22. Bicyclette et l’envers du guidon

L’air sortant discrètement de sa sonnette, bicyclette sifflait l’arrivée du printemps. Elle avait même déjà échangé quelques mots avec de jeunes arbres en fleurs qui lui avouèrent des débuts difficiles mais qu’ils avaient bon espoir. C’est donc sous le coup de ces dires encourageants que les terres perses allaient s’ouvrir à notre amie. Mais Bicyclette remorquait toujours derrière elle le fardeau de l’anxiété. Le doute l’ayant mise sur le chemin du monde, elle savait qu’elle ne s’en séparerait pas de si tôt. Avant même d’y être confrontée, elle imaginait et craignait les obstacles qui allaient s’ériger sous peu devant elle. Et ils lui semblaient être de taille. Elle savait que l’agent qui allait l’accueillir (ou la cueillir ?) à la frontière serait le représentant symbolique d’une théocratie militaire dans laquelle le mâle assoit sa domination en déversant le ciel sur le corps de la femme. Oui, Bicyclette politise un brin ses propos. Elle savait aussi la sécheresse d’un territoire privé d’une eau qui peine à ruisseler, laissant au soleil le pouvoir de rougir et durcir les sols, tenant les saisons pour seule loi. Elle savait. Du moins elle pensait savoir.

Alors le passeport bien sanglé dans son dos, Bicyclette s’apprêtait à passer du côté obscur de la force. C’est alors qu’elle tomba sur le visage souriant d’une femme. Cette dernière montrait des traits heureux, loin de ceux imaginés pour un passage de frontière. Elle lança d’un ton enjoué : «Salam Bicyclette, je suis heureuse de t’accueillir en ces terres. Mais que viens-tu y chercher exactement ? ». Notre amie, déconcertée par tant d’amabilité ne put répondre que bêtement : «Euh…Un endroit pour planter ma tente. » Ridicule! On lui conseilla tout de même de s’adresser à Croissant Rouge, lequel pourrait lui assurer une nuit chaude et reposante. Bicyclette n’en crut pas ses oreilles. D’abord une femme, même pas armée, en guise de garde-frontière et maintenant une organisation sociale tendant la main à qui veut bien la saisir. Ses sacoches s’allégèrent brusquement de deux préjugés. «Ça fera toujours un peu plus de place pour y mettre de l’eau parce qu’il va faire chaud», pensa Bicyclette, pragmatique. A ces mots, une tempête de neige se déclencha juste devant sa tente. Avec les flocons pour partenaires, les lumières de la ville semblaient danser au rythme d’un chant de Noël. Cette fois le choc fut trop grand. À la vue de la tempête, le guidon de Bicyclette se retourna littéralement. C’était le monde à l’envers. Enfin tel qu’elle le percevait à présent.

Bouleversée par l’événement, la voyageuse tenta de repartir de la bonne roue. Grâce à une psychologie de par le fait inversée, Bicyclette se mit en tête une nouvelle quête. Pour rétablir la situation, elle était persuadée qu’il lui suffirait de subir un nouveau choc, lequel remettrait son cadre et son esprit dans le bon sens. Alors Bicyclette observait, scrutait, épiait les coutumes en vigueur en ces terres qu’elle découvrait à peine. Écologiste jusque dans les roulements (forcément avec un nom comme ça), son attention se porta sur l’énergie de l’empire pétrolier. Par chance, elle croisa sur sa route Bonbonne. Bonbonne était rondelette et tout à fait sympathique. Après un échange de banalités sans nom, Bonbonne avoua à Bicyclette : « Tu sais, pour moi, la vie est dure ici. Je ne vaux pas grand chose, peut-être même rien. Fort heureusement, je suis ouverte d’esprit (et de vannes) et je n’hésite pas à laisser divaguer mon âme lorsqu’elle peut aider un homme à gaspiller». Bicyclette fut largement étonnée face à tant d’altruisme et de non-sens. Pourquoi aider les actes d’un homme voués à détruire sa propre espèce. Elle s’imagina alors aidant un badaud à poser des petits clous pointus sur la route. Non décidément elle ne comprenait pas. De plus, elle ne fut pas suffisamment subjuguée pour permettre à son guidon de se redresser. Elle demanda alors à Bonbonne si elle ne connaissait pas un être, en ces terres, capable de la surprendre, de la terroriser, de l’émouvoir plus que de raison. Son amie lui répondit : « – Bon, je vais me montrer bonne. Je vais t’envoyer voir le grand Akbar, dans la lointaine contrée de Marand.  Cet homme au grand coeur aura au fond des yeux suffisamment d’étoiles pour te faire tourner les poignées autant qu’il le faudra. – Il me semble avoir déjà ouï pareils discours auparavant, s’exclama Bicyclette, ne serais-tu pas en train de m’envoyer paître au pays des rêves, bercé par une lointaine légende ? – Laisse ton mouron ici-bas et va donc soigner ton mal !» rétorqua Bonbonne. Finalement convaincue, Bicyclette demanda comment elle était censée retrouver cette créature, au milieu d’une grande cité. «– Le grand Akbar te trouvera, sois-en sûre». Assura Bonbonne.

