72. Couture-Service : gencives et pneus toute taille

Après la pire nuit blanche de ma vie, passée dans un hamac à tenter en vain de trouver le repos, et dans les pires douleurs ! je me réveille avec une infection dentaire qui se lit maintenant sur mon visage. Ma joue gauche a quadruplé de volume. Devant la glace, j’ai envie de rire, mais seule la moitié non enflée de ma face se marre. Aperçu partiel du bibendum à qui je pourrais ressembler avec 100 kilos de trop ; ça ne me va pas du tout !
En consultant la carte, je vois qu’il y a un hôpital à 110 km. Vu mon état, je n’arriverai jamais à faire cela dans la journée. Mais à mi-chemin, il y a un village avec peut-être… une pharmacie ? L’espoir fait vivre, comme on dit. J’ai vraiment besoin d’antibiotiques maintenant.

Je traîne ma misère toute la journée sous un cagnard tropical. C’est long, c’est raide, ça n’avance rien et la route est déserte. Étonnamment, je me sens plutôt confiant. Ne pouvant rien avaler, je mets à profit mon entraînement pour le jeûne. Je boirais bien quelque chose, de la coco, du jus de canne à sucre… ou même un bouillon. Mais ici personne n’a rien à vendre. Plongée dans la jungle de l’arrière-pays laotien !

Gueule d’amour au réveil.

Grâce à mes expériences de jeûne, je suis paré pour ce genre de mésaventure. D’abord, je suis bien informé donc pas de panique ! L’habitude d’affronter le manque de nourriture et d’eau renforce non seulement l’organisme, qui devient plus efficace dans la métabolisation des graisses, mais donne aussi – et surtout – une foi mentale infiniment plus forte. Le simple fait de savoir qu’on peut le faire, qu’on a déjà fait pire, que c’est sans danger (à tort ou à raison…) nous fait vivre des choses extraordinaires. Tout est dans la tête comme on dit. Et tant que le moral suit… Du coup, je fais tout pour positiver et apprécier cette nouvelle première expérience de jeûne in situ. Je crois profondément en la force de persuasion qui peut créer un effet placebo par extension. Les personnes qui atteignent un âge très avancé veulent vivre encore si le reste de la communauté, par exemple un petit – ou arrière-petit – môme, a besoin d’eux. C’est bête à dire mais, à l’inverse, ceux qui ont perdu foi en la vie, ou qui se sentent devenus inutiles, partent souvent plus tôt. De la même manière, une personne qui croit avec force en sa capacité à survivre 10 jours sans eau ni nourriture dans les décombres d’un immeuble après un séisme ou coincé dans les profondeurs d’une grotte, survivra. À condition de ne pas avoir été trop amoché par la catastrophe en question, bien sûr. Par contre, celui qui est persuadé qu’il est impossible de tenir plus de 3 jours sans boire, verra son propre stress creuser sa tombe, et finira dedans, étouffé par ses angoisses avant l’aube du 4ème jour.

Ces choses gaies en tête, je parviens à maintenir une allure correcte, et finis par atteindre le premier village. Pas de pharmacie, malheureusement. Pas de magasin non plus. Par contre, il y a une sorte de motel sorti de nulle part, entre deux cabanons de bois. Je ne peux toujours pas avaler de repas, mais je prends la décision de passer la nuit ici, proche des hommes. Il faut que je tente quelque chose… Dans l’angoisse, j’appelle ma mère. Après avoir réfléchi ensemble aux conséquences d’une infection dentaire dans un coin reculé du monde comme celui-là, je décide de passer à l’action. Il est clair que je ne peux compter sur l’aide d’un quelconque dentiste, ni même d’un hôpital, à moins de me rendre à Vientiane, la capitale du Laos… à presque 1000 kilomètres d’ici. Quant à la petite croix rouge, indiquée sur la carte à 60 bornes, je me doute bien que ce sera… un bâtiment lugubre à moitié vide, plein de pièces immenses et sans le moindre matériel d’opération. Au mieux quelques chaises et une poignée de médecins perdus qui brandiront un insigne de docteur pour justifier leur autorité… là aussi tu as intérêt d’y croire. Ce ne sera pas mon cas.

