73. La piste Hô Chi Minh

Rouge ! La piste Hô Chi Minh annonce la couleur dès les premiers kilomètres. Rouge comme les argiles qui couvrent le sol et s’élèvent en nuages chargés d’ocre au passage de mes roues. Rouge ! Parce qu’en l’absence de bitume et de terrassement… c’est mon cardio qui va être mis à rude épreuve. Cependant, les premiers temps, les choses ne se déroulent pas trop mal. Il y a encore des ponts sur les rivières, et des maisons dignes de ce nom au bord de la piste. Ça ne grouille pas de vie, mais il y a toujours quelques gamins curieux qui trémoussent leurs fesses nues sur mon passage, et des tripotées de petits cochons qui détalent sous les buissons. Pourtant assez vite, sans que rien dans le paysage ne puisse l’expliquer, les plantations disparaissent peu à peu, les jardins rétrécissent comme peau de chagrin et les rizières semblent reléguées au rang de souvenir. Les villages deviennent de plus en plus distants les uns des autres et, entre eux, la forêt s’épaissit. Inversement, les villageois sont de plus en plus nombreux à tourner la tête pour me regarder passer et les mômes de moins en moins vêtus. S’il existe parfois ailleurs un ascenseur social, la piste Hô Chi Minh correspond à l’escalier de service qui mène au sous-sol… Plus on avance, plus on s’enfonce dans la misère du peuple. L’aventure est une descente vers les bas-fonds de la dignité. Arrivée dans le monde des oubliés.

Belles maisons tradi au début de la piste.

À la tombée de la nuit, j’entre dans un village sous le regard attentif de dizaines de gamins, dans l’espoir naïf d’y trouver un petit magasin. Mais ils ne savent pas ce que signifie faire des courses, les pauvres. La plupart des habitants n’ont jamais dû en faire l’expérience, au vu de la moyenne d’âge qui semble être sous la barre des 10 ans. C’est la première fois que je me sens intimidé par le nombre des enfants. J’ai droit à un grand moment de solitude au milieu de cette mini-foule quand j’agite ma bouteille vide en guise de drapeau blanc. Un jeune homme finit par prendre son courage à deux mains et vient braver l’inconnu qui émane de l’étrange assoiffé. Je le félicite de sa bravoure en le coiffant de mon chapeau australien. Il affiche un sourire jusqu’aux oreilles. J’ai un ambassadeur laotien jusqu’au lendemain ! Il m’emmène à la case du chef du village, un homme d’à peine un mètre cinquante, qui vit avec sa femme et ses trois enfants, guère plus grands. Cependant, la taille n’est pour rien dans ce genre d’affaire. C’est le regard qui compte. Quand je rencontre le chef, il est accroupi sur le plancher, déchiffrant au travers de petites lunettes un document administratif à la frontale. Il fait presque nuit, mais quand son regard croise le mien, je sens tout de suite qu’il comprend. L’intelligence brille dans ses yeux. L’intelligence et la compassion. Il endosse son rôle de chef avec fierté, et m’indique d’un geste que sa maison sera la mienne pour la nuit. Le riz est servi, ils n’attendent que moi. Bon sang, quelle spontanéité !

Le riz, c’est bien la seule chose que ces gens semblent avoir en quantité raisonnable. En ce qui concerne l’accompagnement, par contre, c’est plus compliqué. Quelques os de poulet traînent au fond d’une soupière, un petit bol de feuilles bouillies trône au centre du plateau, et un second plus petit de piment écrasé vient compléter le buffet. On s’en fait un régal. Chacun pioche à pleine main dans le panier de riz collant puis malaxe consciencieusement une boulette entre ses doigts avant de la tremper dans le bouillon et le bol d’épices. De toute la tablée, je suis le seul à tenter de mâcher les feuilles vertes mais sans succès, elles sont plus coriaces que ce que mes dents peuvent supporter. Les restes de poulet sont soigneusement évités par l’ensemble des convives. Le riz est englouti par poignées.

Le festin .

