46. Myanmar ou Birmanie ?

Préambule à la cause Birmane.
La Birmanie est un pays qui, il y a quelques mois encore, m’était complètement inconnu. Il peut être bon de s’aventurer dans une contrée sans rien en connaître à l’avance, découvrir petit à petit ses coutumes, ses gens, leurs traditions… et tout ce qui fait d’un lieu un endroit à part, différent de son chez-soi. En Europe, je ne m’étais jamais lancé dans des recherches approfondies sur la place de la saucisse dans la société allemande, ou sur l’utilisation du langage des signes par les Italiens. Ce sont des choses, quoique d’un intérêt essentiel, qui ne nécessitent pas forcément une connaissance préalable complète, et qui peuvent en fin de compte s’avérer excitantes quand on les découvre par soi-même.
Mais il est impossible d’entrer en Birmanie sans rien en connaître ! Le fait même de vouloir y pénétrer déclenche tout un processus de recherche de documentation et d’infos, une avalanche d’intox, de bons et de mauvais conseils… au point que, lorsque l’on passe la frontière, on véhicule tout un bagage d’idées et de préjugés qui vont complètement influencer l’expérience à venir. La nature des informations glanées était, en ce qui me concerne, une succession d’anecdotes, de récits, d’expériences vécues par l’ami d’une connaissance de l’homme qui a vu les moustaches du tigre, … plus la splendide entrée en matière offerte par l’administration birmane lors de la demande de Visa.
Le pays n’a ouvert ses frontières terrestres que très récemment. La vie politique y est en pleine mutation, la démocratie fait deux pas en avant quand la junte militaire ne fait qu’un pas en arrière. La traversée de la Birmanie il y a un an, six mois ou bien aujourd’hui, montre une expérience différente à chaque fois… ce qui rend les informations pêchées bien aléatoires…
Pour vous dépeindre un peu mon état d’esprit et ce qui va influencer mes décisions à venir, je dois donc vous faire part de la mystique qui entoure une entrée en Birmanie.

La Birmanie est un pays qui subit un régime dictatorial depuis des dizaines d’années. Or il y a quelques mois, et pour la première fois de son histoire, des élections démocratiques ont eu lieu. La junte militaire est censée laisser la place à la leader récemment élue du parti républicain . Évidemment, on se doute que ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Si l’on se réfère au cas de la France, on peut même avancer sans trop se mouiller que les prochaines décennies vont être troublées… Entre la Révolution française de 1789 et la première république digne de ce nom, il s’est écoulé près d’un siècle, avec des retours successifs à la monarchie et le bouleversement de l’ordre européen par un certain petit caporal corse. Deux trois péripéties qui laissent à penser que la Birmanie n’est pas sortie de l’auberge, elle qui doit se construire à présent une culture démocratique…

De ce qu’il se raconte
À propos dudit régime dictatorial, il semble qu’il contrôle la population plus par la terreur morale que par la menace physique. Le fameux diviser pour mieux régner, expliqué par Machiavel, semble être la ligne de conduite des autorités. Interdiction de s’inviter entre voisins, interdiction de se rassembler en public, interdiction d’association. Si les gens ne peuvent pas se réunir, ils ne formeront jamais un groupe susceptible de tenir tête au gouvernement. Les moyens de pression étant a priori principalement d’ordre moral et financier, les habitants ont peur de se retrouver avec une augmentation brutale de leurs impôts, d’une amande sévère, de la fermeture forcée de leur business, d’un rétrogradage dans leur carrière, d’un licenciement, etc,… Les habitants subissent une pression permanente de la part des dirigeants et, sans être directement maltraités, ils ont tous peur de perdre le peu qu’ils ont et de voir leur famille disloquée pour ne pas avoir suffisamment courbé l’échine. Et comme la punition ne concerne pas seulement la famille mise en faute mais aussi le voisinage pour manque à la délation, les gens peuvent en arriver à s’espionner entre eux pour ne pas avoir de problème.
Parmi les histoires qui tournent dans la communauté cycliste, il y a celle de la petite famille audacieuse qui invite sans se cacher deux cyclos à venir dormir chez eux. Les téméraires… Une heure plus tard, alors que tout le monde fraternise autour d’une tasse de thé vert, la police de l’immigration débarque. Les voyageurs sont invités à la suivre et sont conduits dans un hôtel trois étoiles où on les prie de passer la nuit à leurs frais. La famille ayant ouvert ses portes les referme avec une grosse prune et des représailles à venir ; le voisin de gauche est visité et interrogé pour qu’il explique pourquoi il n’a pas dénoncé ; tandis que le voisin de droite est remercié d’une poignée de main collaboratrice pour le petit coup de fil qu’il a passé.
Il semble, d’une manière générale, que le gouvernement militaire birman est flippé à l’extrême de devoir laisser circuler librement des touristes dans son pays. Des étrangers qui pourraient voir des choses, qui parleraient aux habitants, qui raconteraient ce qu’ils ont vu… Le comble de l’angoisse pour un régime qui a quelque chose à se reprocher.
Il peut donc arriver qu’en fin de journée une patrouille de l’immigration se mette dans le sillage d’un cycliste de passage lancé à plus de 15 km/h, pour le forcer à s’arrêter dans un hôtel de luxe avant la nuit. Les gars ne laissent pas le choix au cycliste, prennent son passeport, et l’invitent fermement à ne pas quitter les lieux avant leur retour le lendemain…

