75. L’art et la barrière

La pente est raide et la montagne est partout. Pourtant rien ne semble pouvoir arrêter la camionnette tout-terrain. Lentement, lourdement, elle engloutit les mètres les uns après les autres. Rebondissant sur le sentier, elle fait virevolter les pierres sur son passage. Ses pneus crantés labourent le sol, déchirent la trace à chaque tour de roue. Rien ne pourrait entraver sa progression laborieuse. Dans la cabine de pilotage personne ne dit mot. J’observe la piste défiler d’un regard flou, cette piste que je viens de faire à vélo dans le sens contraire quelques heures plus tôt. Coude contre coude avec quatre compagnons de voyage, je n’ai d’autre choix que de regarder devant moi. Les treillis couleur jungle et les Kalachnikovs serrées entre leurs genoux ne me donnent guère envie de regarder ailleurs. Il y a des fois où notre destinée n’est plus entre nos mains et où il ne sert à rien de lutter contre le courant. Mon vélo est solidement harnaché à l’arrière de la cabine. Retour à la case Départ, autant prendre les choses du bon côté : le covoiturage m’évite une sacrée suée.

Ça n’avait pas été un col facile à négocier. Les ingénieurs laotiens faisant peu de cas des virages et de l’asphalte, il m’avait fallu pousser un certain temps. Ou devrais-je dire tracter, soulever, porter le vélo… vocabulaire plus adapté à la pente et à la quantité de rochers qui pavaient la chaussée.

Tout se passait pourtant si bien depuis la fin de la piste Hô Chi Minh. Les habitants s’affairaient à nouveau dans les champs, sans crainte de bombes enfouies. Les étals de fruits et légumes fleurissaient le long des routes… et je retrouvais enfin une alimentation digne de ce nom. J’avais rarement été aussi content de revenir à la civilisation. Je ne pensais pas un jour préférer la vue d’un champ cultivé à celle d’une nature préservée… Une bonne semaine durant, j’ai été accueilli chaque soir par des Laotiens. Tantôt dans un monastère par quelques moinillons, tantôt dans une maison où battait le cœur d’une petite famille. C’est un peuple nouveau que je commençais à découvrir. Un peuple aimant le plaisir des choses simples, partageant un repas frugal autour d’un plateau commun, heureux d’inviter un inconnu à y porter la main. Des hommes et des femmes vivant ensemble, chérissant leurs enfants et préparant l’avenir. Des familles où, de l’arrière-grand-mère au dernier-né, tout le monde compte et veille sur les autres. Un peuple qui fait l’éloge de chaque minute vécue et qui érige la lenteur au niveau d’un monument.

En approchant de la Plaine des Jarres, plateau trônant au nord-est du pays à 1000 mètres d’altitude, je m’attendais à déchanter de nouveau. Elle fut bombardée encore plus que la piste Hô Chi Minh lors de la guerre du Vietnam et j’avais de sérieuses raisons de redouter un nouveau plongeon vers un triste passé. Mais au lieu de villages surpeuplés et de jardins d’Éden aux fruits empoisonnés, c’est un vrai pays de cocagne que je découvrais. Des rizières, des buffalos, de vrais jardins nourriciers… et des gens qui y travaillaient en paix, silencieusement. Signe encore plus prometteur de la remise sur pied de la région : l’existence d’un musée du déminage. Quand on bâtit un musée, c’est pour parler de choses qu’on ne veut pas oublier mais qui ne sont plus d’actualité. Ce qui est un très bon point quand on parle de bombes qui ne sont plus sous nos pieds. Il semblerait que cette région ait bénéficié de bien plus d’aide humanitaire, la guerre semble ici n’être presque plus qu’un mauvais souvenir. Toutefois, depuis la colline qui surplombe les vestiges antiques des jarres, on repère des cratères plus modernes. Témoins du temps passé, de traces difficiles à effacer.

Après avoir exploré les environs, j’avais décidé de rejoindre Vientiane, la capitale du Laos, en traçant droit à travers l’étendue montagneuse qui m’en séparait. La Plaine des Jarres paraissant si bien remise de ses blessures, je voulais voir s’il en allait de même des secteurs plus reculés. Mes cartes étant très peu détaillées, impossible de savoir sur quoi j’allais tomber. Mais je commençais à reprendre confiance en ce beau pays, à aimer ses habitants et à apprécier les efforts des ONG comme ceux du gouvernement. J’oubliais lentement les ravages de la corruption et de la guerre pour célébrer la pérennité de cette nation dont le peuple creusait déjà dans la masse, il y a 2500 ans, de mystérieuses amphores pour géants.

