37. La Pangi Valley, suite et fin

 

      Une fois passées les cultures en espalier du village, la route de la Pangi Valley s’enfonce dans une forêt de sapins. Ils s’accrochent tant bien que mal aux pentes vertigineuses qui plongent dans la rivière quelques centaines de mètres plus bas. À moins que ce ne soit la montagne qui s’accroche aux arbres pour ne pas finir dans les flots…
La piste descend raide. J’ai cru comprendre qu’un affluent rejoignait la rivière et que le pont permettant de le franchir n’est qu’à quelques mètres au-dessus des eaux… Alors, c’est parti pour une belle dégringolade !
En vélo de descente oui, peut-être… Mais sur un vélo de voyage, chargé de 40 kilos de bagages, je casserais tout à le laisser filer. Il y a tellement de caillasse et la pente est si raide que je dois lutter pour rester en équilibre sur le vélo. Les doigts écrasés sur les freins jusqu’à l’engourdissement, j’ai l’impression de rouler sur un chemin de débardage. C’est limite et si mon pauvre système de freinage ne parvient plus à me retenir, je suis bon pour le grand saut !


Prudence. Je termine la descente à côté de la bicyclette…

Tout en bas m’attend une bande de bûcherons dans une sorte de grande maison forestière qui domine la route. Une dizaine de gars qui me regardent arriver, un brin étonnés. Ils laissent leur jeu de cartes pour venir à ma rencontre.
Des bûcherons… Ha ha ! Des soldats, oui ! Comment ai-je pu confondre ? Les habits de civils peut-être, je n’avais pas vu le vigile en tenue  camouflage dans la cahute du poste-frontière.

Mais qu’est-ce qu’un poste-frontière peut bien faire là ?.. Je suis en plein milieu d’une vallée totalement indienne, et le Pakistan est loin derrière moi maintenant !
Dans un anglais parfait et courtois, le costumé chef m’explique que le gouvernement n’arrivant pas à verrouiller convenablement la frontière avec le Pakistan, il y a plein de gars qui rôdent illégalement dans la région du Cachemire. Et comme ici je suis au niveau d’une frontière régionale, aux portes de l’Himachal Pradesh, ils en profitent pour refaire un check-up complet. Une deuxième frontière en quelque sorte. Comme si le Cachemire, derrière moi, n’était qu’une zone tampon. Une sorte d’éponge à terroristes, quoi.
Heureusement que je n’ai pas de Kalach’ sur moi, je l’ai échappé belle…
Ils fouillent entièrement mes sacoches pour s’en assurer tout de même. Il ne sera pas dit qu’ils sont 15 à garder la barrière pour rien !

« – C’est courageux d’être descendu jusqu’ici en vélo, me dit un soldat en tenue de jogging. Surtout quand on sait qu’il faut tout refaire en face ! La route remonte à la même hauteur, tu vas te régaler…»
Les gars rigolent, moi aussi. Je sais bien que je n’ai pas choisi la voie la plus facile… mais comme justement c’est un choix, je n’ai pas le droit de me plaindre !

Il me faudra cinq heures pour retrouver l’altitude de la veille et rejoindre le prochain village. J’avoue que je peste parfois contre la route trop raide et trop caillouteuse… Puis inévitablement contre moi-même d’avoir choisi un itinéraire aussi peu adapté aux vélos de voyage. La piste pour Killar, votre prochain film à sensation!

Killar, le lieu en question, me permet cependant de faire un bon break. En fait de village, c’est plutôt une petite ville de 4000 habitants, perchée sur un promontoire rocheux au-dessus de la Chenab. Tous ces gens doivent emprunter la piste de dingue que j’ai faite hier pour sortir des montagnes…et je n’en ai même pas parcouru la moitié !
Je me requinque avec un plat de momos aux légumes sautés, des sortes de ravioles à la chinoise, spécialité tibétaine m’a-t-on dit. Car dans ce genre de villes paumées et difficiles d’accès, ces endroits où la nature rend la vie des hommes plus rude que jamais, on trouve beaucoup de réfugiés tibétains. Venus de Dharamsala, du Népal ou directement de la Chine, ils affluent chaque année pour trouver un boulot de porteur ou de travailleur d’altitude.

