce sont presque deux mondes opposés que l’on découvre. Chaque façon de voyager a ses avantages et ses points faibles , mais s’il est une chose que je ne regrette pas de ne plus entendre, ce sont les Moi, j’ai visité toute l’Asie du sud-est en deux semaines ! ou les tragiques Bangkok ? Ouais, déjà fait. En 48h, j’avais tout vu. Le genre de discussion entre backpackers à l’accueil d’un hôtel ou devant une gare de bus qui me donne envie de disparaître à chaque fois. D’autant plus que tout le monde visite les mêmes endroits, se recroise inévitablement les jours suivants – même à des centaines de kilomètres de là – entamant sa discussion par un Alors, vous avez fait quoi, vous ? pour la conclure inlassablement du fameux… C’est pas vrai ?? Nous aussi !

Un peu à l’image de la métaphore du roi et des aveugles qui doivent lui décrire un éléphant, celui qui parcourt la partie touristique d’un pays en effleure une certaine réalité – peu authentique mais tout de même bien présente – tandis que le voyageur qui l’évite découvre une autre face de la bête. Et cette dernière est parfois tellement différente qu’il est dur d’imaginer que les deux parties sont l’expression d’un même tout. Cependant, il ne faudrait pas s’arrêter à ces seules approches, car il y a bien d’autres façons pour explorer, vivre, expérimenter… ou fuir un pays.

Visiter une région accompagné par un local qui vous emmène à la recherche des souvenirs de son enfance, par exemple, est pour moi la promesse d’un voyage 5 étoiles. Passer quelques mois dans un coin perdu à travailler pour une ONG apportera certainement une expérience très positive. Trouver un boulot sur la capitale, voyager pour les affaires, ou se trouver un nid douillet pour laisser couler les mois d’hiver de sa petite retraite… sont autant d’expériences variées pour dévoiler les facettes d’un même pays. J’ai beau préférer le vélo, le sac à dos apporte une perspective que je ne vois habituellement pas, et qui ajoute mine de rien un regard nouveau à ma conception de l’éléphant d’Asie !

Je suis donc à Phnom Penh, et il est grand temps de reprendre le large ! Phnom Penh… quelle drôle de ville ! Dans le genre multifacette, on ne fait pas mieux. Entre les ghettos et les gratte-ciel,  les armées de tuk-tuk et les 4×4 de luxe… j’ai bien du mal à assembler les multiples pièces du puzzle. Le salaire moyen du pays tourne autour des 200 $ par mois (pour ceux qui ont la chance d’en toucher un), mais je n’ai jamais vu autant de SUV sur les routes. Les employés de banque mangent à la pause de midi un repas à 1 $ sur le trottoir tandis que 300 Rolls-Royce circulent dans la capitale. Ici, ce n’est pas un gouffre qu’il y a entre les riches et les pauvres, c’est la Fosse des Mariannes. Mais tous vont porter leurs offrandes au même vénéré Bouddha, dans une minuscule pagode entre le Mékong et le Palais-Royal.

À 10 kilomètres de la ville, on trouve d’un côté les usines où se fabriquent les vêtements de nos marques préférées, et de l’autre les quartiers des nouveaux riches. Des micro-villes taillées sur mesure, entourées de hauts murs et gardées par une milice privée qui verrouille les entrées. À l’intérieur, tout est calme. Les allées sont larges, de jeunes arbres poussent le long des rues, et de jolis parcs permettent aux bambins surprotégés du quartier de s’amuser sous haute surveillance. C’est dans l’un de ces quartiers neufs que mon vélo attend sagement le départ. Ne me demandez pas comment il s’est retrouvé là… Toutefois les temps sont durs pour les nantis depuis que le salaire moyen des ouvriers de l’industrie textile a outrageusement bondi de 170 $ à 182 $ par mois. Les partenaires occidentaux ne vont-ils pas déménager vers un pays plus compétitif ?

Éloignons-nous encore un peu, maintenant. À 20 kilomètres de Phnom Penh s’étendent les premières rizières et leur mêle-lit mêle-l’eau de canaux et de digues, recouverts de taudis sur pilotis. Au-delà, c’est le Moyen-Age. Des gosses qui jouent nus dans la boue, des cabanes flottantes qui bougent au rythme des moussons, des chars à bœufs et des pêcheurs qui tissent leurs filets à la main… Bienvenue dans le Cambodge d’hier.

Je passe une semaine à sillonner les petites routes du pays en direction du Vietnam. C’est incroyable. J’ai rarement parcouru une région autant marquée par les disparités. Vous avez une autoroute bien entretenue avec des ponts sur le Mékong dignes des plus beaux ouvrages d’art français, au milieu de rizières cultivées par des hommes et des femmes qui récoltent le riz à la faucille. Au terme d’une vie entière de labeur, pourront-ils s’offrir une mobylette d’occase pour franchir les ponts ?