Aurais-je pu deviner à ce moment-là, que j’allais bientôt pénétrer – à mon insu – dans la zone la plus militarisée du pays ? Que j’aurais droit à un interrogatoire surprise et que les soldats me mettraient sans le savoir sur la voie de la plante défendue ? Décidément, Laos… ton nom seul inspirerait un roman.

La piste que je comptais emprunter sinue entre des montagnes et des vallées abruptes que recouvre une jungle étouffante. Les rares pistes qui s’y fraient un passage offrent toute une panoplie de détours et d’obstacles. Pas le genre d’endroit où je pensais rencontrer du monde… Il y a bien les Hmongs, de l’ethnie dominante de la région, qui habitent de façon ancestrale les montagnes de la Birmanie au Vietnam… Mais généralement leur présence ne rime pas avec opulence. Là où les Hmongs survivent, personne d’autre n’a réussi à prendre racine. Ce peuple de montagnards s’est remarquablement adapté aux rigueurs de la vie en altitude sous climat tropical. Ils sont impressionnants. Burinés par les éléments.

Cependant, à ma grande surprise, c’est une toute autre espèce d’individus que je rencontrais. En lieu et place des Hmongs portant leurs fardeaux le long des chemins, c’était des camions militaires autrement chargés qui passaient à mes côtés. Jeeps, motos, soldats à pieds… apparaissaient derrière chaque nuage de poussière. Au premier checkpoint, je m’attendais déjà à devoir réviser mes plans… On aurait dit que ces montagnes avaient des choses à cacher et qu’on ne me laisserait sûrement pas passer. Mais j’eus à peine le temps de poser pied à terre que le vigile levait la barrière en brandissant une cuillère. Pardon ? Très bien. Si vous le prenez sur ce ton… Pratique pour manger une boîte de thon. Je continuai sans me poser de question.
Le deuxième poste de garde ne me posa pas davantage de problème… Que les gardes fussent absents ou que mon pédalier fût trop bien graissé pour les réveiller, personne ne sortit le bout de son nez. Je passai sans m’arrêter. Je ne comprenais pas le coup de la cuillère et encore moins la présence de tous ces militaires… mais étant donné le peu d’intérêt qu’ils portaient à ma personne, je ne voyais aucune raison d’abandonner. C’est pourquoi, après avoir roulé un bon moment, perdu quelques litres de sueur et traversé plusieurs vallées, je me trouvai un peu désappointé devant la troisième barrière, fermée.

Cette fois-ci, mes chances de passer semblaient réduites. Des barbelés au travers de la route, des gardes armés de part et d’autre, la fouille de tous les villageois malgré leurs laissez-passer… et puis ce gradé qui m’accueillait dans un anglais parfait. Comme il y avait une grosse mine d’or un peu plus loin, j’imaginais que toute la zone était sécurisée. Sur ma route se trouvait aussi le village historique de Long Tieng, qui fut en son temps une base secrète de la CIA. Ce lieu avait été créé de toutes pièces pour répondre, depuis le cœur du Laos, à l’offensive Vietminh. Mais c’était il y a 50 ans… Pour vous donner une idée des difficultés d’accès, ils avaient, à l’époque, repéré cet endroit par hélicoptère, car aucune route, aucun chemin, aucun village – même Hmong – n’existait dans cette vallée reculée… Atteignable seulement par les airs, ce coin caché devint la principale base des opérations de la CIA dans leur guerre secrète au Laos. Personne n’entendait jamais parler de Long Tieng alors que plus de 500 avions s’y posaient chaque jour, faisant de ce trou le second aéroport du pays après Vientiane. Le secret fut gardé pendant 5 années. Plus qu’un article, l’histoire de Long Tieng mériterait un livre à part entière. Ou une série Netflix ! Ils aiment bien tout ce qui touche aux narcos, aux histoires d’espionnage, aux intrigues politiques… d’autant plus quand tout est instrumentalisé par les hautes institutions américaines. Or, il y eut de tout cela à Long Tieng. Puisque cette guerre n’existait officiellement pas, il ne pouvait y avoir ni troupes au sol ni budget pour les armer. Le gouvernement laotien étant neutre dans le conflit, aucune base américaine ne pouvait se monter dans le pays. En guise de soldats, la CIA enrôla les Hmongs des hauts plateaux. Les hommes partaient combattre le Vietminh, pendant que les femmes et les enfants travaillaient dans les champs de pavot. Le trafic organisé de l’opium servait à payer les troupes et à financer l’armement. En ce qui concerne l’approvisionnement et les bombardements, c’est la compagnie pseudo-privée Air America et ses pilotes civils qui servaient de couverture. Le contribuable américain n’en sut jamais rien. N’est-ce pas que ça ferait une bonne série ! Surtout que, maintenant, il y a prescription. Mais ce n’était certainement pas pour cela qu’il avait un tel barrage militaire. Enfin je l’espérais !