Un hamac dans un coin de cette cabane sur pilotis sert de lit à la plus jeune des filles. Les parois d’une moustiquaire lui délimitent une chambre et un univers intime. À deux pas de là, le père se repose en regardant un match de boxe thaïe sur un vieil écran coupé en deux. Les pixels de la partie supérieure sont morts. Allongé sur sa natte de chanvre, il est captivé par le combat de jambes.
Ce n’est pas le cas de la seconde fille ni de la grand-mère, préoccupées toutes deux par une autre affaire : se partager une pipe à eau en bambou. L’objet fait près d’un mètre de haut et ces dames doivent coller toute la bouche et la moitié de leurs joues sur l’énorme embouchure pour attirer les effluves de tabac jusque dans leurs poumons. J’ai essayé. Une fois. J’ai mis 15 minutes à m’en remettre et perdu à l’occasion un certain nombre de points de vie ! La fille a 13 ans…

Hormis le demi-écran de télé, il y a une ampoule basse consommation qui diffuse une lumière déprimante dans l’unique pièce aux parois ébène. Au dehors, c’est le noir complet. Je saisis ma frontale pour aller prendre une douche. Deux planches de bois dans l’enclos du buffalo, un vieux baril d’eau et une petite casserole en plastique rose fluo pour s’en mettre plein le visage. Qu’est-ce que ça fait du bien ! Autour de moi, l’obscurité est totale. Pourtant, je suis au cœur d’un village d’un millier d’habitants environ. Mais l’unique ampoule attribuée à chaque habitation ne suffit pas à éclaircir la noirceur d’une nuit sans lune. Dans cette partie du monde, la Lumière manque avant tout. Même les étoiles semblent avoir disparu. C’est dire s’ils sont oubliés…

Bamboo bang!

Au petit matin, je me réveille dans un village en pleine effervescence. Les coqs ayant longuement braillé depuis l’heure à laquelle je me suis couché, tous les habitants sont dehors, sur le pied de guerre. Présents pour l’appel. À faire les cent pas autour d’un feu de brindilles. À préparer le thé dans des théières hors d’âge couleur de suie. À observer – du coin de l’œil – les évolutions balbutiantes de l’étranger qui est arrivé la veille. Mais on réalise bien vite qu’au milieu de ses maisons de bois, posées là comme par inadvertance, sans rue, sans allée, désorientées… il n’y a rien à faire. Les soldats du travail sont là, mais les champs manquent pour l’exercice. La main d’œuvre n’a nul ouvrage à se mettre sous la dent. Même le jardin, pilier ancestral de la civilisation, ne gratifie pas de sa présence ces cœurs errants et reste en friche. Sans ouvrage, sans but, sans raison de se lever, les soldats tombent dans l’ennui et n’ont plus que l’errance comme compagnie. Les rares lopins cultivés que l’on voit, de quelques mètres carrés, sont élevés au-dessus du sol sur des pilotis faits en coque d’obus américains qui surpassent de loin la taille du chef du village. On peut y trouver quelques pousses d’oignons et des branches de coriandre. De quoi agrémenter le riz fourni par les ONG.

 

Après un bon thé de feuilles fumées, sans mot dire, la grand-mère m’apporte un petit sac contenant les restes de notre festin de la veille. Elle me caresse les mains, et me les serre doucement en souriant. Elle doit savoir que sur la route qui m’attend, je ne suis pas près de trouver de quoi me rassasier. Je lui remets l’ensemble des médicaments que je garde depuis mon infection dentaire : antibiotiques, anti-inflammatoires, antidouleurs… avec une notice en laotien. Je suis remis maintenant. La vieille m’a fait comprendre dans la nuit qu’elle souffrait de douleurs aux articulations. Frappant ses genoux et ses coudes, ses belles grimaces édentées montraient bien qu’elle cherchait de quoi apaiser son malheur. Je glisse dans le sachet assez de monnaie pour qu’elle en achète dix fois plus si elle en a l’occasion, et qu’elle conserve sa générosité pour le prochain cycliste qui viendra à sa rencontre.

La route que je découvre les jours suivants me fait lentement réaliser le drame humain qui se déroule ici. La piste, fraîchement terrassée à travers la jungle, se termine parfois d’un coup et c’est sur une sente à peine praticable en 4×4 que je dois pousser mon vélo pendant des kilomètres. Une poussière sèche s’envole sur mon passage et vient recouvrir les feuilles rougeâtres au bord de la route. Des vestiges de ponts se succèdent et la traversée des rivières m’offre un décrassage régulier. Aucune culture ne vient troubler le règne de Mère Nature. Ni plantation, ni verger, pas la moindre industrie humaine… la zone semble vierge. Pas de magasin, pas de vendeur, et encore moins d’acheteur, même lorsque la piste croise un axe routier traversant le pays d’est en ouest, ce qui arrive environ tous les 200 kilomètres. Il m’est difficile de trouver de quoi m’alimenter. Quand je pense que la frontière avec le Vietnam est à 50 bornes à peine… et que des camions de marchandises transitent chaque jour en direction de la Thaïlande… c’est à n’y rien comprendre. Les habitants de cette région n’ont aucune chance de s’en sortir. Pourtant ils sont partout. Les villages sont pleins d’enfants et de parents aux bras ballants. Avec comme seule ressource quelques sacs de riz d’avance dans leur maison, distribués par la dernière mission humanitaire. Que s’est-il passé ici qui empêche toute culture?

