8. Promenade au Monténégro

Je regarde JP s’en aller sur son vélo. Bien. C’en est déjà fini de la première partie du voyage. Beaucoup de choses se sont passées depuis notre départ de France il y a 50 jours – il y a une éternité – et tout s’est déroulé en parfaite harmonie. Mais j’ai quand même un terrible gout d’inachevé sur la langue… Je sens que nous avons encore des choses à vivre tous les deux, que l’histoire ne peut pas s’arrêter là… Et j’ai bien peur que la transition soit difficile.
Heureusement, il y a Tihe, notre amie Slovène. Elle me serre la main. Elle sait que ça me touche beaucoup de voir JP partir… Mais passons, je ne veux pas céder à la tristesse. Positivons! En parfait gentleman, je vais la raccompagner à Dubrovnik où ses parents visitent de la famille. Il y en a pour deux jours et je ferai tout pour les rendre les plus agréables possibles.

Au programme : la baie de Kotor. Nous essayons autant que possible de trouver des routes différentes de celles prises à l’aller, ce qui n’est pas simple étant donnée la géographie TRÈS particulière de cette partie du Monténégro.

La baie de Kotor

La baie de Kotor

La baie de Kotor
Par une succession de détroits, la mer s’engouffre de plusieurs dizaines de kilomètres dans les terres sans un seul pont pour traverser.
La baie est entourée de montagnes qui dépassent allègrement les 1000m protégeant ainsi la baie du climat venteux de la côte. L’effet est surprenant! On se croirait au bord d’un lac de montagne sauf qu’un énorme bateau de croisière peut passer à tout moment. Les routes sont pittoresques et des villages de pêcheurs bordent toute la baie. C’est vraiment magnifique. La ville de Kotor, située tout au bout de l’enclave, est assurément l’une des plus belles du pays. Avec sa vieille cité moyenâgeuse et son fort accroché a la montagne, elle attire beaucoup de touristes.
Et puis après tout, nous aussi on est des touristes! Alors, allons visiter un peu, ça changera! Après une nuit passée sur le parvis d’une petite église abandonnée aux mains de mère nature (seul endroit plat qu’on a trouvé), on s’aventure dans la vieille ville pour grimper jusqu’au fort. Un gars me dit : «C‘est courageux! Il y a plus de 1000 marches pour monter la-haut. Haha ! J’ai fait 3000 km pour venir ici,ce ne sont pas tes marches qui vont m’arrêter, pensais-je.
C’était très beau.
... Et j’ai eu des courbatures pendant 2 jours.
(Je ne suis qu’un petit con).

Ceci dit ça valait le coup. Depuis la vieille forteresse, la vue est imprenable, il y a plein de belles choses à voir. À commencer par la nouvelle ville qui, contrairement à l’ancienne, ne bénéficie d’aucun plan d’urbanisme défini. Tu construis ce que tu veux et où tu veux, qu’importe la démesure tant que les touristes peuvent y louer un appartement. J’apprendrai plus tard que le milieu du bâtiment est l’un des plus corrompus du Monténégro. Avec un bakchich bien placé, tu fais pousser n’importe quel immeuble où bon te semble. Mais la corruption n’étant pas toujours une valeur sûre, il arrive que les permis soient quand même refusés… après coup évidemment! laissant de jolis chantiers abandonnés sur les rivages de la baie.
Si l’essor du tourisme ravage Kotor, on ne peut cependant pas en dire autant du fort. Pas de garde-fou, pas d’info, pas d’entretien… C’est old school et j’aime bien! Du coup, je me permets une petite grimpette sur l’un des grands murs du point culminant d’où je domine une petite vallée de l’arrière-pays. Magnifique. J’aperçois une vieille dame qui monte péniblement le chemin aux 40 lacets qui sépare sa bicoque de la ville. Elle porte des bidons d’eau. Oui décidément, le tourisme ne profite pas à tout le monde.

Le reste du trajet jusqu’à Dubrovnik se passe très bien. Trop content d’être en bonne compagnie, j’en oublie que d’ici peu je n’aurai plus personne pour partager ces aventures. Voyager seul, j’ai essayé et ça me plaît mais là, j’ai du mal à louer la vie du rouleur solidaire…
Nous nous ferons nos adieux le lendemain soir, après une journée passée à flâner dans les rues de Dubrovnik. Et dans la maison de l’hôte de la famille où je suis autorisé à entrer cette fois-ci !. J’ai beau positiver de mon mieux, je sens que la mélancolie me guette. Je serai bientôt tout seul pour explorer les grandes forêts d’automne, comme un gland parmi les glands…
Tihe me rassure en me quittant: «Tout va bien se passer, tu vas rencontrer plein de gens, … Et puis on a passé une semaine superbe, c’était génial !»
Moi, j’ai juste envie de pleurer.