Au pire de l’inflammation. À moi d’opérer !

Je m’enferme dans une chambre, et sors mon matériel chirurgical. Aiguille, ciseaux, désinfectant, compresse, lampe frontale, alcool, miroir de poche… Quelle richesse ! Je nettoie mes outils, m’attache la torche autour du menton, et passe à l’action… bien décidé à commencer une nouvelle carrière dans le milieu dentaire. Je célèbre une Première de l’An, tiens !

Une heure après la fin de mon acte expérimental en auto-chirurgie, je suis allongé sur le lit avec, sur le visage toujours gonflé, la satisfaction visible d’avoir effectué quelque chose. La douleur a presque disparu ! Et mes dents ont repris leur place d’origine, me permettant à nouveau de fermer la bouche. Je peux même mordre ! Jamais je n’ai été aussi heureux de pouvoir serrer les dents de toutes mes forces, comme cela. Chose impossible à imaginer deux heures plus tôt.

C’est décidé ! je me lance dans une carrière de chirurgien ambulant à vélo. Quel soulagement ! Le simple fait d’avoir percé et nettoyé l’abcès, puis désinfecté un peu partout autour de la dent, a fait chuter la pression qui saturait aussi bien ma mâchoire que mon crâne. Je revis. Et la première expression de cette paix retrouvée est de  sombrer dans un profond sommeil. Enfin du repos, mérité et apprécié celui-là, je vous le garantis.

Le lendemain midi, c’est la faim qui me réveille et me tire du lit. À défaut d’épicerie, je vais sauter sur mon vélo et aller dénicher quelques fruits auprès des habitants des environs. Mais j’ai un pneu crevé… Ha ha ! Il va falloir tenir encore un peu. Je ris de toute cette poisse… et m’estime content de devoir faire une réparation maintenant plutôt que la veille avec ma rage de dent. Une heure plus tard, après avoir savouré quelques bananes locales et croqué dans une gousse d’ail… je peux reprendre la route. Je n’ai trouvé que ça, des bananes à l’ail. Je me dis que les propriétés antiseptiques de ce dernier ne me feront pas de mal, alors j’en prends. Le mélange n’est pas à conseiller en cuisine, mais je n’ai guère le choix.
J’ai toujours une tronche de gueule cassée, cependant la douleur n’est presque plus qu’un mauvais souvenir. Je devrais réussir à atteindre le fameux hôpital sans encombre, et me procurer des antibio. Ça suffira, maintenant qu’il y a un mécano dentaire au guidon. Je m’attaque donc avec motivation à la route du col, juste après la sortie du village. Une bagatelle, j’ai la patate ! Et la descente qui suit est splendide. Je commence enfin à apprécier le pittoresque du Laos, le moral remonte… ! À pleine vitesse dans les virages, j’esquive les nids d’autruche comme un artiste. Pas de prise de risques inutile,  au bas de la pente, je freine au point de m’arrêter pour éviter un trou qui ferait pâle figure face à une bauge d’éléphant… quand soudain… PAN !
Coup de fusil. Quoi ? Où ça… ? Chasseur d’autruche ou d’éléphant ?
À l’instant où j’allais poser le pied à terre… à la seconde où j’avais calmé toute la vitesse folle de la descente… mon pneu avant a éclaté. Son flanc est déchiré sur plus de cinq centimètres. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, la chambre à air avait formé une hernie, qui s’est percée instantanément au contact des patins de frein. Avec 6 bars de pressions, l’explosion a retenti aussi fort qu’une vieille bombe américaine…

Petite pensée pour la bonne étoile qui me suit même en plein jour : Amour !

Ce que je vais pouvoir faire avec un pneu éclaté entre les mains, et probablement pas de pièce de rechange avant la capitale, je n’en sais rien… Les bike-shops au Laos, ça ne court pas les rues. Mais franchement, ce n’est qu’un détail par rapport à l’accident que je viens d’éviter. Si le pneu avait lâché 500 mètres plus tôt… Pfiou ! Je ne préfère même pas y penser.