Histoire. Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont méticuleusement bombardé cette région neuf années durant. Le Laos était alors un pays neutre, non impliqué dans la guerre, non armé. Il a reçu à lui seul plus de bombes que tous les pays confondus pendant la Seconde Guerre Mondiale. On parle d’une moyenne d’un raid aérien toutes les 8 minutes, 24 heures sur 24, pendant 9 ans. Outre les obus classiques, plus de 2 millions de tonnes de bombes à sous-munitions ont été larguées sur le pays. Ces dernières ont ceci de spécial qu’elles n’explosent pas, mais s’ouvrent dans leur chute afin de disperser les quelque 280 bombies qu’elles contiennent. On estime que plus de 270 millions de ces bombes antipersonnel ont touché le sol, et que 30 % d’entre elles n’ont pas encore explosé. Les habitants de cette région ont 80 millions d’objets de la taille et de la puissance d’une grenade sous leurs pieds. Elles n’attendent qu’à réaliser ce pourquoi elles ont été conçues : exploser à la première contrariété. Je roule en terrain miné. Ils y vivent depuis 45 années.

Pour replacer les choses dans un semblant de contexte, il faut remonter aux années 60, quand les États-Unis et l’URSS menaient la Guerre Froide. Entre autres conflits et conquêtes (spatiale, pour ne nommer que celle-là), les Américains se donnèrent comme mission sacrée d’empêcher l’expansion communiste depuis la Chine vers l’Asie du Sud-Est. Le nord du Vietnam, avec Hanoï comme capitale, venait d’adopter une politique marxiste … il fallait à tout prix arrêter cela.
Lors de la Guerre des Américains (nom que les Vietnamiens donnent à la Guerre du… Vietnam), les États-Unis s’installèrent à Saïgon au sud du pays, et commencèrent à arroser ce qui deviendra vite leur plus grand bourbier. Pour résumer très grossièrement, le centre du Vietnam se transforma en champ de bataille, zone de conflit acharné entre les Communistes du nord et les Capitalistes du sud… les premiers avaient pour eux le peuple ; les seconds, le plus gros budget militaire de l’histoire.
Cependant la balance finit par pencher du côté des Rouges… Car qu’ils soient du nord ou du sud, les Communistes recevaient un fort appui du peuple en général : le pays était avant tout vietnamien et vivait sa guerre de libération. Les Américains avaient beau débarquer avec leur armée, aidés par un gouvernement fantoche anticommuniste à Saïgon, les petites gens, les paysans, passaient facilement à l’ennemi et tendaient des embuscades aux Américains dans les campagnes du Sud Vietnam que les Capitalistes pensaient sous contrôle.
C’est à cette occasion que des firmes comme Monsanto purent se faire la main dans l’élaboration de produits chimiques d’avenir, tel que l’agent orange, nommé ainsi à cause de la couleur des bidons dans lesquels le défoliant était transporté. 80 millions de litres ont été déversés sur le Sud Vietnam, touchant 20 % des forêts et cours d’eau du pays, empoisonnant toujours, 3 générations plus tard, les habitants de la région. C’était tout bonnement un herbicide visant à détruire la végétation pour empêcher les Vietcongs de s’y cacher. Le Napalm fut aussi largement utilisé, dans le but d’incendier plantations et villages. Le Napalm, c’est de l’essence sous forme de gel, qui colle à la peau tout en vous brûlant jusqu’aux os.