Marko le géant.
Alors, qu’est-ce que je peux bien faire maintenant? Il y a bien ces deux cyclos qu’on avait rencontrés la semaine dernière, j’aimerais bien voyager avec eux. Ils ont quatre jours d’avance sur moi mais seul, je devrais pouvoir les rattraper. Il y a aussi ce couple rencontré sur la route. Ils m’avaient proposé de les rejoindre pour pédaler ensemble, il faut que je les contacte. Pour l’heure, je dois retourner chez Marko. C’est à 40 bornes et il fait déjà nuit mais je n’ai pas le goût de dormir tout seul dans cette ville. Marko m’avait bien dit qu’il préfère qu’on arrive chez lui de jour mais tant pis! Il me connaît maintenant, il comprendra.
La lune est belle, j’ai retrouvé la route sans peine. Je frappe à sa porte sur les coups de 21h30.
«Hey man! Who the Fuck are you?
Ahh! Ce bon vieux Marko! L’homme qui est capable de parler juste avec des «piece of shit», «son of the bitch» et autres «fucking » en tout genre. L’art de la grossièreté à l’américaine.
Il me reconnaît et me fait entrer chez lui en rigolant. Un autre gars est là, un jeune cyclo avec de longues dreads, il me salue d’un grand sourire. On commence à parler en anglais sans même se demander d’où l’on est. Je remarque qu’ils viennent de s’enfiler deux bouteilles de vin et un gros pétard… Ça promet, Haha !
Marko, que j’ai du mal à suivre à cause de son accent en shamalow, essaie de me dire que je dois absolument goûter le fromage de Dario, l’autre cyclo, parce que ça fait 15 ans qu’il est assis dessus et qu’il a roulé avec jusqu’ici.
«What ?
Dario me montre avec un air malicieux une demi-meule de fromage tout sec qui pue la vieille vache. Une bombe atomique. Je lui demande ce que cest et il me répond qu’une vieille tradition de chez lui consiste à mettre en cave des meules entières à la naissance de chaque enfant pour les ressortir 15-20 ans plus tard. Je lui demande en anglais comment s’appelle ce fromage et il me répond dans un français impeccable : «C‘est de la raclette !»

Je suis chez le vieux Marko, au fin fond de la Croatie, et il faut que je tombe sur un Suisse-Romand qui est tombé dans une marmite de fondue quand il était petit.
Et devinez quoi : ce bon Dario a les mêmes plans que moi : passer l’hiver en Grèce pour s’attaquer à la Turquie et l’Iran au printemps. Je sens qu’on va bien s’entendre.
On décide rapidement de faire équipe pour un bout de chemin, il a concocté un itinéraire spécial perte de temps dans les montagnes reculées de l’ex-Yougoslavie, c’est parfait. De mon côté, j’ai besoin d’un jour de break pour faire un check-up de ma bicyclette grâce aux outils de Marko. Ça ne le dérange pas et c’est une bonne raison d’écouter quelques autres histoires de notre vieux copain.
Ah oui, je dis vieux car le Marko en question, l’ami des voyageurs qui met des panneaux 3km avant sa baraque pour inviter Backpackers, Warmshowers et autres Couchsurfeur à venir dormir dans son «Nature Park» comme il dit, n’est autre qu’un géant de 80 ans ! Deux mètres de haut, au moins un de large selon l’angle de vue, un pif grand comme une montagne et un sourire gigantesque. Marko le Yougoslave. Un monument d’humanité. De ces personnes qui te serrent le cœur d’un regard et te le pétrifie par les mots en y gravant au burin quelques histoires fabuleuses. Un homme qui a vécu la guerre étant gamin, connu la faim, appris à partager avec ses copains quand ils mettaient en commun les biscuits mendiés aux soldats sans oublier d’en garder pour la mère qui jeûnait depuis plusieurs jours. Marko le puissant qui, à 80 ans, vit sans eau et sans électricité dans un paradis nommé Croatie. Un bungalow, un bout de forêt, quelques visiteurs, … Et le voilà heureux comme un gosse, à nous distribuer quelques pièces du grand puzzle de sa vie.


Je n’ai peut-être pas mangé beaucoup de crevettes depuis que je suis dans ce pays, mais j’ai rencontré Marko. Allez le voir si l’envie vous vient de visiter la Croatie. Cet homme est de ceux qui ont gravi une à une toutes les marches de la pyramide de Maslow avant de sauter du sommet pour mieux repartir de la base. Avec un peu de chance, il vous racontera comment il a traversé clandestinement l’Adriatique à la rame pour fuir son propre pays et comment il a survécu dans un camp de réfugiés italien. Peut-être vous parlera-t-il de sa tentative avortée d’immigrer à Paris ou de la façon dont il s’est retrouvé peintre au Canada, marié avec 80$ en poche… Et tout ça avant son 19e anniversaire !
Il a des idées plein la tête, Marko, des projets qui partent dans tous les sens. Il n’a plus un rond car il a tout investi dans son pays. Des investisseurs viennent le voir la semaine prochaine d’ailleurs, pour une histoire de vieux chemin de fer touristique à retaper. Ça bouillonne. Ce n’est pas pour rien qu’il est devenu millionnaire au Canada. Il me propose même un job, mais j’ai peur que ma maitrise de l’anglais et du croate ne soit pas à la hauteur… Alors je décline. Ou plutôt non, je m’incline.