La route n’était pas si longue jusqu’à la province de Marand, mais Bicyclette eut le temps de ressasser son incertitude quant à ses pauvres chances de trouver l’homme en question. A l’approche  de la ville grouillante d’agitation, au loin une silhouette se détacha , un bras se leva, et enfin un sourire se dessina. «- Bonjour Bicyclette. Je suis heureux de te voir, dit l’homme sereinement. – Mais qui?..quoi?…comment ??!!» se noya le deux-roues dans son incompréhension. Bien que sa vision soit renversée, Bicyclette sut reconnaître le Grand Akbar. Il se tenait devant elle, et de lui émanaient la sagesse du désert et la douceur d’une nuit d’été. Elle suivit l’homme sans inquiétude aucune. A la suite d’une discussion passionnante, Bicyclette sut le pourquoi du comment. Le Grand Akbar s’était donné une mission : accueillir, héberger et bichonner toutes les « Bicyclettes » qui venaient à passer par là. Étant à la croisée des routes turque et arménienne, le travail ne manquait point. Mais le Grand Akbar n’était pas seul, il avait su s’entourer d’hommes et de femmes vouant leur temps à la réussite de sa mission. C’est ainsi qu’ils et elles repéraient les deux-roues de passage et les guidaient vers la ville, tout en prévenant le grand maître. Ainsi, dans la grande demeure, Bicyclette rencontra Hirondelle, Randonneuse, Vagabonde et Watson (qui intéressa beaucoup notre amie). Elles aussi avaient été prises dans les terribles mailles du filet du Grand Akbar. A partir de là, elles n’avaient plus beaucoup de chance de  s’en sortir. C’est en cela que Bicyclette vit en cet homme une légende. Il existait en ces lieux une créature ayant pour unique mission l’accueil irréprochable du camarade de passage. Autant d’humanisme dans une seule personne paraissait inconcevable à notre amie. A cette pensée, le choc fut présent et puissant. Très puissant. Trop puissant, puisqu’il fit faire au guidon de Bicyclette une rotation certes, mais de 360 degrés dans le sens anti-horaire (soit 180 de trop, vous suivez?) ! «- Retour à la case départ» pensa la voyageuse. Il allait lui falloir continuer son chemin.

Fort peu de déception la rongeait puisqu’elle était ravie d’avoir rencontré la légende. Elle se voyait déjà prévenir de futures rencontres de sa découverte. Un peu plus loin, sur son chemin, Bicyclette se trouva sur une ligne de crête qui allait la guider à la mer. Bicyclette se rappela alors de la dernière fois où elle l’avait vue. C’était la Méditerranée. Elle nota également que depuis le départ de la dernière plage, un mois s’était écoulé. Un mois à pédaler à plus de 1000m d’altitude. Bicyclette était ravie de ce changement d’ambiance. L’espace était chargé, les Perses semblaient venir passer du bon temps, les pieds dans l’eau. Les pieds dans l’eau, pas exactement, car Bicyclette parcourut plusieurs jours durant le littoral mais ne vit que grisaille et embruns. Drôle d’endroit pour passer ses vacances pensa alors notre héroïne. Elle s’approcha d’un jeune troubadour qui arborait un sourire bien différent de l’ambiance céleste. « – Tu sais notre royaume est celui du soleil. Il y fait chaud et sec toute l’année. Alors nous venons avec le plus grand des plaisirs profiter de cet havre de fraîcheur et d’humidité». Bicyclette pensa naïvement que l’homme se jouait un peu d’elle tant son explication était saugrenue. En effet, elle avait roulé assez de temps sous la pluie pour affirmer que ce n’était pas un endroit convenable pour passer des vacances. Soudain elle se retourna et tomba au sol, terrifiée par ce qu’elle venait de voir. Il s’agissait d’une forme en mouvement, à la fois familière et monstrueuse car déformée. Bicyclette venait d’être apeurée par sa propre ombre. Son attachante compagne, son double muet, invisible depuis que le soleil avait disparu, avait réussi à la surprendre par son retour subit. Sans commune mesure, le guidon de Bicyclette se remit dans le bon sens, en réponse à ce nouveau choc.

Enfin notre petite reine avait les yeux en face des trous et était délestée de sa gêne. Elle laissa alors les rizières et le grand bleu (un peu gris) pour s’enfoncer dans la jungle des montagnes. Au loin, à travers une importante densité d’arbres, Bicyclette vit une lueur, un rayon de soleil. Elle pensa d’abord à une simple clairière. Mais en y parvenant, elle découvrit un endroit pour le moins surprenant. Toute végétation était stoppée nette par une étendue de roches et de sables infinie, disparaissant sous les traits flous de la chaleur. Bicyclette comprit alors qu’elle avait devant ses yeux une frontière véritable entre deux mondes. Elle n’avait pas compris l’importance de ce mètre parcouru entre la Turquie et la terre perse. Mais ce qu’elle avait devant les yeux lui dicta un nouveau voyage. Aller à la rencontre des frontières. Celles qui sont véritables.

Les premiers pas du désert

Les premiers pas du désert

Flo

J192 à J207 sur la carte

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