74. Héritage

Tandis que je m’enfonce toujours plus sur les anciennes traces de la piste Hô Chi Minh, je prends lentement conscience du drame humanitaire qui se déroule ici. Un matin, enfin ! je rencontre une équipe de démineurs. Ils sont Laotiens mais c’est le ministère des affaires étrangères de Norvège qui les forme et les équipe. L’Union Européenne, les États-Unis, la Corée, … de nombreux pays aident au financement du déminage. L’équipe au travail vient d’investir une rizière asséchée, qu’elle passe au peigne fin, mètre par mètre, avec des détecteurs à métaux sophistiqués. 45 ans après la fin du conflit, l’urgence est toujours au déminage des cultures et des villages. On ne parle pas encore du nettoyage systématique du pays entier, de ses forêts et de ses cours d’eau… Les pronostics les plus optimistes parlent d’un objectif zéro bombe d’ici à la fin du siècle.

Déminage d’une rizière.

Bien que les ONG découvrent et éliminent chaque jour des dizaines d’engins non-explosés (roquettes, mines, bombies…) ceux qui restent enfouis dans le sol ne se comptent pas en milliers, mais en dizaines de millions. Dans le domaine, le Laos est officiellement le pays le plus contaminé au monde. On a une vague idée des secteurs touchés, grâce aux archives des raids aériens lancés par les Américains, mais de nombreux sites contaminés demeurent inconnus. Car en plus du bombardement régulier de la piste Hô Chi Minh lors de la guerre du Vietnam, l’US Air Force utilisait le Laos comme zone de largage afin que les avions rentrent à la base délestés de ce qui pouvait les faire sauter à l’atterrissage. Imaginez un bombardier chargé d’explosifs rebondissant sur une piste de Thaïlande, au milieu d’une base militaire… le risque de feu d’artifice aurait été trop grand. Les Laotiens furent une fois de plus les grands gagnants ! Malgré la neutralité du pays, la zone frontalière a été complètement dévastée.

Bon nombre de raids aériens ont été aussi secrètement organisés par la CIA plus au nord du pays, dont il ne reste évidemment aucune trace logistique, puisqu’elle agissait dans la clandestinité la plus totale. En réalité, la quantité de bombes lancées lors de cette guerre, non couverte par les médias, sur les plateaux reculés du Laos, est encore plus importante que celle de la piste Hô Chi Minh. Mais j’aurai le temps d’y repenser : c’est ma prochaine destination…

S’il est difficile d’obtenir des chiffres précis sur l’aide humanitaire au Laos, le ratio entre les financements utilisés pour bombarder le pays et celui pour le nettoyer reste sans appel. En 2006, USAid a investi 13 millions de dollars au Laos, tous sujets confondus : aide humanitaire, création d’écoles, lutte contre le trafic d’opium … Le déminage ne dispose que d’une fraction de cette somme. 13 millions, sur une année. Pendant les temps forts de la guerre du Vietnam, sa logistique coûtait jusqu’à 150 millions de dollars au contribuable américain… par jour. Au total, 738 milliards de dollars convertis en poudre et fumée.

Mais cela devait encore être une compensation trop généreuse aux yeux du nouveau président, puisque peu de temps après son élection, Trump lança dans un Tweet son intention de couper court aux dépenses humanitaires inutiles. Les Américains ne sont pas des vaches à lait destinées à nourrir le tiers-monde. Ces bombes, ils ont bien dû les mériter, non ?

Quatre générations sous le même toit.

Je passe à côté d’un village qui a été déminé par la MAG, une ONG qui œuvre d’arrache-pied dans la région. Une bombe de 250 kilos avait été trouvée dans le village. Son explosion aurait projeté des débris mortels sur un kilomètre à la ronde, mais les démineurs ont réussi à la désamorcer.
Dans un autre village, une équipe de Handicap International vient enfin d’intervenir sur le site de l’école. Ils ont trouvé 135 bombies dans le seul emplacement de la cour de récré.

Les histoires de ce genre sont légion. C’est pour cela que tout semble aussi vierge autour de moi. Que rien n’est cultivé, qu’aucune plantation, aucune industrie n’existe dans la région. Les plantes prolifèrent dans un jardin défendu. Les paysans ont peu de terres, et ces dernières sont minées jusqu’à la moelle. Les témoignages de fermiers travaillant leurs champs à la bêche, et trouvant des bombies sous leurs pieds, sont juste des anecdotes qui méritent à peine d’être racontées. Pourtant, chaque jour, ces hommes et ces femmes travaillent le sol avec l’idée en tête qu’une bombe peut exploser à tout moment. Leurs enfants jouent dans les sillons fraîchement retournés.