Moi qui redoutais de finir tout seul, je me retrouve une fois de plus en superbe compagnie, à échanger des souvenirs jusqu’au bout de la nuit. Et quand vient l’heure de reprendre le vélo, c’est pour m’émerveiller de nouveaux paysages, tout en papotant de la politique franco-suisse avec mon nouvel ami et d’un futur plan d’attaque pour faire durer des meules de fromage hors d’âge dans du vin blanc…
Je suis Dario sur des petites routes de montagne nous offrant de nouvelles vues sur la baie de Kotor. Nous traversons des massifs qui n’ont plus rien à voir avec les modèles méditerranéens auquels nous sommes habitués. Ça commence à devenir vraiment dépaysant… La vie est dure dans ces coins reculés. Nous ne sommes qu’à quelques dizaines de kilomètres de Podgorica, la capitale du Monténégro, mais j’ai l’impression de commencer un voyage dans le temps. Les troupeaux paissent en liberté, croisant la route à leur gré. Les gens cultivent quelques lopins de terre dénichés dans ce désert de calcaire… Ces lieux laissent en nous une empreinte très forte; nous sommes en train de changer de monde. Je sais que ce n’est que le début d’une nouvelle aventure avec Dario, et elle promet d’être bouleversante.

À Podgorica nous sommes hébergés par Filip, l’un des trois Warmshower du pays. Il nous fait déguster les meilleures spécialités de sa maison (tout est home-made ici) et nous reçoit comme des rois! C’est aussi l’occasion d’éclairer nos lanternes sur ces pays de l’ex-Yougoslavie que nous connaissons bien peu. Il me donne  un tuyau pour changer ma roue arrière pas cher – je roule carré depuis le jour où j’ai marché dessus en Slovénie- et une avarie en montagne serait bien mal venue.

Nous prenons ensuite la direction d’un grand lac qui fait la frontière avec l’Albanie où de nouveaux défis nous attendent. De nouvelles montagnes, une chasse aux tripes de moutons farcies à la marjolaine, le tout arrosé par une météo bien capricieuse. Heureusement les Monténégrins sont là, toujours près à nous aider, nous prêter un bout de terrain où planter la tente, nous offrir un café ou quelques renseignements. Les deux anciens qui nous hébergeront nous feront même l’honneur de lire notre avenir dans le marc de nos cafés. «Dobro dobro (Super !) On ira loin, c’est certain!


La frontière avec l’Albanie se rapproche et nous nous attendons à rétrograder encore d’un cran avec notre machine à remonter le temps. Les récits de voyageurs, nos amies Slovènes, Filip, … Tout le monde nous a annoncé un choc culturel stupéfiant. Et bien, c’est ce qu’on va voir !

...
Ah non… On ne voit rien en fait. Il fait tout noir ici.
La nuit est tombée doucement et les lampadaires ont guidé notre route jusqu’à la frontière, mais une fois passé le poste de douane… C’est le vide.
Je plisse les yeux pour voir si je suis toujours bien sur la route, il n’y a plus de bandes blanches sur les côtés, aucune lumière à perte de vue et nous sommes seuls.
«Woooohh!!!» Je pile. Une vache traverse devant moi. «Ouf, j’ai eu chaud…» Je reprends mes esprits et redouble d’attention. J’aperçois finalement un homme de l’autre côté de la route, puis un deuxième, … Puis une bicyclette, puis… En fait, il y a plein de monde sur cette route !
Il va falloir trouver un endroit où dormir maintenant.
Bienvenue en Albanie.

Clem

J51 à J57 sur la carte…

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7 réflexions sur “8. Promenade au Monténégro

  1. c’est bien connu les retraités sont débordés!je viens de reprendre ma vie hivernale et de reprendre le cours de tes aventures!c’est vraiment super!quelle leçon tu nous donnes!et quelle chance tu as d’avoir trouvé Dario car seul en Albanie !la grèce n’est plus très loin tu vas pouvoir souffler un peu!je te fais de gros bisous et prends bien soin de toi Lysou
    (on a regretté de pas t’avoir reçu cet été!)

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  2. Quelles rencontres! J’ai particulièrement apprécié celle avec l’Helvète, sa fameuse raclette et la marmite de fondue. Félicitations sur un superbe blog que je vais me mettre à lire illico!

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