Enfin, trêve de flâneries, il y a de la route à faire. À ce rythme, environ 7 km/h de moyenne sur deux jours, je ne suis pas rendu ! Je continue donc vaillamment, comme un escargot à pédales, en évitant de penser que mon objectif final est encore à des centaines de kilomètres de piste et que des cols délirants m’attendent… Je me concentre sur l’instant présent. Des pierres à éviter, un banc de sable sur la gauche, le précipice sur la droite, un bus cahotant qui arrive en trombe, caché par le prochain tournant – pour une fois, leur klaxon de paquebot n’est pas inutile – ou une caravane de poneys surchargés de sacs de ciment qui péclote au milieu de la route. Il va y avoir un problème là…
Ah ! Mais non ! J’oubliais… «En Inde, le seul problème, c’est justement qu’il n’y en a pas.»
Voilà, voilà. Avec cette  devise tout le monde doit s’en sortir… Ha ha !

Parfois, je roule des heures sans croiser âme qui vive. A d’autres moments, je reste collé à la paroi de roche pour laisser passer bus et taxis 4×4, pleins de passagers brassés et encombrés de bagages en tous genres. Ils ont l’air de rebondir sur la route comme  dans une bande dessinée. Vous voyez, les quatre roues en l’air, comme en apesanteur, figés par le crayon du dessinateur. Ils vont vite, ces engins… Pas peur, hein ? Il faut croiser les doigts chaque matin pour aller bosser ici ! On ne me fera monter dans un de ces tombeaux roulants pour rien au monde ! Il est bon de garder quelques certitudes.

En fin de journée, après avoir roulé plus de 50 km au même rythme, je réalise qu’il n’y a aucune habitation à l’horizon et que la pente est beaucoup trop raide pour accueillir une tente… Je scrute dans la pénombre le moindre recoin qui permettrait à un cycliste de se coucher, un muret de stabilisation de la chaussée, une plateforme de pont en construction… Rien ! Rien de rien. Je suis exténué, et il faut continuer.
Finalement, j’aperçois dans le lointain une chaumière qui domine la route. Le genre de maison qu’ils savent faire ici, avec un toit de brindilles et de terre. Le seul endroit plat qui pourrait me permettre de poser la tente… C’est ma seule chance.
Fort heureusement, le gamin de la famille apprend des rudiments d’anglais à l’école – j’ai abandonné toute idée d’apprendre la langue locale depuis longtemps – et avec tout l’art du body language et les quelques expressions anglaises qu’il maîtrise, j’arrive à faire accepter l’idée que je pourrais dormir sur le toit de leur maison cette nuit.
Ouf ! Et en plus ils me proposent un verre de lait chaud à l’intérieur… Génial.
C’est quand même quelque chose qui m’épate à chaque fois ça… la capacité qu’ont ces gens à accepter un extraterrestre chez eux  sans la moindre peur et avec un temps d’hésitation limité à une poignée de secondes… Je suis bluffé. En est-il de même sur ma planète ?
Pour finir, nous dînons ensemble. Encore un dal de graines étranges, peut-être du sarrasin ou de l’orge mélangé avec du maïs, j’ai cru comprendre qu’on en cultivait ici. Une salade cuite composée d’herbes locales, sorte d’épinard très goûtu, et les éternels chapatis. Encore et toujours. Je me régale, et mes hôtes aussi. C’est encore meilleur quand c’est partagé. L’ambiance n’a rien à voir avec celle d’hier soir. Les deux vieilles femmes sont magnifiques. Parées de bijoux extravagants, de pierres, de boucles d’oreilles en argent… Elles me font penser à des Amérindiennes tout droit sorties d’un film de Clint Eastwood. Tandis que le père de famille, appuyé à la pipe de sa chicha comme on le ferait avec un manche de pelle, enchaîne les bourres de tabac les unes aux autres… un vrai cowboy !