Quand mon gradé demanda la raison de ma venue, je lui répondis le plus simplement du monde que c’était le chemin le plus court pour rallier la capitale. Au lieu de me donner clairement l’ordre de faire demi-tour, il essaya de justifier ses instructions en me disant que les montagnes que je voulais traverser n’étaient pas assez… sûres.
Pas sûres… ? Ah ! Voilà de quoi me donner envie d’en savoir plus. Il ajouta, à notre grand dam respectif, qu’il n’y avait pas assez d’hôtels et de magasins avant la prochaine ville. Mon œil ! À d’autres ! Tu l’auras voulu ! Me voilà lancé dans une démonstration à la Mike Horn sur mes capacités extraordinaires à traverser la planète sur une bicyclette. À grand renfort de photos sur mon smartphone et de déballage de matos, je débitai un argumentaire avantageux pour lui montrer, selfie à l’appui, qu’il avait affaire à un professionnel en la matière. Ce genre de truc ne marche… JAMAIS. Sauf… dans les vallons paumés au fin fond du Laos. Après avoir épuisé tout son stock d’arguments bidon, voyant que j’étais parfaitement ok, il n’osa pas s’enfoncer davantage et m’ouvrit la barrière à regret. Je taillai alors la route le plus vite possible afin de me mettre à l’abri d’un potentiel changement d’avis. Pourtant elle était raide… mais raide ! J’ai rarement fait fondre autant de calories. N’importe quel Hmong présent m’aurait remis un maillot à pois ce jour-là. J’étais loin d’imaginer de quel genre de récompense on allait m’habiller. Quand j’entendis la mobylette pétarader dans la montée et vis mon gradé s’agitant du guidon, faisant de grands signes de la main… je compris que mon dernier litre de sueur avait été déversé en vain. Cette fois-ci, il ne s’embarrassa plus de formalités et me fit clairement comprendre qu’il s’était un peu trop avancé. Le fusil automatique pendu à son cou aidant beaucoup à ma bonne compréhension, il m’avoua que le patron lui avait passé une sacrée branlée… Fin de mon échappée solitaire.

De retour au checkpoint, il m’annonça mine de rien qu’un véhicule était en route… car certaines personnes voulaient m’interroger. Quelle chance pour un voyageur en mal de relations ! Il avait l’air vraiment désolé. Visiblement, je n’aurai pas dû aller plus loin que le petit village après la première barrière. Un village où, devinez quoi ? la spécialité artisanale est la cuillère en coque d’obus recyclée. Une heure plus tard, quatre cow-boys en treillis nous escortaient, mon vélo et moi, vers la base militaire la plus proche.

Vous auriez vu le cirque qu’ils ont fait en arrivant… J’avais l’impression d’être à mi-chemin entre un VIP et un narcotrafiquant. Deux attributs assez proches l’un de l’autre finalement puisqu’ils me traitaient avec la courtoisie que l’on doit à un prince… que l’on escorte en prison. Trois soldats en uniforme, menton haut et regard lointain, formaient ma garde rapprochée. Tandis qu’un quatrième personnage, arborant bagues en or et sourire flatteur, m’offrait une poignée de main digne d’un politicien. Pendant que mon gradé traduisait les politesses d’usage de son supérieur, ces messieurs m’escortaient gentiment vers ce que semblait être la salle d’interrogatoire locale : un sombre cabanon de jardin décrépit. Le mobilier en bois, lustré par les années, n’avait rien à envier aux manches des Kalachnikovs de mes hôtes. Est-il possible que tout ce matériel date de la guerre du Vietnam ? J’avais l’impression de visiter une reconstitution historique offerte par le ministère de la propagande. Ou était-ce une attraction organisée par l’Office du Tourisme ?

