71. …et surtout Bonne Santé !

750 kilomètres en 6 jours… pour passer la frontière laotienne avant la fin de mon Visa viet. Une fois encore, je dois mettre les bouchées doubles à bicyclette après une période d’immersion locale ! Il va falloir que je m’organise car je n’ai plus l’entraînement pour une telle épreuve. Heureusement, les routes du Vietnam sont en très bonne condition et il y a toujours, au bord de la route, de jolis fruits tropicaux à acheter ou des cafés glacés noyés de lait concentré à siroter dans un hamac. Entre les pauses, il va falloir que je m’accroche… car il fait chaud ici, très chaud. Et humide ! On est loin du climat néo-zed… J’essaie de profiter au maximum des heures matinales en démarrant à 6h et en pédalant une cinquantaine de kilomètres avant de me caler un petit déj sur le pouce. Des aliments simples qui se digèrent facilement, tout en m’hydratant le plus possible. Sinon, à ce rythme, c’est la tendinite assurée. Ici, pour 50 centimes, je me procure un jus de canne et une quinzaine de petites bananes, que je mange avec du gingembre frais et des feuilles de menthe à peine cueillies. En fin de journée, la température devient à nouveau supportable, et je peux remettre le turbo. Je reçois un accueil des plus généreux de la part des Vietnamiens qui m’offrent plus d’une fois le gîte de façon spontanée. Ici dans un petit stand de nouilles, là avec une famille chrétienne vivant face à l’église du village. C’est toujours enrichissant de découvrir une nouvelle culture. À chaque pays ses règles et ses coutumes, chaque frontière franchie dévoilant un lot de changements. Ce qui tombe à merveille car, depuis que j’ai quitté le cocon familial, j’ai inscrit parmi mes règles d’or : faire chaque jour quelque chose de nouveau. C’est pourquoi les moments passés avec des locaux sont pour moi des plus précieux. Chaque journée apporte sa petite expérience inédite. Parfois très modeste, mais c’est un carburant dont les gouttes renouvelables donnent assez d’énergie pour faire le tour du Monde !

Repas chez l’habitant.

Côté événementiel, je suis rattrapé par le calendrier : cette nuit est la nuit du Nouvel An. On prépare la fête des semaines à l’avance ! Sauf que, dans mon cas, une demi-heure avant la tombée de la nuit, je n’ai toujours pas le programme des festivités. Pourtant j’ai la certitude qu’il va se passer quelque chose. Si ce n’est pas extraordinaire ça ! J’essaie de m’imaginer les différentes options possibles, mais je sais d’avance que je me trompe toujours, et qu’il arrive systématiquement quelque chose d’inattendu. En sollicitant le moins possible, je me contente juste de répondre aux signes accueillants du premier venu. Les rouages de la destinée apportent ensuite leurs surprises. Bien que mes tentatives de lire l’avenir dans les rayons de vélo restent aléatoires, je ne peux m’empêcher de me prêter au jeu. Alors voyons, cette année, que peut-il bien se passer ? Car les Vietnamiens ont un autre Nouvel An, qui tombe en février. Ils ne célèbrent pas vraiment le nôtre, si ce n’est peut-être les catholiques. Auquel cas, ils verront sûrement comme une bonne nouvelle l’arrivée d’un étranger devant leur église. Les paroissiens du village chanteront gaiement jusqu’à minuit avec le petit Jésus. Pourquoi pas ? La lampe de ma bicyclette éclairant la route comme une petite étoile…Ça peut être rigolo. Non ? Mais si !