Si j’ai abandonné l’idée de parler la langue du pays, c’est qu’elle change environ tous les 20 kilomètres. Tout comme les cultures locales et les traditions. Ce matin, on parlait un certain dialecte, à Killar on baragouine un idiome différent un brin plus construit, et maintenant c’est encore différent. Je n’y comprends rien mais je me spécialise !  Dans ces vallées, les langues changent suivant les versants et les rivières. Elles se mélangent quand un pont est construit, une nouvelle se crée par métissage avec celle de la vallée voisine quand une route est tracée… Preuve du terrible isolement que vivent ces gens. Les maisons aussi changent, les habits, les bijoux, le folklore en général.. c’est d’une variété incroyable.

Après ce bon repas, il est temps pour moi de rejoindre mes appartements sur le toit. Dans le noir complet, à la seule lueur de ma frontale.

«Ha ! Tiens… En parlant de frontale… qu’ai-je bien pu en faire… ?»

Attendez, je reprends :
Après ce bon repas, il est temps pour moi de rejoindre mes appartements sur le toit. Dans le noir complet, à tâtons, comme un con.

Putaiiiiin… de frontale de merde que j’ai oubliée chez le taiseux d’hier… Rhaaaaa !!!!! Mais c’est pas vrai ! Toute cette route pour rien…
Je m’insulte et me traite de tous les noms, trouvant de nouveaux mots mieux adaptés à ma connerie à mesure que je fouille mes sacoches dans les endroits les plus improbables…
Rien à faire. Je dois retourner là-bas. Je vois très bien ma lampe, posée sur la tête de lit en bois, dans la pièce mi-chambre mi-autel dans laquelle j’ai dormi…
J’en suis à peine aux prémices d’un long trip montagneux où l’électricité fait autant défaut que les dents dans le bec d’une poule… et il faut que j’oublie ma seule et unique source de lumière !

Bon. Ça ne sert à rien de se torturer, pour l’instant je ne peux rien y faire, on verra demain. La nuit porte conseil, je prendrai une décision au réveil.

Inutile de préciser que cette nuit-là mes rêves furent remplis de bus locaux et de chemins périlleux, d’embardées à chaque virage et de chutes sans fin dans le ravin. Un lac artificiel s’est formé derrière le barrage des véhicules tombés à la rivière… Pathétique.

Au matin, j’attrape mon petit prodige de l’anglais avant qu’il ne file à l’école à je ne sais combien d’heures de marche (tout là-haut, me dit-il en pointant du doigt le sommet de la montagne, 1000 m de dénivelé au-dessus de nous… ). Je lui demande les horaires des bus, lui explique que je vais devoir leur confier mon vélo et mes affaires pour la journée, et que je ne rentrerai que le soir. J’espère qu’il a bien compris mon histoire, ce gamin. J’espère surtout que ses parents  prendront ça bien car je dois tout laisser…

Je ne le sais pas encore mais il me faudra deux jours pour faire cet aller-retour en transport en commun, et ce que je ne soupçonne pas, c’est que le gosse a très bien compris que mes affaires allaient rester sans surveillance toute la nuit, et qu’il en profitera pour me voler mes lunettes de soleil. Petit con. Des lunettes contre une frontale. La lumière au prix de l’obscurité ! Si c’est le prix à payer pour voir quelque chose le soir… je prends. Et puis, elles lui seront utiles à lui. J’espère. Mais un vol reste un vol. Les cowboys et les Indiens.