Blague à part, ils auraient difficilement pu être plus dissuasifs, l’ambiance était parfaite. Le faux sourire de mon interlocuteur et ses airs de mafioso diplomate, les soldats qui me gardaient au corps. Sûr que je ne risquais pas de m’enfuir… je pouvais à peine me tortiller sur le banc. Mais tout cela pourquoi ? En fait, je n’en sais rien ! Je pense qu’ils voulaient s’assurer que je n’étais pas un journaliste. Quant aux raisons de tout ce ménage, lorsque je demandais ce que je « risquais » dans ces montagnes, les interrogeais sur la nature de ce « danger » qui les avait poussés à se déplacer… je ne recevais guère que  des rires amusés en guise de réponse. Ce n’était pas à moi de poser les questions.

Voilà donc ce qui me vaut d’être à présent dans ce camion, à revenir en arrière à chaque tour de roue sans trop savoir pourquoi. Après une bonne heure à me laisser bercer sur mon siège, nous arrivons enfin à la base militaire du plateau des Jarres. Je n’espère pas obtenir plus d’informations concernant ce tohu-bohu militaire, mais je ne pense pas qu’ils me retiennent d’avantage pour autant. Il n’y a pas de raison, nous sommes restés courtois et intelligents. D’ailleurs, comme nous arrivons au moment de la pause déjeuner, ils m’invitent à participer à leur repas. Ça reste le Laos. Je ne suis pas détendu pour rien, ils le méritent bien. Des gars testent la solidité des hamacs à l’ombre des manguiers de la caserne pendant que d’autres jouent à la pétanque dans un coin. Vieille Indochine, quand tu nous tiens… Cependant, mon diplomate décide de profiter de ma présence pour tester un peu les compétences de ses gars. Je vois bien qu’il n’en a rien à faire de moi, mais il leur demande quand même d’effectuer une fouille complète du vélo. Avec rapport écrit. Plus déposition du cycliste. Rédigée en anglais. Et en laotien… Mon Dieu… je sens qu’on va y passer la nuit.

Les mecs s’attaquent à la description de chaque objet que je possède. Caleçon après caleçon… Malheureusement pour eux, ils ne sont pas tous propres… Le zélé de service qui a été nommé chef des opérations se révèle être une teigne. Il veut m’emmerder, il va être servi.
‘– Ce stylo ? C’est un bleu. Celui-là ? Un rouge. Vous avez noté rouge ? Non, ce n’est pas comme cela qu’on écrit rouge.’
Il y a des fois… je m’en veux de perdre mon sang-froid. Mais franchement, il faut avoir survécu à plusieurs Vipassana pour rester zen dans ces conditions. On y passe deux heures… c’est lamentable.
‘– Cette chaussette : propre. Celle-ci, propre aussi. Ah ! Elle pue. Chaussette propre qui pue, tu écris ?’

Le mec en a tellement marre de moi – je suis insupportable – qu’il finit par abréger la fouille une fois arrivé à la moitié de ma dernière sacoche. Note pour plus tard : si jamais un jour j’ai vraiment quelque chose à cacher, c’est au fond de la dernière sacoche que je devrai le dissimuler.

Mais quand il me libère enfin – à vrai dire, quand il me demande de partir – je suis obligé de prolonger notre entrevue car je n’ai aucune idée de l’endroit où aller… ! Je sors ma carte et lui montre la route que j’avais tenté de prendre.
‘– Je peux y aller maintenant ?’
‘– Jamais.’
‘– Et celle-là ?’
‘– Surtout pas.’
‘– Et… celle-ci ?’
‘– On vient te chercher au premier checkpoint et on te ramène ici.’
‘– Ah non !’
C’est que les routes ne courent pas les rues dans la région… On fait le tour des différentes possibilités, mais il semble que l’armée contrôle toute la zone des montagnes qui entourent le village le Long Tieng. Il faut que je revienne sur mes pas d’une centaine de kilomètres avant de trouver une route qu’il considère d’un œil positif !
‘– Celle-ci, vous êtes sûr ?’
‘– Garantie.’
‘– Je ne veux pas revenir ici, vous savez…’
‘– *soupir de soulagement* Vous avez mon feu vert.’