Avec près de 80 millions de sous-munitions non explosées pour seulement 7 millions d’habitants, le Laos est de loin le pays le plus gangrené dans le domaine. On dénombre 20 000 victimes depuis la fin de la guerre, dont 98 % de civils, sans compter les conséquences sur les familles touchées qui doivent s’occuper de leurs amputés pendant des dizaines d’années. L’engin anti-personnel est d’un emploi cynique : il ne doit pas tuer, mais seulement estropier celui qui marche dessus. Une troupe au sol devra s’occuper de ses blessés, ce qui la ralentira et l’affaiblira. Mais le Laos n’est pas pour autant un cas unique. Après lui, les armes à sous-munitions ont été utilisées dans de nombreux autres pays, comme au Kosovo, en Afghanistan, en Iraq, au Liban… Les explosions de bombies y sont responsables de 3 à 4 décès quotidiens.

Il y a également le problème des mines. Au Cambodge voisin, lui aussi traversé par des ramifications de la piste Hô Chi Minh, on compte encore près d’une mine pour 3 habitants. On dénombre 35 000 amputations depuis la fin de la guerre dans ce petit pays. Et depuis que les mines sont fabriquées en plastique, elles deviennent quasi indétectables… ce qui rend le déminage encore plus délicat. Le Comité International de la Croix-Rouge estime que la pose d’une mine coûte entre 3 et 30 dollars, alors que son déminage s’élève de 300 à 1000 USD pièce.

Au vu des conséquences humaines totalement disproportionnées par rapport à l’impact militaire, sans parler des cas où les mines visent purement et simplement à terrifier la population locale ; au regard des dégâts à long terme sur l’économie d’un pays, même plusieurs décennies après la fin du conflit ; et du fait que les plus touchés sont les femmes, les enfants et les paysans… nous pourrions penser qu’il est peut-être temps d’arrêter cette folie. Interdire le financement et la production des mines, entamer une politique globale de destruction des stocks, et en bannir l’usage dans les conflits quels qu’ils soient. Deux conventions internationales pour l’interdiction des mines et des bombes à sous-munitions ont été respectivement ouvertes à la signature des états en 1998 et en 2008. À l’heure actuelle, 34 pays refusent toujours de signer la première, et 91 pays s’opposent encore à la seconde… incluant les Etats-Unis, l’Inde et la Chine.

Au jour d’aujourd’hui, des bombes à sous-munitions vendues par les USA à l’Arabie Saoudite pleuvent sur le Yémen. En Afghanistan, 1500 civils sont victimes des mines chaque année, 87 % sont des enfants.

Sur ma route, il y a deux sites d’intérêt particuliers. Le premier est une mine, le second une grotte. Deux perles souterraines. La mine n’est pas de celle qui explose lorsque l’on marche dessus, mais plutôt de celle que l’on fait sauter pour en tirer du minerai. En l’occurrence, de l’or. Quant à la grotte, c’est un vivier unique au monde, pépite de biodiversité. Une rivière énorme disparaît sous la montagne sur près de 6 kilomètres, avant de ressurgir de l’autre côté dans une galerie parfois haute de 200 mètres. Certaines espèces d’animaux sont endémiques aux grottes de la région, elles ne vivent qu’ici, comme notamment l’une des plus grandes araignées du monde. Une belle bête de 25 à 30 cm d’envergure pattes étalées, la Giant Huntsman. En dehors de cette charmante colocataire, les alentours sont habités par quelques villageois. Mais encore inconnu du grand tourisme, le site reste incroyablement préservé, les difficultés d’accès étant aussi impressionnantes que l’envergure des araignées indigènes.