Verni comme je le suis, je me trouve planté à 50 mètres d’une des très rares cabanes de bord de route. Sorte d’abri pour… je ne sais trop qui, que l’on trouve systématiquement avant chaque pont du pays. J’aurai le temps de confirmer ça plus tard, et ne trouverai jamais d’explication rationnelle, mais chaque ouvrage d’art laotien est accompagné d’un petit cabanon inhabité. Quand on est perdu dans la jungle brûlante, avoir accès à une rivière et un abri ombragé, ça vaut de l’or ! Et ça évite aux cyclistes en rade de terminer comme des pruneaux desséchés sur le bas-côté.

J’investis les lieux et commence à examiner les dégâts. La chambre à air est morte, mais j’en ai une de rechange. Par contre, je peux passer trois doigts à travers la déchirure du pneu… comment faire ? Je me souviens avoir entendu parler de personnes qui avaient dû recoudre un pneu dans des situations merdiques de ce genre, avec du fil et une aiguille. D’autres qui avaient ficelé ensemble la partie déchirée et la jante à l’aide de Serflex… ou avec des kilomètres de scotch armé. Évidemment, je n’ai ni l’un ni l’autre. Je ne sais trop comment procéder, j’ai bien du fil et mon coud-vite, mais je n’ai jamais fait ce genre de chose. En plus je suis assailli de mouches, d’horribles mouches qui m’empêchent de réfléchir. Haaa…! un éléphant est mort derrière cette cabane ou quoi ? C’est l’invasion. Et puis elles ont soif, ces satanées bestioles. Elles s’agglutinent à la commissure de mes lèvres, autour des yeux, dans les narines… c’est insupportable. Insupportable ! En plus elles collent… j’en tue 5 à chaque coup. Ça va être un génocide… pfff… Allez, je déballe toutes mes affaires, ma décision est prise. Tout au fond d’une sacoche, je repêche un article que je trimballe inutilement depuis 10 000 bornes : un bob avec moustiquaire intégré ! Je savais qu’il me servirait de nouveau un jour. C’est l’objet le plus inutile et le plus précieux à la fois… en cas d’invasion de mouches comme au centre de l’Australie. Petite pensée aux trois types qui jouaient à Où est Charlie, perdus dans l’Outback, et qui m’en avaient généreusement fait cadeau. Du fond d’une autre sacoche, je sors maintenant mon nécessaire de couture. Du fil de nylon bien costaud, mon couteau PEV, quelques pinces de serrage et un soupçon d’inspiration. C’est parti pour une autre Première de l’An : la couture sur pneu ! Notez que c’est un bon entraînement pour mon futur métier de chirurgien ambulant. Entre recoudre des pneus ou rafistoler des dents… le fil est ténu !

Une heure plus tard, c’est la révélation. J’ai un don pour la couture. Je rentre en France et je me lance dans la maroquinerie de luxe en pneu recyclé, c’est décidé. Non mais admirez le résultat ! N’est-ce pas magnifique ? Jamais fait un truc pareil de ma vie, moi… Allez, il est parfois bon de se lancer des fleurs, ça redonne du baume au cœur !

C’est peut-être esthétique, mais encore faut-il que ça supporte la pression du gonflage, le poids des sacoches… et du couturier qui doit pédaler jusqu’au prochain hôpital. Je flippe un peu à vrai dire. Je mets le maximum de poids à l’arrière et pédale comme si je roulais sur des œufs. Mais ça a l’air de tenir ! Je n’ose pas aller trop vite, slalome autour du moindre nid de poule, avec ou sans œufs dedans, manque de me manger un poteau à force de regarder ma roue… Et finis par atteindre enfin la ville tant attendue. Aaahh !