Joie. Enfin libre ! Libre, et sur une route normale, sûre, sans checkpoint ni interrogatoire surprise. Je peux remettre les bouchées doubles sans risquer de me coincer un pignon entre les dents. En plus, c’est cette délicieuse portion du Laos que j’avais tant aimé la semaine passée. Je me laisse glisser, appréciant le paysage sur cette merveilleuse invention qu’est l’asphalte.

Mais le lendemain midi, quand j’atteins enfin la bifurcation, je réalise que j’ai peut-être surestimé les capacités de mon roquet à lire… une carte. Ce n’est pas sur ce pont, large d’à peine un mètre cinquante, que passe la moitié du trafic routier pour la capitale. Il m’avait dit que c’était une nouvelle route, mais là… j’ai comme un doute. De l’autre côté de la passerelle, les villageois que je croise me regardent comme s’ils n’avaient jamais vu d’étrangers – ce qui est fort possible (Par étranger entendez : toute personne venant de l’autre côté de la rivière). Ça commence très fort. Au plus j’avance, au plus la sente rétrécit et voit son gradient augmenter, avec une fâcheuse tendance à tendre vers la verticalité… Il y a une montagne à franchir, mais ils ont encore oublié les virages. Nom de Dieu que j’en chie. Il me faut 4 heures pour faire 4 kilomètres de montée et quelque 800 mètres de dénivelé. Au début, il y avait encore quelques traces de moto devant moi. Mais elles se sont perdues rapidement pour ne laisser place qu’à une sente de chèvre. Je suis totalement seul dans la montagne. Personne ne semble jamais passer par ici. Que mon roquet de la veille m’ait envoyé là en toute conscience suite à une indigestion de vieux caleçons, ou qu’il se soit totalement planté dans sa lecture de carte… dans tous les cas, je ris de mon désarroi. J’attache une sangle sous mon tube de selle, ce qui me permet de tracter en plus de pousser. Je dois économiser mes forces, il fait 40 degrés.

Arrivé au sommet de cette montée infernale, la piste reprend des allures un peu plus décentes, et pénètre dans un petit vallon fermé. Une combe à l’abri du vent, une oasis où règne un calme pénétrant. Pas un bruit, pas une habitation, pas une route en vue. Seuls quelques jardinets, de part et d’autre, dénoncent une présence humaine. À peine quelques arbres fruitiers, des bananiers et de petits îlots de légumes qui poussent çà et là comme semés à la volée. Il doit y avoir un village plus loin, un village du bout du monde, d’où certains valeureux s’échappent parfois pour s’aventurer jusqu’ici afin d’entretenir ces petites cultures. J’ai l’impression d’être remonté loin dans le passé. Surprises du voyage. Me voici revenu chez nos ancêtres au moment où ils y découvraient l’agriculture, il y a 10 000 ans.

Émerveillé par la beauté et le calme de ce petit paradis, épuisé comme jamais par la montée, je m’accorde une sieste entre deux jardinets. Une palissade de bambou est la seule construction humaine que j’aperçois. Les fleurs qui poussent de l’autre côté de celle-ci ont peut-être fourni notre plus vieille médecine. Blanches et pourpres, elles dansent dans la brise au-dessus des herbes folles, faisant osciller le bulbe gonflé de sève d’où partent leurs pétales. Pendant que mes endorphines reviennent peu à peu à la normale, c’est un tout autre stimulant que Dame Nature met à portée de ma main. Je viens de m’assoupir dans un champ de pavot.

 À l’ombre d’un frangipanier, une petite créature m’observe non loin de là. Elle veille sur moi et sur sa future production d’opium, le soulagement de toutes les douleurs de l’homme. Comme beaucoup de Hmongs des montagnes, cette grand-mère recroquevillée sur elle-même n’a sûrement que ce remède pour lutter contre les douleurs des années. Elle doit peser 40 kilos et avoir 200 ou 300 ans… à en croire les rides de son visage. Elle est là, elle attend, dans ce petit vallon hors du temps.

À suivre…

Clem

 

PS : Deux vidéos sur l’opium médicinal au Laos, et ses effets pervers.

Cliquez ici pour la première.

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2 réflexions sur “75. L’art et la barrière

  1. Salut Clem, j’adore tes photos du Laos, mais les commentaires me confortent dans l’idée que tu es un peu « secoué » tu es le Mike Horn de l’Asie. Tu me fais peur. Comment pourras-tu reprendre une vie ordinaire après tout çà. Malgré tout j’attends avec impatience la suite de tes aventures. Je t’embrasse. Nana.

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