Quand, dans une côte, je me fais rattraper par un menuisier encore en tenue de chantier avec un micro de karaoké à la main, je me dis que mes prédictions sont encore tombées à côté. Il me crie quelque chose qui semble être un ‘ Viens boire un coup avec mes potes, c’est la fête ce soir ! ’ Je ne me fais pas prier et me retrouve attablé dans son atelier avant même d’avoir quitté mes cale-pieds. C’est drôle ! Ils ont cuisiné entre mecs des petits trucs sympas et très rustiques à base… je dirais… de gencive de chèvre. Ou de scalp, avec un peu de joue, provenant de la même bête. On roule le tout dans une feuille d’arbre et on trempe notre petit ballotin dans une sauce pimentée de poisson pourri à t’en faire passer le plus sévère des hoquets. C’est charmant. Et avec beaucoup de bière, ça passe étonnamment bien.
Mon nouveau Nouvel An ne démarre pas de façon trop conforme, je suis content. L’ambiance est bon enfant, le micro de karaoké passe d’une main à l’autre autour de la table… Je vais bientôt avoir le droit d’exercer mes talents de barde gaulois, et rafraîchir l’atmosphère d’une bonne averse… tout se déroule pour le mieux. Ils ne fêtent pas du tout la même chose que moi, mais qu’importe le pourquoi, tant qu’on rigole ! Pour eux, il s’agit d’une histoire de meubles, je crois. J’ai pas bien compris.

Qu’importe ! Les dés de la destinée n’ont pas fini de rouler, et ma Saint-Sylvestre va connaître d’autres rebondissements d’ici minuit. Soudain mon hôte se précipite à l’extérieur pour courir après quelqu’un… Ah ! Quel roi mage sur la route du retour est-il allé nous chercher, cette fois-ci ?
‘– Hello Clément !’ Fait quelqu’un dans mon dos.
‘– Hello… qu… qui ???’ Attends, attends… Qui m’appelle par mon prénom, ce soir, à des centaines de kilomètres du premier hôtel à touristes, dans un village perdu de l’arrière-pays vietnamien ??? J’ai déjà bu tant de bière ?
‘– And a Happy New Year… !’ Renchérit la voix, comme venue d’outre-tombe, me sortant tout à fait de ma torpeur.
Incroyable… il vient d’entrer dans la pièce un cycliste américain que j’avais croisé à Saïgon. Je le tiens mon Sauveur.
‘– Tiens, tu tombes à pic, c’est à ton tour de chanter, mon pote !’
Et nous voilà partis pour une séance de karaoké en bonne et due forme sur les grands classiques US, pour le plus grand bonheur de nos amis viets.

Malheureusement mon collègue a vécu, quelques jours auparavant, une situation un peu angoissante lors d’une soirée arrosée avec des locaux. Il me propose de partir avant de se sentir vraiment mal.
La règle d’or pour un voyage sans accroc, c’est de se tenir loin du trio alcool-sexe-drogue. Ajoute à cela ta propre intuition, et tu as de bonnes chances d’arriver sain et sauf à destination. Tu ne vas pas, par exemple, te retrouver marié à une nana dans la jungle de Bornéo, ni tomber malade comme un chien à 4 500 mètres d’altitude à cause d’un alcool frelaté… Sur ce coup-là, mon alarme de sauvegarde personnelle n’est pas spécialement sur le qui-vive, mais si mon collègue commence à se sentir dans le rouge…  il n’y a aucune raison de lui faire du mal. C’est Nouvel An, bordel ! Que la solidarité rayonne entre cyclistes !
Et puis… si ce sont mes performances de chanteur qui l’ont poussé à nous faire quitter les lieux sous un faux prétexte, je ne peux pas lui en faire reproche. On remercie la petite compagnie et on file dans une guesthouse non loin de là, avec une petite bouteille de vin de survie. On a suffisamment d’histoires à se raconter pour bien terminer la soirée ! J’achète aussi quelques ingrédients pour tenter de bricoler un dessert en guise d’After-Chèvre.

Le problème… c’est que la quantité tout à fait déraisonnable de lait concentré sucré de ma recette va faire bien plus que cela… et me laissera un souvenir dans les dents que je ne suis pas prêt d’oublier…

Après le départ de mon ami, durant toute la journée suivante, j’ai la pénible sensation d’avoir quelque chose qui gratte entre deux prémolaires. Le genre de truc inaccessible dont tu ne peux pas te débarrasser, mais qui dérange, démange… et te rappelle sa présence à chaque tour de pédale.