Ce n’est pas une reprise facile. Il y a quelque chose qui cloche dans ce pays. Quelque chose de bizarre et d’illogique dans ce que je vois le long des routes et qui me dérange trop pour que j’apprécie le voyage dans les premiers temps. C’était tellement mieux présenté depuis le balcon de nos petites guesthouses, entre la visite d’un temple et un tour au marché local. C’est incroyable comme les destinations à touristes ont remodelé leur propre environnement pour mieux coller à nos attentes… On est dépaysé en venant ici, mais les locaux le sont presque autant quand ils assistent à des bouleversements censés rendre leurs propres vies plus authentiques. Ça me fait une bonne claque de patauger soudain dans le monde réel. Je me sens comme trompé. Mais l’engouement pour mes rêveries en solitaire sur de jolies pistes cambodgiennes reprend vite le dessus, et je retrouve le moral rapidement. Il me faut toujours quelques journées d’adaptation entre deux phases différentes. Et puis je me réconcilie avec moi-même, pour ne saisir que le meilleur à venir.

Le Vietnam est un autre monde. Un monde où le progrès a déjà débordé des jardins suspendus des plus privilégiés, pour coloniser champs, vergers et villages entiers. C’est toujours étonnant de voir comme une ligne imaginaire tracée sur une carte et dans l’esprit des gens peut à ce point faire changer le paysage du tout au rien. Moi qui m’attristais pour les petits fermiers qui n’avaient pas droit à leur scooter, ici je suis verni. Je me dirige d’ailleurs vers la capitale mondiale du deux-roues ! J’ai nommé : Saïgon. Ville monstre d’Asie pesant ses 9 millions d’habitants… pour la bagatelle de 8,5 millions de scooters. Ne me demandez pas comment c’est possible, ici les mômes ne restent pas longtemps dans les poussettes ! Bienvenue dans le monde de… demain ? Fini les bagnoles individuelles qui prennent beaucoup de place et consomment trop de pétrole ! Ici le véhicule familial par excellence est le scooter. Vous êtes un jeune couple avec deux enfants et madame attend un troisième petit ? Pas de problème, nous avons le modèle qu’il vous faut ! Le Honda dernier cri emportera sur ses deux roues toute la famille jusqu’au bout du pays ! Économisez sur la clim, ventilation garantie ! (Attention port du masque à microparticules fortement recommandé pour les non-fumeurs de moins de 80 ans). C’est de la FO-LIE.

Je vais avoir le plaisir de respirer le bon air des trottoirs pendant quelques semaines, car Rachel me fait la surprise d’une visite éclair pour passer la période de Noël ensemble. Il me faut trouver un coin pour ranger mon vélo. Je tombe alors sur le meilleur patron de bike-shop de la planète qui m’embauche direct dans son atelier. En attendant ma princesse, je me retrouve embarqué dans une nouvelle aventure à jouer les mécano-assistant-guide dans les rues de Saïgon et accompagne des sorties jungle-track dans un Parc National pendant quelques semaines. De quoi passer Noël au chaud, les mains dans le cambouis, et me lancer dans une folle aventure de dégustation des mets les plus ragoûtants du pays avec mes collègues vietnamiens. On parlait d’expériences différentes, du comment et du pourquoi on part à l’étranger ? Eh bien ! je vais être servi. Attention, ça va piquer !

La bonne ambiance de ce petit bike-shop familial, le café au lait concentré du matin, les criquets sautés du resto d’en face et les bières LaRue autour d’un poisson braisé du Mékong pour finir la soirée me font sacrément hésiter à prolonger mon séjour. C’est vrai quoi ? ça fait combien de temps que je n’ai pas travaillé… ? Je ne sais même plus, tiens. Il faut que je recompte… un an et demi bientôt ? Quelques mois de boulot à se peaufiner une réputation de mécanicien vélo à la saïgonaise, ça ne fait pas rêver ? Avec de bons petits vers à soie tout frétillants à mâchouiller pour l’apéro ? Franchement ça se tente.

Pendant nos deux semaines de balade avec Rachel, entre le delta du Mékong et des contreforts montagneux plus au nord, j’envisage sérieusement de me poser ici pour quelque temps. Malheureusement, des problèmes de renouvellement de Visa à l’approche du Nouvel An vietnamien me forcent à quitter le pays dans la précipitation. Je me retrouve à nouveau sur les routes, avec 750 kilomètres à parcourir jusqu’à la frontière laotienne… en 5 jours et demi seulement. On se réveille camarade ! Il s’agit de dépenser avec stratégie les calories prudemment emmagasinées dans la grande ville ! En selle !

Clem

Quelques petits délices locaux :

Un petit café pour la route ?

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6 réflexions sur “70. Par-delà le Mékong

  1. Salut à Clément et à ses parents ! Il y a longtemps que je n’avais pas repicoré sur ton blog mais je m’ y suis remise avec plaisir … Pour les cocottes ( quelle histoire !), le kiwis et tout le reste. Je crois bien que ta plume est devenue encore plus alerte ! Bravo: un vrai plaisir que de se plonger tout ça ! J’y reviendrai alors continue bien … ça ferait sûrement un succès d’édition. Toutes mes salutations !

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  2. Bonne fête Clem, j’espère que tout se passe bien. Je voudrais aussi souhaiter un joyeux anniversaire à Alain, ainsi qu’à Gege avec un peu de retard, car la neige a cassé les arbres qui à leur tour ont cassé les fils du téléphone, mais tout est rentré dans l’ordre. Je vous embrasse bien fort tous les trois. NNNNana.

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