76. Hmongs, l’Enfer vert.

Vientiane a beau être la plus endormie de toutes les capitales d’Asie, le contraste avec l’arrière-pays procure un sacré choc ! Passer en quelques jours de champs de pavot perdus dans la montagne à des zones résidentielles poussant comme des champignons, ça surprend toujours un peu. Sans parler des SUV qui ont remplacé en nombre les motoculteurs familiaux des campagnes, ou des costards-cravates qui ont pris le pas sur les tenues traditionnelles. C’est en entrant dans cette ville après avoir remonté pendant des semaines la piste Hô Chi Minh, et s’être perdu sur les hauts plateaux, que l’on se rend compte à quel point le Laos est un pays d’inégalités. Pour un gouvernement qui se veut communiste, les extrêmes sont d’autant plus surprenants. En passant devant l’ambassade américaine flambant neuve, j’ai une petite pensée pour les centaines de milliers d’habitants qui survivent avec une simple mono diète de riz. Malgré tout, Vientiane reste une ville très modeste. Ce sont plutôt mes standards de normalité qui ont été revus à la baisse ces derniers temps. Je dois m’acclimater de nouveau à la société. Et pour ce faire, quoi de mieux que de rendre visite à un vieil ami qui vit ici depuis des années ! Jean-Charles, un ancien collègue de promo, s’est installé à Vientiane à la sortie de l’école, et n’a pas bougé depuis. Il m’accueille comme un prince dans ce que je considère vite comme la plus belle maison de toute la capitale. J’y passe plusieurs semaines à me reposer et organiser la suite de mon périple. Il faut que je me fasse refaire un passeport à l’ambassade de France car mon fidèle sésame n’a plus de page vierge… et que je demande au consulat chinois de baptiser le nouveau avec un premier Visa.

J’en profite aussi pour raconter à Jean-Charles mes aventures dans la Plaine des Jarres, comment je me suis retrouvé coincé par l’armée puis fait envoyer paître dans les champs de pavot par cette dernière. Je n’étais d’ailleurs pas au bout de mes surprises. En fait, ce n’était que le début d’une étrange série d’événements qui allaient m’amener à me questionner profondément. Avant mon arrivée à Vientiane, j’ai dû montrer patte blanche à un nombre impressionnant de checkpoints militaires, la zone étant totalement sous contrôle. J’ai d’ailleurs eu l’impression que personne ne s’attendait à me voir arriver de ce côté-là. Comme je venais de la zone à accès restreint et que je cherchais à en sortir, ils ne me posèrent pas spécialement de problèmes. La piste que l’on m’avait indiquée lors de l’interrogatoire, probablement par erreur, m’avait en réalité fait court-circuiter d’autres checkpoints que je n’étais pas censé traverser. Autrement dit, il était dans leur intérêt de me laisser sortir au plus vite…
Pour ajouter à l’ambiance, vingt-quatre heures après ma sieste dans les jardins de pavot, je me retrouvais face à une énorme mine d’or australienne. Là-bas, une montagne est littéralement en train de disparaître, emportée par une noria de poids lourds en direction de la capitale. Roulant trois par trois, encadrés par des pick-ups chargés de pneus de rechange et de haut-parleurs pour dégager la voie, ils ont priorité sur tout ce qui se trouve sur leur passage.
Mais le plus étonnant fut encore la traversée de Xaysomboun, cette petite ville perchée dans un massif montagneux sous haute surveillance, avec une garnison entière qui y loge et… des casinos chinois en construction. C’est à ne rien y comprendre. Cet îlot d’activité perdu au milieu des montagnes n’est même pas relié au reste du pays par des routes goudronnées. Une mine, des militaires, des casinos chinois et des champs de pavot. Le cocktail explosif par excellence ! Au moins, ça pimente le quotidien du promeneur à vélo.

J’ai mille questions à poser à mon vieil ami. La piste Hô Chi Minh, les bombardements, le déminage toujours en cours, l’état d’extrême pauvreté et de dénuement dans lequel les populations locales sont toujours engluées… Comment une guerre, vieille de 50 ans, peut-elle toujours affecter à ce point des régions entières ? Et que s’est-il passé réellement ? J’ai l’impression que les manuels d’Histoire ne se sont pas beaucoup étendus sur le sujet… Ce mois que je viens de passer au Laos m’a profondément marqué. J’ai besoin d’en parler et de confronter ce que j’ai vu aux faits historiques afin de donner du sens à tout cela… Ça me pèse. Je me suis rarement senti autant affecté par ce que j’ai vu sur l’ensemble de mon voyage.