L’hôpital en question reprend point par point la description prémonitoire que j’en avais faite : un grand vide. Des salles immenses qui se succèdent sans personne dedans. Pas de matériel, à peine quelques meubles. Une amie de l’infirmière de l’assistant du médecin de service tente de traduire à ce dernier ce que j’ai. Ce n’est pas trop difficile à deviner en voyant ma tête et d’ailleurs il ne me demande même pas d’ouvrir la bouche. Il me dit que c’est Vientiane ou rien. Je lui demande des antibio, et il se précipite à la pharmacie pour m’en dégotter un stock, tout content de pouvoir m’aider malgré tout. J’espère que cela suffira, car je n’ai nullement l’intention de me rendre à la capitale tout de suite. Il y a bien une route qui y va directement mais moi, ce qui me tente, c’est la piste Hô Chi Minh. C’est le nom que l’on donne à la zone frontalière avec le Vietnam, qui avait été utilisée par les forces viet-minh pendant la guerre contre le Sud, afin de ravitailler les rebelles dans la région de Saïgon. Le Viet-minh, venant du nord, passait secrètement par le Laos, pays neutre. Les véhicules roulaient de nuit sur des pistes 4×4 construites à la va-vite et masquées par la végétation. Pas dupes, les Américains ont « secrètement » (entendez illégalement, en violant tous les accords de paix, et en condamnant des générations entières à la misère) bombardé cette région du monde pendant près de 9 ans. Le Laos a reçu autant de bombes que la totalité des pays durant la Seconde Guerre mondiale ! L’équivalent d’un raid aérien toutes les 8 minutes, 24h/24, 7j/7, pendant les 9 années qu’a duré le conflit. Pas mal pour un pays neutre… Au final, les Américains se sont retirés après avoir fièrement défendu les couleurs de la démocratie face à l’invasion des vilains rouges. Vous aviez entendu parler de ça ? Non ? Eh bien moi non plus… Officiellement, ni les Vietnamiens ni les Américains ne reconnaissent ces combats au Laos. Pas de bombardements donc pas de déminage…la région est shootée au TNT. Et je ne suis pas au bout de mes surprises. Je ne le sais pas encore, mais c’est presque 600 kilomètres de piste traversant l’une des zones du monde les plus infortunées, que je m’apprête à traverser… avec un pneu recousu main 3h plus tôt.

Juste avant la ville, les seuls jardins sont sur les bancs de rivières.

Un petit tour en ville confirme mon impression que je ferais mieux d’investir mon temps à parfaire ma couture, plutôt qu’à chercher un vendeur de pneu. Je file dans une guesthouse, la seconde en 2 jours ! Que se passe-t-il ? Je vais ruiner ma moyenne annuelle si je continue comme ça. Mais il y a urgence de repos et de bricolage, si je veux engager la suite sur de bonnes bases. Je passe donc une partie de la soirée à renforcer mes lignes de couture sous le regard captivé des mouches. C’est étonnamment facile en fait. Si j’avais appris à faire cela plus tôt, j’aurais économisé un certain nombre de pneus… Pour mettre fin tout de suite à ce suspense caoutchouté, cette fameuse couture ne va pas simplement me mener jusqu’à Vientiane, elle fera 4 000 kilomètres de plus ! D’autres déchirures surgiront entre-temps à divers endroits. En tout, trois sur la roue avant, et une sur l’arrière. J’améliorerai ma méthode de réparation, notamment en utilisant de la chambre à air de camion plutôt que de vélo. Et quand mes patchs finiront par céder, je les remplacerai par des nouveaux… Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage de dent…

Cette roue qui aurait pu finir sa vie dans une cabane abandonnée de la forêt laotienne, va en réalité tenir plus de 10 000 kilomètres, soit autant que la distance qu’elle avait parcourue avant l’incident. Je roule encore avec quand j’écris ces lignes, et qui sait pour combien de temps encore ?

Comble de satisfaction, mes talents naissants de couturier ont été remarqués par la tenancière des lieux, qui reçoit justement son frère expatrié depuis 10 ans en Australie. Là-bas, il est agent d’entretien, ici… c’est le roi. Ils m’invitent à partager leur repas tout en causant de son île d’adoption, que j’ai sillonnée de long en large un à deux ans auparavant. Rien de tel pour reprendre des forces qu’un festin aussi calorique pour l’estomac que riche en chaleur humaine. Ce dont je vais cruellement manquer les 10 prochains jours. Mais je n’imagine pas encore le bourbier dans lequel je vais disparaître…

Clem

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