En attendant, je n’ai qu’à profiter du spectacle en refaisant la route en sens inverse, debout dans l’allée centrale du bus le plus cabossé que j’ai jamais vu. Je compte les kilomètres et les épaves de 4×4 pour passer le temps et me féliciter d’être toujours vivant.
« – Il n’y en a pas tant, finalement… » me dis-je, avec la pire mauvaise foi du monde.
J’arrête de croiser les doigts, de toute façon ça ne sert à rien et j’en ai besoin pour me cramponner. Je ne suis pas le seul maître de mon destin. Je m’ouvre au sort que la vie me réserve, voilà tout. On philosophe comme on peut, n’est-ce pas ?

Une fois arrivé à Killar dont le nom fleure toujours aussi bon la mort, je saute du bus pour prendre un de ces fameux taxi 4×4. Il démarre une heure plus tard, l’habitacle rempli de 10 personnes. Confortablement bien tassées les unes contre les autres, ça soude et on évite de se cogner la tête au plafond.
On repasse le check-post, je dis aux copains bûcherons que je reviens bientôt… Ils éclatent de rire en guise de réponse.
Nous prenons deux personnes de plus, et on attaque la fameuse pente que j’ai descendue à pied. À l’allure record de 3 ou 4 km/h, solide.
Soudain, nous trouvons au bord de la route le 4×4 d’un collègue qui nous devançait. En panne sèche dans le pentu, avec une quinzaine de personnes qui nous font de grands signes d’amitié…
«Il va y avoir un problèèème… !»
Mais c’est oublier la bonne vieille comptine indienne : 1, 2, 3 … 3 et demie… 4, et puis finalement 5 personnes arrivent à monter à … ras bord. Nous sommes 17 !
Ceux du dessous ont quelqu’un sur les genoux, et parfois un autre gonze est allongé en travers tout au-dessus. A qui est cette tête entre mes  oreilles ? Le chauffeur à pris un gosse entre lui et la portière et… Tiens ! Mais c’est qui, ce chauffeur ? Il a changé !! Il est où, mon chauffeur ?
J’ai à peine le temps de le chercher du regard que je vois l’envers d’une tête familière apparaître depuis le toit au niveau du pare-brise. Sourire aux lèvres, l’ancien pilote dit au nouveau que c’est bon, qu’il peut repartir. «Yeeeehaaa !!!»
Il a filé le volant à quelqu’un d’autre pour monter sur le toit parce que c’est trop dangereux pour les petits. Il n’y a pas de problème, vous voyez !!

Il faut avouer qu’ils ont un pragmatisme qui force le respect, ces Indiens.

Une fois arrivé à mon point de départ de la veille, le village du roi du silence, je file quelques billets à mon ex-chauffeur qui se tient debout sur le toit, fier comme la proue d’un navire, sourire sculpté aux lèvres et Rayban sur le nez.
Bon vent les gars… et que la force soit avec vous ! Le plus dur reste à venir…

Pour moi, c’est maintenant l’heure de vérité… Vais-je retrouver ma frontale ? Ou mon ami le taiseux en a-t-il déjà fait son affaire et je n’aurai plus qu’à rebrousser chemin, juste pour le plaisir de prendre un taxi.
Je le retrouve – devinez où ? – sur sa chaise, au bord de la terrasse qui domine la vallée. Il n’a pas bougé !
Il ne semble pas surpris de me voir, me propose un concombre au gros sel que je décline poliment et appelle sa femme pour qu’elle me cuisine quelque chose. Mais la petite, terrifiée par mon arrivée, s’est enfuie faire la vaisselle à la source du village. En courant, promis juré.
« – Ça ne fait rien, je n’ai pas faim» La réponse m’est sortie si vite de la bouche que mon nez n’a pas eu le temps de s’allonger.
Heureusement la frontale est là. Personne ne l’avait aperçue tant la pièce est sombre et encombrée… Comme quoi il est prudent d’éteindre une lampe avant de l’oublier. Je  repars le coeur léger.