Ma piste traversant la fameuse mine d’or, la seconde plus grosse du pays, je me renseigne un peu à l’avance. C’est une boîte Australienne, la MMG, qui exploite le minerai, alors comme toujours, ils font les choses bien. Avec la devise We Mine for Progress à l’en-tête de leur site internet, ils montrent des résultats épatants. Depuis le début de l’exploitation en 2003, ils auraient extrait plus de 37 000 kilos d’or pur, ainsi que la bagatelle de 900 000 tonnes de cuivre. Les retombées économiques directes pour le Laos sont fantastiques : 1,4 milliards de dollars, et des « centaines de millions » investis localement dans l’aide humanitaire, la formation des locaux, l’amélioration des réseaux, la création d’écoles, etc.
Ils fournissent également des chiffres très précis concernant le déminage. Car l’Australien démine avant de miner. Ce sont les pépites qu’ils veulent faire sauter, pas leurs hommes… ! Sur les 75 kilomètres carrés de l’exploitation et ses alentours immédiats, ils ont désamorcé plus de 58 500 bombies. Hallucinant.

Je ne suis d’habitude pas un grand fan de l’industrie minière… mais en l’occurrence, c’est une opportunité dont le pays peut difficilement se passer. Les retombées économiques de cette seule mine sur le Laos équivalent à 107 années d’aide humanitaire américaine. Je fais même un petit passage par la rivière en aval des installations, ou pas un signe direct de pollution n’est à déplorer. Je me baigne en vis-à-vis d’une douzaine de buffalos venus se rafraîchir, tandis que leur berger pêche en amont dans une eau transparente. Non, y’a pas à dire, les Australiens savent ce qu’ils font.

Piscine à voyageur et buffalos.

C’est donc avec une motivation toute nouvelle que je me rue vers la fameuse mine, avec dans la tête l’idée de me payer un bon repas à la première auberge. Car la mono-diète régionale de riz collant, c’est bien beau mais… sans aller jusqu’à rêver de beurre, j’y rajouterais bien quelques épinards. Je me surprends même à imaginer une belle route, douce et sinueuse, ondulant avec grâce entre les collines… avec des gens de part et d’autre qui me lanceraient de grands Sabaidi ! depuis des jardins où les fleurs se mélangeraient aux rangées de patates douces. Ah… qu’il est bon de rêvasser parfois.
… et qu’il est dur de se confronter encore et toujours à la triste réalité.
À quoi est-ce que je m’attendais, honnêtement… sur une piste de terre, battue par une demi-douzaine de camions à la minute ? De l’or… ou de la poussière ? Deux choses qui composent la gloire. De l’or pour les états, de la poussière pour les villageois. En terme de retombées locales, je ne m’attendais pas à cela. Les maisons en sont recouvertes, les gens vivent cloîtrés dans leur case, les entrées sont barricadées de bâches, et les champs perpétuellement balayés par des nuages de terre.
Cependant, je constate une nette amélioration dans la mode vestimentaire locale. Certains hommes portent des bottes armées, et quelques femmes se gantent de mitaines de chantier. Les enfants, également, ne sont pas en reste. Leur garde-robe de T-shirts du National Geographic ou de Qatar Airways mettrait la larme à l’œil au gouvernement de Vientiane.

Ai-je mentionné le niveau de corruption tout à fait extraordinaire de l’administration laotienne ? Non… ? Enfin bon, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.

Après une nuit tout à fait déroutante passée dans l’une de ces fameuses cabanes de pont – du genre de celle où j’avais recousu mon pneu pendant ma rage de dent – j’atteins enfin l’hypercentre de la région : le bled juxtaposé à la mine. Sorte de trou comme on en voit dans les westerns, avec une grande rue principale poussiéreuse, et des maisonnettes de briques et de bois de part et d’autre. J’aurai appris cette nuit-là que les allées et venues des camions ne s’arrêtent pas pendant la nuit, et qu’en plus des boules Quies pour s’endormir, le port d’un masque à gaz n’est pas dénué de sens si l’on veut se réveiller au matin. Qu’importe, il en faut plus pour égratigner ma joie débordante, je vais enfin pouvoir me faire un vrai repas ! Mais en lieu et place des restaurants pour chercheur d’or affamé, devinez ce que je vois dans les rares stands du centre-ville… ? Des pyramides de boîtes de lait concentré sucré. Cette tentatrice perfide qui m’avait fait prendre l’apparence d’un demi Bibendum pendant 4 jours… et dont mes dents se souviennent encore.