Jean-Charles me parle alors de l’histoire du Laos, et notamment de la guerre secrète que la CIA a mené depuis Long Tieng (ce village si bien gardé du précédent chapitre). Il me conseille toute une série de documentaires que je dévore d’une traite, découvrant au fur et à mesure l’ampleur du drame humain qui s’est déroulé dans les montagnes que je viens de traverser. Difficile de tirer la moindre conclusion, mais il n’en reste pas moins que la présence militaire dans cette région fait froid dans le dos… Vous trouverez les liens de ces docus au bas de l’article. Ils sont absolument édifiants.

Nous savons que lors de la guerre secrète au Laos, la CIA avait recruté des Hmongs pour former une armée non-officielle au sol. Appuyés par les bombardements intensifs, ils avaient combattu l’avancée Vietminh pendant les quelque 9 années qu’avait duré le conflit. Lors de la débâcle des Américains, il ne restait plus grand chose de l’ethnie Hmong dans la région, et les survivants se retrouvèrent apatrides car chassés par les communistes qui prenaient le pouvoir. Les anciens alliés des Américains étaient devenus la cible du nouveau régime lao. Certains purent s’établir aux Etats-Unis mais des Hmongs  abandonnés furent poussés à prendre le maquis et disparurent dans la jungle.  Les rebelles – comme on les a ensuite appelés – ont disparu des radars médiatiques. Ils tombèrent complètement dans l’oubli.

Il faudra attendre l’année 2003, pour qu’un journaliste anglais déterminé à éclaircir le mystère, se lance dans une expédition au cœur de la forêt vierge, et tombe par hasard sur environ 2 000 hommes et femmes Hmongs survivant encore dans la jungle… 30 ans après la fin de la guerre. L’état de misère et la détresse psychique de ces gens étaient inconcevables. Après enquête, il s’est avéré que depuis les années 70, le gouvernement laotien n’a eu de cesse de traquer et de pourchasser les derniers survivants de cette ethnie, ne leur laissant pas la moindre chance de repentir. En 2003, la plupart des anciens combattants étaient morts, c’était leurs enfants et petits-enfants qui continuaient à payer le lourd tribut de la défaite américaine. Pour le gouvernement laotien, ces gens n’existaient pas. Mais d’après des journalistes français ayant réussi, en 2005, à entrer en contact avec eux, ils étaient encore 8 000 à se terrer dans les montagnes de l’arrière-pays. Vivant comme des parias, se nourrissant de racines sauvages et défendant leurs familles avec des armes vieilles de plusieurs générations.

Vous allez me dire que 2005, ce n’est pas tout récent, que de l’eau a coulé sous les ponts de bambou que la mousson emporte chaque année. Il paraît impensable que des gens soient encore cachés dans la jungle…

Mais alors pourquoi cette région de Xaysomboun est-elle aujourd’hui toujours soumise à une telle surveillance militaire ? Pourquoi les soldats m’ont-ils interrogé comme pour s’assurer que je n’étais pas un journaliste ? Pourquoi ont-ils prétendu que les montagnes n’étaient pas sûres pour un étranger ? Ne me dites pas… je vous en prie… ne me dites pas qu’il y a toujours des Hmongs terrés dans les montagnes 50 ans après la fin du conflit ! Qu’il y ait encore des mines sous chaque brin d’herbe, je le conçois, après que les Américains aient fait de cette terre la nouvelle Armageddon… Comment pourrait-il en être autrement ? Mais que des êtres humains soient toujours traqués comme des bêtes parce que leurs grands-parents ont été les marionnettes de la CIA ? Parce qu’ils ont été entraînés dans des jeux de puissance lors de la guerre froide ? Parce qu’ils ont été manipulés et ont donné leur vie pour une cause qui les concernait si peu… ? Ces questions, ces observations, les liens que je ne peux m’empêcher de tisser entre tous ces points d’interrogation me consument littéralement de l’intérieur. Nous sommes censés croire au bien-fondé de nos états, qui nous protègent, et l’on élit démocratiquement des représentants pour en assurer la pérennité ? Mais comment croire en quoi que ce soit devant tant d’hypocrisie…

Lors de mon séjour à Vientiane, j’en profite pour aborder le sujet avec un certain nombre d’expat’ vivant là depuis longtemps. Personne ne semble être plus au courant que cela. Il y a des rumeurs, des histoires… mais cela semble lointain et vague… comme si je leur parlais d’un autre pays, ou de choses appartenant à une époque révolue. Même le consul honoraire de Belgique, avec lequel j’ai la chance de partager une bière, s’étonne des conditions que je décris à propos de la piste Hô Chi Minh. Ici, la vie s’écoule à un rythme si nonchalant. À l’image du paisible Mékong qui borde la ville, les choses vont à leur rythme et les pavés que je lance font bien peu de remous entre les tourbillons.