Le surlendemain, ça ne gratte plus, ça fait mal. Je me colle des clous de girofle à l’endroit en question… chacun son truc pour porter sa croix. Mes 9 h quotidiennes de vélo semblent durer une éternité. C’est ce soir que je dois passer la frontière, mais j’irais bien voir un dentiste avant, car le Vietnam est mieux équipé que le Laos en la matière. Chaque village a son professionnel de la quenotte. Malheureusement, j’apprends que le poste-frontière ferme tôt. Les douaniers se couchent avec les poules et cela réduit encore le temps qu’il me reste… Tant pis, j’irai voir un dentiste au Laos. Après tout, je vais quand même rouler sur un gros axe transfrontalier, je trouverai bien ce qu’il faut.

Mais pour vous dépeindre mon désarroi, au moment de traverser le No man’s land et faire tamponner mon Passeport côté laotien, deux heures à peine avant la fermeture du poste, une brève description des lieux est nécessaire. Côté vietnamien, c’est un jardin extraordinaire. Jusqu’à la frontière, chaque parcelle de terre est cultivée ou plantée de vergers. Manguiers, plantations de café et d’hévéa (caoutchouc), rangées de poivriers et d’anacardiers (les fameuses noix de cajou), allées de bananiers, de papayers, et bien sûr des jardins, des champs et encore des jardins… à perte de vue. Aucune colline, aucune montagne ne résiste à l’expansion rurale. Les gens sont partout, éparpillés dans les cultures, à travailler la terre ou à tailler les arbres, quand ils ne sont pas au bord de la route à vendre leur récolte. Tous les 10 kilomètres, un petit village, vivant au rythme des pétarades de mobylettes, propose au voyageur tout ce dont il pourrait rêver. Un marché où l’on trouve aussi bien des carottes que de fiers coqs (morts ou vifs !), en passant par des blocs de tofu frais et du fil à coudre, des bouis-bouis où se manger une soupe de nouilles, une auberge, des épiceries achalandées en produits salés et sucrés… et au moins un dentiste. Tout montre un pays en plein développement, grouillant de vie, où chacun travaille du lever au coucher du soleil. Ce n’est pas surpeuplé, mais disons que la vie est partout.    Côté Laos … c’est la jungle jusqu’à l’horizon !

Adieu l’asphalte de bonne qualité et les routes survolant le paysage en courbes élégantes ! Retournons sur les pistes du siècle dernier. Des détours infinis entre les montagnes, des nids d’autruche au milieu de ce qui reste de bitume… et une forêt luxuriante qui reprend chaque jour ses droits sur les constructions humaines. C’est raide, c’est cabossé, ça n’avance pas. Personne n’habite ici, personne ne cultive rien, et si d’aventure vous croisez quelqu’un, il n’aura rien à vendre et ne cherchera rien à acheter. Bienvenue dans la région qui fut la plus bombardée au monde. C’est là que je promène ma fraise à la recherche de mon dentiste…
Il me faudra plusieurs semaines avant de comprendre le pourquoi de cette désuétude. Voyez-vous, à l’entrée des rares villages, on ne trouve aucun panneau de bienvenue vous invitant à séjourner dans une charmante bourgade post-apocalyptique. Cette région a reçu plus d’une tonne de bombe par habitant pendant la guerre du Vietnam. ‘ Mais nous sommes au Laos ! me direz-vous. – Dommages collatéraux, répondront les Américains à demi-mot. – Mais c’était il y a plus de 45 ans ! ’ Eh oui, ça ne saute plus aux yeux aujourd’hui… car mère nature a englouti toute la ferraille depuis bien longtemps. Englouti oui, mais pas digéré pour autant… et les millions de bombes non-explosées sommeillent toujours un peu partout puisque les avions, de retour vers la Thaïlande, les larguaient juste pour s’en débarrasser avant l’atterrissage…

Pour le moment, j’ai tellement mal à ma fichue dent que je suis bien incapable de voir tout cela… la seule chose qui fonctionne encore dans mes sens cognitifs, entre deux coups de marteau dans la mâchoire… c’est le désir d’un dentiste, d’un hôpital… d’une fichue croix rouge sur fond blanc.

