73. La piste Hô Chi Minh

Rouge ! La piste Hô Chi Minh annonce la couleur dès les premiers kilomètres. Rouge comme les argiles qui couvrent le sol et s’élèvent en nuages chargés d’ocre au passage de mes roues. Rouge ! Parce qu’en l’absence de bitume et de terrassement… c’est mon cardio qui va être mis à rude épreuve. Cependant, les premiers temps, les choses ne se déroulent pas trop mal. Il y a encore des ponts sur les rivières, et des maisons dignes de ce nom au bord de la piste. Ça ne grouille pas de vie, mais il y a toujours quelques gamins curieux qui trémoussent leurs fesses nues sur mon passage, et des tripotées de petits cochons qui détalent sous les buissons. Pourtant assez vite, sans que rien dans le paysage ne puisse l’expliquer, les plantations disparaissent peu à peu, les jardins rétrécissent comme peau de chagrin et les rizières semblent reléguées au rang de souvenir. Les villages deviennent de plus en plus distants les uns des autres et, entre eux, la forêt s’épaissit. Inversement, les villageois sont de plus en plus nombreux à tourner la tête pour me regarder passer et les mômes de moins en moins vêtus. S’il existe parfois ailleurs un ascenseur social, la piste Hô Chi Minh correspond à l’escalier de service qui mène au sous-sol… Plus on avance, plus on s’enfonce dans la misère du peuple. L’aventure est une descente vers les bas-fonds de la dignité. Arrivée dans le monde des oubliés.

Belles maisons tradi au début de la piste.

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74. Héritage

Tandis que je m’enfonce toujours plus sur les anciennes traces de la piste Hô Chi Minh, je prends lentement conscience du drame humanitaire qui se déroule ici. Un matin, enfin ! je rencontre une équipe de démineurs. Ils sont Laotiens mais c’est le ministère des affaires étrangères de Norvège qui les forme et les équipe. L’Union Européenne, les États-Unis, la Corée, … de nombreux pays aident au financement du déminage. L’équipe au travail vient d’investir une rizière asséchée, qu’elle passe au peigne fin, mètre par mètre, avec des détecteurs à métaux sophistiqués. 45 ans après la fin du conflit, l’urgence est toujours au déminage des cultures et des villages. On ne parle pas encore du nettoyage systématique du pays entier, de ses forêts et de ses cours d’eau… Les pronostics les plus optimistes parlent d’un objectif zéro bombe d’ici à la fin du siècle.

Déminage d’une rizière.

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72. Couture-Service : gencives et pneus toute taille

Après la pire nuit blanche de ma vie, passée dans un hamac à tenter en vain de trouver le repos, et dans les pires douleurs ! je me réveille avec une infection dentaire qui se lit maintenant sur mon visage. Ma joue gauche a quadruplé de volume. Devant la glace, j’ai envie de rire, mais seule la moitié non enflée de ma face se marre. Aperçu partiel du bibendum à qui je pourrais ressembler avec 100 kilos de trop ; ça ne me va pas du tout !
En consultant la carte, je vois qu’il y a un hôpital à 110 km. Vu mon état, je n’arriverai jamais à faire cela dans la journée. Mais à mi-chemin, il y a un village avec peut-être… une pharmacie ? L’espoir fait vivre, comme on dit. J’ai vraiment besoin d’antibiotiques maintenant.

Je traîne ma misère toute la journée sous un cagnard tropical. C’est long, c’est raide, ça n’avance rien et la route est déserte. Étonnamment, je me sens plutôt confiant. Ne pouvant rien avaler, je mets à profit mon entraînement pour le jeûne. Je boirais bien quelque chose, de la coco, du jus de canne à sucre… ou même un bouillon. Mais ici personne n’a rien à vendre. Plongée dans la jungle de l’arrière-pays laotien !

Gueule d’amour au réveil.

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71. …et surtout Bonne Santé !

750 kilomètres en 6 jours… pour passer la frontière laotienne avant la fin de mon Visa viet. Une fois encore, je dois mettre les bouchées doubles à bicyclette après une période d’immersion locale ! Il va falloir que je m’organise car je n’ai plus l’entraînement pour une telle épreuve. Heureusement, les routes du Vietnam sont en très bonne condition et il y a toujours, au bord de la route, de jolis fruits tropicaux à acheter ou des cafés glacés noyés de lait concentré à siroter dans un hamac. Entre les pauses, il va falloir que je m’accroche… car il fait chaud ici, très chaud. Et humide ! On est loin du climat néo-zed… J’essaie de profiter au maximum des heures matinales en démarrant à 6h et en pédalant une cinquantaine de kilomètres avant de me caler un petit déj sur le pouce. Des aliments simples qui se digèrent facilement, tout en m’hydratant le plus possible. Sinon, à ce rythme, c’est la tendinite assurée. Ici, pour 50 centimes, je me procure un jus de canne et une quinzaine de petites bananes, que je mange avec du gingembre frais et des feuilles de menthe à peine cueillies. En fin de journée, la température devient à nouveau supportable, et je peux remettre le turbo. Je reçois un accueil des plus généreux de la part des Vietnamiens qui m’offrent plus d’une fois le gîte de façon spontanée. Ici dans un petit stand de nouilles, là avec une famille chrétienne vivant face à l’église du village. C’est toujours enrichissant de découvrir une nouvelle culture. À chaque pays ses règles et ses coutumes, chaque frontière franchie dévoilant un lot de changements. Ce qui tombe à merveille car, depuis que j’ai quitté le cocon familial, j’ai inscrit parmi mes règles d’or : faire chaque jour quelque chose de nouveau. C’est pourquoi les moments passés avec des locaux sont pour moi des plus précieux. Chaque journée apporte sa petite expérience inédite. Parfois très modeste, mais c’est un carburant dont les gouttes renouvelables donnent assez d’énergie pour faire le tour du Monde !