C’est vrai qu’il fait bon vivre à Vientiane. Surtout quand on est expatrié ou voyageur en tournée. Restaurants, petits cafés, auberges de jeunesse, pagodes et temples anciens… c’est une étape rêvée pour plus d’un. Je réalise que les touristes ne verront jamais le Laos comme je le vois. Les itinéraires sont tout tracés, les quelques villes qui accueillent le routard répondent aux standards de modernité et de confort exigé par les voyageurs de plaisir que nous sommes. Le Laos est un super pays du point de vue des backpackers, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. La réalité qui nous est montrée au long d’un périple organisé à de quoi flatter nos sens… Mais à quel prix ? Combien d’autres niveaux de réalité se cachent sous cette jolie couche de vernis ? À l’image des bombes qui rouillent à l’abri des regards, et des lamentations silencieuses, le Laos excelle dans l’art de gommer les cicatrices du passé.

En attendant l’arrivée, par la valise diplomatique, de mon nouveau passeport, je décide d’aller faire un tour dans le Laos conventionnel. Le Laos des voyageurs normaux, des groupes organisés qui suivent un guide bilingue, des routards qui suivent leur guide de poche et des backpackers qui suivent leur smartphone. Ça fait du bien, des fois, de se laisser aller à la facilité. Et puis ça vaut le coup… franchement, admirez un peu ce panorama ! Merci de remplir les montgolfières les gars, elles sont comme des bulles qui montent dans la joie. Pendant que la rue des bars de Vang Vieng attire les jeunes voyageurs à coup de whisky gratuit et d’opium bon marché, je vais poser mon duvet au sommet d’un pain de sucre dominant la vallée. Comme ça pas de jaloux, tout le monde finit perché !

Afin d’activer mon passeport flambant neuf, je fais également un petit passage par la Thaïlande. Deux trois jours pas plus, Jean-Charles, c’est promis ! Mais c’est sans compter sur Yves, l’hôte Warmshowers le plus incroyable de tout le pays. Un Belge qui s’est installé dans une petite ville de Thaïlande, et qui m’accueille si bien que je n’arrive plus à repartir. Je reste trois semaines en sa compagnie… enfin je crois, le temps passe si vite. La Thaïlande a une incroyable capacité à envoûter les gens… elle te happe et te fait oublier toute notion du temps. Les potes de Yves sont là depuis 6 ans, 12 ans, 20 ans… on passe quelques bonnes soirées à discuter autour d’une bière. Ils me racontent leurs déboires avec les filles, les voitures et les maisons que les moins chanceux ont perdues… et les compagnes de vie, que d’autres ont trouvées. Yves me motive pour changer de vélo. On fait les brocantes et les magasins de seconde main, puis on passe quelques jours à adapter ma nouvelle monture aux rudesses du voyage à venir. 120 dollars, c’est pas cher payé pour faire le tour d’un continent.

Si je reste aussi longtemps chez Yves, c’est aussi et surtout parce que j’ai repris le goût de l’écriture. C’est en bonne partie grâce à lui que je me suis relancé dans mon blog, et que vous lisez ces lignes en ce moment. C’est ainsi qu’entre deux jus d’ananas, je reprends mon récit, mis en pause en… Australie alors que je parlais de… Singapour. J’avais oublié à quel point écrire était devenu important pour moi. On vit tellement de choses dans un voyage comme celui-là. Il est tantôt merveilleux, tantôt triste à pleurer… parfois dans la même journée. Trop d’émotions intenses ne peuvent être gardées intérieurement. J’ai besoin de coucher mes expériences sur papier. Les restructurer, leur donner un sens, faire des recherches, trouver des explications… sans quoi je vous assure, je ferais une sacrée indigestion.

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse avec les deux documentaires dont je vous parlais plus tôt. Attention, là aussi il faut avoir le cœur bien accroché. Prévoyez-vous du temps pour faire une petite balade à vélo juste après, il paraît que ça aide à digérer.

Clem

C’est aussi l’occasion de ressortir les vieilles VHS et de se faire une soirée Air America, ce vieux film de 1990 avec Mel Gibson et Robert Downey qui retrace des événements inspirés de la guerre secrète du Laos. C’est un vrai nanar… mais mine de rien l’ambiance y est !

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