Bienvenue au Laos… !

Moi qui pensais terminer ma reprise de 750 kilomètres en 6 jours par un petit bivouac au bord d’une rivière juste après le poste-frontière, me voilà qui continue à pousser sur les pédales comme un damné, 10h après avoir commencé. Je ne vois plus rien, ne comprends plus rien. Je n’ai rien mangé depuis ce matin et pour cause ! je n’arrive plus à fermer la bouche. J’ai tenté un morceau de pastèque, mais la douleur atroce à chaque fois qu’un pépin effleurait le bout de la dent malade me dynamitait tout le corps. Surtout, la peur que cela recommence me fait abandonner rapidement toute tentative d’alimentation. Jamais je n’ai autant flippé devant une pastèque. C’est vraiment quelque chose de terrifiant d’être terrassé par un monstre de pépins, un signe que les affaires ne vont pas fort. Je devrais ajouter cet agresseur à mon trio de choses à éviter pour réussir un voyage. Alcool-sexe-drogue… et pastèque ! Peut-être aussi les bains de bouche au lait concentré sucré, j’hésite.

La jungle à perte de vue

Dans mon délire, je regarde à peine autour de moi. La maison isolée au bord de la route, sur ses drôles de pilotis métalliques, je l’aperçois à peine. Quelques centaines de mètres plus loin, je freine brusquement. Il y avait une croix rouge sur cette baraque ! J’ai bien vu une croix rouge ! Demi-tour. Pas le temps de chercher une explication rationnelle à la présence d’un quelconque centre de soin aussi petit et isolé soit-il que je suis déjà devant la porte. Une jeune femme arrive et me montre des panneaux offerts par une ONG qui me font comprendre assez rapidement qu’il s’agit d’un centre de pédiatrie locale. Pour aider les jeunes mamans avec leurs petits, les vaccins, des trucs comme ça. Je demande s’ils n’ont pas des anti-douleurs, des antibiotiques, des anti-mal-de-dent, des anti-pastèques ? Non, rien que des vaccins. Et des tests pour la malaria. Pourquoi est-ce que je n’ai plus de médicaments de base avec moi, hein ? Pourquoi ? Peut-être parce qu’en cinq ans, je n’en ai jamais eu besoin et qu’ils sont tous périmés depuis belle lurette… Ce n’est pas compliqué, je ne me rappelle pas de la dernière fois où je suis tombé malade. Impossible. Je crois que cela remonte à mon retour en France il y a 2 ans et ce n’était qu’une petite toux. Enfin… l’infirmière finit par me donner quelques comprimés que je crois être des anti-inflammatoires naturels pour bébés, faits à base de racines de plantes. Il va falloir y croire…

Je lui demande si je peux me reposer ici, et elle m’invite à tendre mon hamac sous la cabane, entre deux piliers. Je ne remarque même pas qu’ils sont constitués de coques d’obus américains de 2 mètres de long, désamorcés (j’espère) et utilisés comme fondations. Je n’arrive pas à fermer l’œil de la nuit. Les aiguilles qui s’enfoncent dans ma mâchoire à chaque coup de sang transpercent ma tête de part en part… shhh… concentration… Vipassana, peut-être me serviras-tu à quelque chose… shhh… la douleur, c’est une invention de l’esprit. La souffrance, ça touche le corps, le véhicule. Mais le mental peut s’en affranchir… oui… oui… shhh…
Mon cul.

À suivre…

Clem

Exemple de cabane sur pilotis. Les coques d’obus peuvent être assorties par 4 ou 6.

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2 réflexions sur “71. …et surtout Bonne Santé !

  1. Salut le trio baladeur, Nous avons reçu votre carte hier, avec le plus grand plaisir. Nous vous souhaitons de passer de bonnes fêtes. Pour nous Noël a déjà été très dur pour le foie et je pense qu’après Nouvel An on se retrouvera comme les oies de Toulouse avec le cul qui frotte parterre. Gros gros bisous à vous trois. Nana.

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