Repas chez l’habitant.

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70. Par-delà le Mékong

Il est temps de reprendre le vélo. Après deux mois de pause avec Rachel plus deux avec mes parents, les jambes me démangent ! Quatre mois de flânerie, sac au dos, à visiter l’Asie du sud-est, si ce n’est pas du luxe, ça… Il y reste beaucoup à faire cependant, car les deux approches sont si différentes selon qu’on parcourt la région à vélo ou en bus, que ce sont presque deux mondes opposés que l’on découvre. Chaque façon de voyager a ses avantages et ses points faibles , mais s’il est une chose que je ne regrette pas de ne plus entendre, ce sont les Moi, j’ai visité toute l’Asie du sud-est en deux semaines ! ou les tragiques Bangkok ? Ouais, déjà fait. En 48h, j’avais tout vu. Le genre de discussion entre backpackers à l’accueil d’un hôtel ou devant une gare de bus qui me donne envie de disparaître à chaque fois. D’autant plus que tout le monde visite les mêmes endroits, se recroise inévitablement les jours suivants – même à des centaines de kilomètres de là – entamant sa discussion par un Alors, vous avez fait quoi, vous ? pour la conclure inlassablement du fameux… C’est pas vrai ?? Nous aussi !

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69. Vipassana ? Oui, passe par là !

Quand j’ai retrouvé le goût de l’écriture et repris la transcription sur papier numérique de mes carnets de voyage, j’avais tellement de retard que je ne pensais écrire qu’un seul article à propos de l’Australie, et un second pour résumer la Nouvelle-Zélande. Finalement, on dirait que la motivation d’écrire et d’élever une fois pour toutes mes souvenirs et impressions dans le cloud l’a emporté sur la précipitation… et 16 articles supplémentaires ont rejoint ma collection. C’est du boulot, mine de rien, j’y passe du temps ! Mais c’est un vrai plaisir de se replonger dans un voyage encore récent avec un recul qui permet le détachement et l’analyse. Parfois, c’est un nouveau pays qu’il me semble redécouvrir. C’est troublant. Je ne saurais que recommander la tenue d’un journal de bord lors d’un périple. Car la mémoire, chose abstraite et nébuleuse, aime nous jouer des tours. La réveiller, la stimuler, ne nous conduit pas simplement à revivre un instant les événements du passé, mais à les structurer avec un œil averti et la magie de la mémoire sélective… quand cette dernière ne nous fait pas réinventer une histoire  différente. Cette mémoire, qui change au gré du temps et des humeurs, me donne parfois l’impression de visionner deux films traitant le même sujet mais réalisés par deux cinéastes différents. C’est peut-être ce que diront mes petits-enfants, si un jour ils s’amusent à comparer mes carnets et les récits qu’ils ont engendrés… tant une même réalité peut paraître différente, vue à travers le prisme de la mémoire et des choix. À d’autres moments toutefois, la différence est si ténue, le ressenti et les émotions de l’instant si bien décalqués sur le papier, que je contemple des tableaux jumeaux. Peints par le même artiste, et figurant la même scène, comme l’œuvre de certains peintres qui aiment à revenir encore et encore sur les berges d’une rivière ou qui veulent retrouver sans cesse un certain coucher de soleil pour mieux le magnifier. Cependant, à y regarder de près, chaque œuvre est unique, chaque ligne a son trait de caractère propre, et l’ensemble n’offre jamais totalement le même résultat. Au moins, ça me laisse l’espoir d’écrire un jour quelque chose d’à peu près satisfaisant…

Sur une île thaï.

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68. Cocottes en stock.