La force de frappe américaine était telle, que les Communistes n’avaient d’autre choix que d’infiltrer les lignes ennemies, se mêler à la population, la convertir pour recruter de nouveaux partisans et se lancer dans une guerre d’escarmouches. Les Américains, puissants et suréquipés, ne se sentaient jamais en sécurité, et risquaient en permanence de tomber dans un guet-apens. Fosses à pieux empoisonnés dignes de pièges à fauves, mines artisanales fabriquées à partir d’obus ennemis, rafales tirées à la sauvette depuis un tunnel à trappe. Les nerfs des soldats américains étaient mis à rude épreuve. D’autant que l’ennemi disparaissait avant que les GI n’aient le temps de réaliser ce qu’il se passait. Malgré un ratio de 10 Vietnamiens tués pour 1 Américain, le Vietminh continuait d’envoyer des renforts vers le sud. Comment cela était-il possible ? Comment autant d’hommes et d’armes pouvaient-ils passer à travers le No man’s land du centre-Vietnam ? Grâce à la piste Hô Chi Minh. Grâce aux réseaux de chemins que je parcours aujourd’hui dans la jungle du Laos.

La piste Hô Chi Minh.

En effet, afin d’alimenter leurs troupes au sud, le Vietminh mit en place un impressionnant réseau de pistes cachées dans la végétation laotienne, pour acheminer depuis le nord hommes, armes, munitions, médicaments, etc… sans buter contre les forces terrestres américaines. Dans les premiers temps, il ne s’agissait que de sentiers tout juste praticables à pied. Il fallait plus de deux semaines de marche pour contourner la ligne de front. Puis avec les années, les chemins se sont élargis, et des camions fournis par la Chine et l’URSS purent transiter le long de la frontière, dans cette jungle qui me donne aujourd’hui tant de mal. Les engins roulaient de nuit, feux éteints, à 10 km/h. Régulièrement les bombardiers américains arrosaient la zone de leurs cocktails d’obus, de bombes à fragmentation, d’agent orange et autre Napalm dévastateur. Chaque matin, des bataillons de femmes, sortis de nulle part, reconstruisaient la piste, pour que le lien ne soit jamais coupé…

Ainsi, le Vietnam, l’un des pays les plus pauvres du monde à cette époque, finit par dérouter la première puissance mondiale. À l’heure où les astronautes exploraient la Lune, c’est à cause de cette sale guerre que les missions Apollo 18, 19 et 20 furent annulées. Il fallait toujours plus de dollars pour sortir du bourbier vietnamien avec panache. Les fusées déjà construites ne se sont jamais envolées, et les bombes ont continué de tomber dans la jungle.

À la sortie du village, je recroise le gars que j’avais coiffé la veille de mon chapeau. Il est fièrement planté au milieu de la piste et son intention est claire. Je n’irai pas plus loin sans avoir bu le thé avec sa famille. Devant sa cabane, quelques feuilles odorantes infusent, sur un petit feu, dans une eau trouble puisée à la rivière. De tous les dangers qui existent avec les bombes non explosées, le plus vicieux est peut-être là. On a beau avoir déjà allumé cent feux au même endroit, un jour, la petite bombie enterrée 50 centimètres sous le foyer atteindra sa limite de contrariété. Chauffée au rouge, elle surprendra petits et grands par un feu d’artifice mortel. Ou plutôt elle ajoutera quelques enfants à la liste des victimes d’après-guerre en amputant quelques membres çà et là. Car les bombies mutilent plus qu’elles ne tuent. Sans système médical ni assurance santé, les mutilés deviendront à jamais un poids pour les familles. L’impact sur l’humain est total… À vous gâcher le meilleur des thés.

Autour du foyer, tous les gamins de la rue sont là. Cette petite fille aussi. Celle dont le regard vient juste de me transpercer. Qui s’est approchée, tout naturellement, pour passer une petite main dans mes cheveux et caresser ma barbe naissante… Elle doit avoir 7 ans. Elle m’anéantit d’un rire, puis s’en va attraper son frère de 18 mois à peine, qu’elle cajole déjà comme une maman. Je décroche la petite mascotte qui pend à mon guidon. Un mouton en peluche que j’avais trouvé sur un trottoir, en Australie, tombé d’un landau, probablement. Je m’étais toujours dit qu’un jour, il finirait dans les mains d’un autre enfant. Il est temps de mettre un terme à ton voyage, petit mouton. On aura parcouru un bon bout de chemin ensemble, toi et moi. Et quelque chose me dit que le premier à t’avoir caressé ne m’en voudra pas de mon choix.

Ceci dit, je ne suis pas très fier de cela : Pourquoi… mais pourquoi, n’ai-je pas un troupeau entier de moutons en peluche accroché à mon guidon ?

Thé en famille.

À suivre…

Clem

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