Je suis à plus de cinquante kilomètres de la maison au toit plat, et aucun taxi ne passera plus par ici aujourd’hui. Je n’ai aucune envie de repasser une nuit sur place, alors je me remets en route à pied, le ventre creux. Prochain arrêt : le poste-frontière !
Je dévale la piste, croise les naufragés malchanceux du 4×4 en panne, et finis par emprunter, après une heure de descente, ce qui ressemble à un raccourci entre deux lacets de piste. Je me perds évidemment car la trace disparaît dans la forêt, et tente de sanglionner à travers les ronces et les lianes… En vain. La pente est terriblement raide, je recommence à m’insulter à grand renfort de noms d’oiseaux et autres batraciens.
Soudain je sens que quelque chose bouge sur ma droite. Un cri. Les branches bougent, les buissons s’agitent…
J’ai la main sur la poche qui contient mon couteau.
C’est alors que dans un élan prodigieux un singe s’élance dans les airs pour attraper les rameaux d’un arbre deux mètres plus haut.
En quelques secondes il disparaît dans la canopée et avertit ces congénères du danger. Ça grouille tout autour de moi, ils sont des dizaines… Je les entends s’agiter de droite, de gauche, au-dessus de ma tête… C’est la débandade ! Le centre d’entraînement de l’armée des douze singes !
Je finis par retrouver ma route à travers ce labyrinthe incliné, et jure à voix haute de ne plus recommencer ce genre de connerie de piéton. Dès que je ne suis plus sur mon vélo, ça dérape ! Vite, que je le retrouve !

Une fois arrivé au poste-frontière, je crève franchement la dal(le). Au culot, je demande au soldat de garde – qui en a marre de faire semblant de me fouiller – s’il n’y aurait pas un petit truc à grignoter… A ma grande surprise, son oeil s’illumine d’une lueur extraordinaire et il appelle ses potes à la rescousse.
« – C’est le cyclo d’hier ! Il a faim ! Préparez-lui un truc bien !»
La discipline militaire. Ça aussi, c’est un truc qui m’épate. À peine l’ordre prononcé, voilà qu’une demi-douzaine de gars s’active pour moi. L’un m’apporte un chaï, le second me dresse une petite table improvisée sur la terrasse tandis que les autres me réchauffent du dal et du curry de légumes avec du riz. Génial !

« – Ça se passe toujours comme ça, les gars ? Leur demandé-je la bouche pleine, alors qu’ils sont tous assis autour de moi à me regarder dévorer ce bon repas.
— Heu… non pas franchement. Évite de recommencer avec d’autres garnisons d’ailleurs… Nous, on est cool, mais c’est un peu spécial. Ailleurs, ça rigole moins…
— Ah. Un peu spécial comment ?
— Eh bien, tu sais, ici nous devons garder ce poste-frontière, et uniquement ce poste-frontière. Au fond de ces gorges encaissées, avec une seule route accessible, ça ne paraît pas compliqué comme cela – et ça ne l’est pas vraiment d’ailleurs – mais en hiver, c’est bien différent. Nous sommes bloqués par la neige pendant 4 à 5 mois… Personne ne passe, personne à surveiller mis à part nous… Il faut lutter ensemble contre le froid et la solitude de notre prison de neige. Alors ça soude l’équipe comme jamais, tu vois. Comme une grande fratrie.
— Pardon, tu as dit combien de temps d’isolement en hiver ? J’ai compris cinq mois… Ha ha !
— Cinq mois. C’est bien cela. La neige bloque les routes et rend la traversée de certains passages complètement impossible. Alors on garde en stock six mois de nourriture pour être sûr, et on prend notre mal en patience. Comme tous les habitants de la vallée en fait.»