Je m’étais réfugié sous un minuscule abribus doté d’un pare-vent quand ils m’ont trouvé. Il pleuvait, il faisait froid, le soleil ne s’était pas montré de la journée et déjà la grisaille s’épaississait, annonçant l’obscurité. Il y a des jours comme ça où les forces manquent, surtout quand cela fait des semaines que l’on pédale dans le froid et le mauvais temps. Une bonne plaquette de chocolat, c’est ça qu’il me fallait. Le problème, c’est que j’avais déjà utilisé ce joker plus tôt dans la journée et que je n’en avais plus, du chocolat. J’étais à une étape d’Auckland où mon avion devait décoller quelques jours plus tard. Si près du but mais… au bout du rouleau. Ce petit abri fermé par quatre tôles, signe qu’il vente souvent, me procurait un refuge provisoire contre les éléments avant de reprendre la route à la recherche d’un endroit discret où poser ma tente sous la pluie.

J’étais donc bien caché. Ils ont eu l’œil ! Mon vélo était à peine visible et moi, j’étais à l’intérieur, emmitouflé dans ma doudoune. Mais on ne la fait pas à des pros du sauvetage comme eux. Ils savent très bien que les animaux blessés ou malades se cachent pour reprendre des forces. Ils ne font pas du stop. Alors le fourgon s’est arrêté.

Cartes des refuges de montagne, des forêts et des… abribus du pays !

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67. Bienvenue chez les Ch’Kiwis

Yes ! Un nouveau premier coup de pédale ! Bien en position sur la selle, à la recherche de l’équilibre sur un vélo bien chargé, je m’élance sur la route gelée. S’il y a une constante universelle dans mon voyage à bicyclette, c’est cette joie profonde de reprendre la route après une pause méritée. Les breaks me sont indispensables. Ne serait-ce que pour faire autre chose que pédaler. Arrêter de changer d’air, cultiver une petite routine pendant quelque temps, m’adonner à l’élaboration de nouveaux projets, ou tout simplement recharger mon envie de continuer (qui s’épuise un peu parfois). Et quand vient le moment de repartir, quand l’appel du large se fait à nouveau ressentir, ragaillardi, enivrant… alors les premiers coups de pédales résonnent en moi comme le tocsin dans la campagne. Une espèce d’euphorie monte dans mes veines, je me sens débordant d’énergie et, le sourire tiré jusqu’aux oreilles, je m’offre tout entier à l’aventure qui reprend.

Rien que pour vivre cette joie de la reprise – qui dure parfois plusieurs jours – ça vaut le coup de faire des pauses ! Et plus elle sont longues, plus les reprises sont bonnes. Je peux l’avouer… je suis complètement camé à cette liberté de nomade.

Beautiful New-Zealand

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66. Recettes à bicyclette

Que peut bien manger un cycliste qui passe son temps à rouler à travers pays et continents ? Lorsque quelques locaux réalisent que je n’ai pas commencé à pédaler le matin même, ni la semaine dernière, mais bien il y a plusieurs années… l’une des interrogations qui rompt spontanément l’état de semi-hébétude mêlée d’excitation de mes interlocuteurs est de savoir comment j’ai pu m’alimenter pendant tout ce temps.
‘–Tu dois avoir une diète super stricte, comme les sportifs de haut niveau, non ?’
‘–Des glucides et des protéines en masse, c’est là le secret, n’est-ce pas ?’
‘–Je parie que tes sacoches sont pleines de barres céréales, de Snickers et de gels survitaminés !’
Et des fois des remarques qui relèvent d’un imaginaire un tantinet préhistorique, comme si le monde était encore un vaste terrain de jeu pour chasseurs-cueilleurs en vadrouille.
‘–Tu chasses des bêtes sauvages ? Tu pêches au harpon ? Tu manges des racines ?’

C’est bien beau la chasse, mais… y’a quoi à trucider là ? En trek à plusieurs jours de marche de la première route.

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65. Les Bike-Packers

Dunedin, la ville aux albatros ! Sans un battement d’aile, les grands voiliers survolent pendant des heures la baie qui protège la ville et son écrin de collines. C’est le port d’attache de la colonie qui a choisi ce petit bout de terre venteux et froid pour y faire ses nids. De là, prendra son envol le petit, unique, de chaque couple. Il aura d’abord été dorloté pendant des mois face à l’océan et à cet Antarctique mystérieux –  à quelque 4000 km de là – que ses parents approchent de temps à autre… Ces oiseaux peuvent voler des semaines entières sans se poser. Sans non plus battre des ailes. Mais toujours ils retrouvent, au milieu de l’immensité bleue, les pitons rocheux qui abritent les colonies voisines. De petits îlots sub-antarctiques néo-zélandais que bien peu d’hommes connaissent mais où des milliers d’oiseaux naissent chaque année.

Contempler l’océan et ces oiseaux géants depuis les falaises de Dunedin me fait quand même un drôle d’effet… jamais dans mon voyage, je n’irai plus au sud. Jamais non plus je ne me trouverai plus loin de la maison que maintenant. Où que j’aille à présent, je me rapproche de ma patrie ! La nouvelle est d’importance, je suis aux antipodes de la France.

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