Après une semaine à ne manger que du riz, après avoir traversé tant de rivières, poussé dans le sable pendant des kilomètres, gravi une infinité de collines, … c’est une vraie TORTURE que de devoir passer son chemin devant des PYRAMIDES de ce succulent liquide… tout droit sorti du sein de la déesse Isis… qui vous coule tout seul dans la bouche, et rendrait son appétit à une momie. Rampant comme un cafard égyptien, je me prosterne devant mon pharaon, et commande un café noyé de lait concentré sucré, taille Khéops. J’y trempe des beignets achetés au voisin, sorte de donuts frits à base de farine de riz – très utile en maçonnerie – et vais me cacher pour tout manger ! On ne la fait pas, à un cycliste affamé.

La honte finissant par prendre le dessus sur mon appétit, je reprends ma route rassasié comme le bon Bibendum que je suis condamné à rester. On ne se refait pas. Cependant à peine sorti du bled, à 2 kilomètres à peine des Grandes Pyramides de cette civilisation de chercheurs d’or… c’est le désert. Si les retombées radioactives de Tchernobyl avaient été aussi limitées dans l’espace que les retombées économiques de la mine… le nuage ne se serait pas arrêté à la frontière française, mais aux murs d’enceintes de la centrale. Adieu les ponts, adieu les bâtiments publics, les plantations… ce fut sympa de vous côtoyer dans cette fourmilière isolée. Re-bonjour Laos profond ! Tu m’avais presque manqué. Regardez ces beaux villages pittoresques faits de cabanes sur pilotis, admirez ces maquettes grandeur nature avec le mot SCHOOL écrit à l’entrée… c’est charmant. Elles sont vides, évidemment. Les gosses ne peuvent pas être partout, ils sont occupés à me courir après, les fesses à l’air.

Je m’arrête un soir dans un de ces petits villages sans rue ni route d’accès réel au monde extérieur. Mon ambassadeur local, un jeune homme de 18 ans parlant quelques mots d’anglais, me propose de dormir dans l’une des cabanes vacantes. On mange le riz ensemble, en évitant bien les 2 petits morceaux de poissons séchés qui font mine de l’accompagner, puis on boit de grandes rasades d’eau pour faire passer. Le riz collant, ça donne une sacrée soif. Les gourdes, tenez-vous bien ! les gourdes étaient de vraies gourdes. Oui ! Faites à partir d’une courge. La cucurbitacée utilisée par les Aztèques et les Mayas. Pas un machin en métal ou une bouteille de soda. C’est la première fois que je vois ça. Des gens qui, au 21e siècle, sont en galère de bouteilles en plastique. À vrai dire, il y en avait une dans la maison. Une seule. Entourée d’herbes tressées pour la protéger. Devenue opaque avec les années.

Laos… quel pays. Mais quel pays ! Entre tes millions de bombes ensevelies, tes milliards de dollars en pépites enfouies, tes grottes à araignées géantes, et tes petites gens toujours accueillants qui vivent là hors du temps… tu n’as pas fini de me surprendre.
Et ce n’est pas fini. Maintenant, je mets le cap sur les hauts plateaux de la Plaine des Jarres où, il y a 2500 ans, des hommes ont érigé des forêts de monolithes que l’on peine toujours à expliquer… Tels des rocs sculptés tombés du ciel, ils préservent encore jalousement leur secret des affres du temps et des bombardements.

Clem

Trésor souterrain.

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4 réflexions sur “74. Héritage

  1. Coucou tu ne choisis jamais la facilité et à chaque fois tu nous donnes des sueurs froides. Quel périple cette piste au milieu des bombes cachées . Quelle destinée pour un pays neutre! Je compare avec la Suisse…. j’espère que tes soucis dentaires ne sont plus qu’un mauvais souvenir ,j’en tremble encore! Bisous et bonne route. Merci de partager avec nous. Christine

    Aimé par 1 personne

    • Oui heureusement ces problèmes de dents ne sont plus qu’un mauvais souvenir… mais les problèmes du Laos sont encore bien présents dans mon esprit et dans le quotidien de ces gens. Et ça ne passe pas facilement…

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  2. Salut Clem,

    Après les dents, les bombes et maintenant le coronavirus il serait peut-être bon que tu penses à rentrer au bercail. Je ne voudrais pas être à la place de tes parents. Ils ne doivent pas bien dormir la nuit. Même moi je « rumine » en pensant à tes problèmes. Allez je te fais de gros bisous. Nana.

    Aimé par 1 personne

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