Je tombe sous le choc. Cinq mois d’isolement. Pour tous les habitants. Moi qui n’en reviens déjà pas de voir leur niveau de vie et les conditions dans lesquelles ils doivent survivre… je n’avais pas pensé à la neige ! C’est vrai que nous sommes à 2000m d’altitude… J’en suis éberlué.
«En hiver, quelques clandestins tentent leur chance par cette route, et pour le reste ce ne sont que des bêtes sauvages. On voit très bien leurs empreintes dans la neige.
— Comme… des singes ?
— Des singes oui, mais surtout des ours à collier, des tigres et des cheetahs – une espèce de panthère. Ce genre de bêtes, quoi.»
Gloups. Je déglutis un énorme morceau de patate sans le mâcher.
Il faut VRAIMENT que j’arrête de me perdre hors des sentiers battus, pensé-je à voix basse cette fois-ci.
« – Et comment font les habitants pour survivre isolés pendant ces longs mois d’hiver ? relancé-je, l’air de rien.
— Ils passent 6 mois de l’année à faire des stocks, tout simplement. Pendant les semaines les plus froides, ils s’enferment tous ensemble dans une pièce aveugle souterraine de la maison, et boivent de la bière de riz mélangée à du beurre pour tenir le coup. Après, ce n’est que la route qui reste bloquée pendant aussi longtemps, mais eux peuvent ressortir bien avant et recommencer à cultiver. Il faut attendre que l’on reconstruise les portions de piste ravagées par les avalanches et les glissements de terrain, c’est ça qui prend le plus de temps.
— Tu dors avec nous ce soir ? Relance un autre gars.
— Heu…
— Tu n’arriveras jamais à pied à Killar avant le dernier bus de toute façon. Reste ici, demain à l’aube nous ordonnerons au premier véhicule qui passera de t’y emmener gratos.
—… Merci.» Dis-je après un temps d’hésitation.

Voilà donc comment j’ai passé la nuit avec une quinzaine de militaires en jogging, et comment j’ai effectué le retour à Killar dans un pickup chargé de bananes, coincé entre deux montagnes de cartons.
Ils étaient vraiment sympas ces types, de vrais frangins. Bon, l’alcool local qu’a voulu me faire goûter le sous-off n’était franchement pas une réussite… Il faut que j’oublie ça, ce n’est pas bon du tout. Cette mixture de millet, de blé, de riz et de pomme fermentée, le tout à peine filtré… Ça fait mal au crâne et retourne l’estomac. Pouah ! Mais on a passé une bien bonne soirée.

Il me faudra encore trois jours de vélo à un rythme soutenu pour arriver à bout de la Pangi Valley. J’apprends de mes erreurs et je progresse plus vite avec moins de prise de risque. Ne pas sortir des chemins, ne pas attendre la nuit tombée pour trouver un endroit ou dormir, pousser le vélo quand la pente devient trop dure à monter ou à descendre, refuser radicalement toute proposition d’alcool local…
On ne se refait pas hein !

Après 5 jours et 180 kilomètres de piste caillouteuse ininterrompue enchaînant montées et descentes, je retrouve enfin le bitume de la civilisation moderne. Le bitume, et le mécano qui possède le poste à souder dont j’ai besoin pour remettre ma bicyclette d’équerre. Elle a un peu souffert, la pauvre…
Patte de fixation du porte-bagage arrière cassée, roues voilées, direction à revoir, roue libre à dégripper et j’en passe… Je dois aussi reprendre tout le réglage des vitesses, il n’y en a plus que trois qui tiennent.
Une bonne paire d’heures de boulot et quelques frayeurs avec le fer à souder plus tard, je reprends la route asphaltée sur une bécane flambant neuve !
Ahhh ! La mécanique simple, un vrai bonheur !

Quelque reparations s'impose !

Quelques réparations s’imposent !

J’ai maintenant rejoint l’axe Manali-Leh tant redouté. En face de moi se dressent des sommets qui dépassent les 5000 m d’altitude, et le prochain col qui m’attend est aussi haut que le Mont Blanc : 4850m.

Clem

J342 à J347 sur la carte

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2 réflexions sur “37. La Pangi Valley, suite et fin

  1. Moi (maman JP), je suis toujours tes aventures.
    Dis donc, là, tu m’as fait peur de repartir pour ton frontale …
    Sois prudent Clément et continue de nous régaler avec ce que tu vis.

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