En Birmanie, il est donc interdit de camper, de dormir dans un monastère et de visiter des locaux. Seuls les hôtels nous sont autorisés, avec une préférence pour les plus chers, histoire de combler nos désirs bien naturels de riches occidentaux.
Il va de soi qu’il est hors de question que je passe une seule nuit dans un truc de ce genre, et que je ferai tout mon possible pour dormir …chez l’habitant ou dans les temples.
C’est pourquoi, en passant la frontière en fin de matinée avec déjà une trentaine de kilomètres de route de montagne dans les pattes, je réponds du ton le plus hypocrite possible : «Oh ! le prochain hôtel n’est qu’à 150 km d’ici ? Mais il n’y a aucun souci, monsieur le douanier, ce n’est l’affaire que de quelques heures, j’y serai bien avant la tombée de la nuit, ne vous en faites pas.» Et lui de me répondre, rassuré, que nous autres, les cyclistes à sacoches, sommes bien braves car à chaque fois qu’il pose la question, c’est la réponse qu’il obtient. Nous sommes vraiment forts, ajoute-t-il avec un sourire admiratif. Bienvenue en Birmanie !

Avant de me laisser partir, le gars m’avertit de faire extrêmement attention sur la route, car de mauvaises personnes peuvent perturber mon séjour. Des gens qui ne respectent pas les règles apparemment. De mauvaises gens.
«Ah oui ? C’est bien de m’avertir en effet. Et de quel genre de personnes s’agit-il ?
– De dangereux motards qui roulent à toute vitesse sans respecter les sens de circulation. Ils sont très dangereux, il faut se méfier d’eux, me dit-il.»
Ah ? Des problèmes de trafic ? Moi qui pensais en sortir enfin après 6 mois d’horreur routière en Inde… Tant pis.

Tant pis… Ha ! Ha ! Qu’est-ce qu’il me chantait là ? Le trafic birman est le plus inexistant que j’aie jamais vu ! Personne sur les routes, plus de voiture, pas de camion, au mieux quelques pétrolettes qui tracent la campagne à toute berzingue, atteignant parfois les 30 km/h, montées par des gosses de 14 ans aux pieds nus et à l’audace débridée. Que du bonheur !

Embouteillage a la Birmane

Embouteillage à la birmane

Il aurait juste pu préciser que le sens de circulation est l’inverse de celui de l’Inde… car ça, ce n’est indiqué nulle part. Quoique, à la réflexion, ce n’est pas très important : les rares personnes qui circulent le font sur la route, c’est tout. Il faudra que je fasse plusieurs centaines de kilomètres avant de voir une bande blanche et l’ébauche d’une signalisation routière. La légende raconte que la milice birmane n’aimant pas les gauchistes, elle a décidé d’inverser le sens de circulation hérité des colonies anglaises pour (re)venir à une conduite à droite. Argument d’une grande pertinence qui vaut bien les sacrifices qu’impose une telle décision – rouler à droite dans un pays où tous les véhicules sont conçus pour une circulation à gauche n’est pas sans provoquer quelques complications. Le Birman monte dans un bus en se tenant au milieu de la route, par exemple ! Mais qu’est-ce que ce détail face à une ambition politique de poids ?

Ceci dit, je passe la journée à pédaler à pleine puissance, enchanté par ce pays aussi tranquille que rural. Une frontière peut changer tellement de choses… Une petite route de quelques mètres de large à peine, un peu cabossée, c’est l’axe principal qui dessert le nord-ouest du pays. De petites maisons de bois montées sur pilotis, des buffles qui paissent, des cochons qui font leur vie, des chars à boeufs, une église par-ci, des temples bouddhistes par-là, c’est la campagne birmane. De petits hommes et de petites femmes travaillant aux champs, des chapeaux chinois qui remuent en cadence dans les rizières, c’est le temps de la seconde récolte du riz. Des ponts faits de planches de bois entrelacées qui conviennent mieux aux roues des tombereaux qu’aux pneus des vélos, des routes sans virages qui attaquent les collines pleine face, des pentes extrêmes enchaînant les dénivellés pour redescendre aussi sec de l’autre côté, des constructeurs de route armés de sandales de chantier et de seaux de bitume bouillant, c’est là tout l’art du génie civil birman. On tasse les cailloux à grands coups de claquettes, on y jette du goudron fumant, une nouvelle couche de gravillons, et on saute dessus pour la finition !

Les routes sont assez sportives à vélo, ça secoue sec dans les avant-bras… Et puis il faut appuyer : c’est pas le genre d’asphalte qui roule tout seul. Mon programme est malgré tout assez ambitieux, avec comme objectif principal la descente de tout le pays de la frontière indienne à l’extrême pointe sud qui se glisse dans la péninsule thaïlandaise. 2800 km à négocier en 28 jours, avec de jolies choses à visiter au milieu comme la cité de Bagan, et puis cette fameuse pointe sud que personne ne connaît et qui va sûrement me réserver quelques surprises.

En attendant, quel plaisir de découvrir la Birmanie ! Des gens, on ne peut plus accueillants, des sourires à tout bout de champ, une attitude pacifique et ultra-relaxe… sans parler d’un art culinaire tout à fait extraordinaire !
La tenancière du premier restaurant dans lequel je m’arrête pose clairement les bases : elle donne tout ce qu’elle a. Tout ! Elle me propose un repas complet composé de 8 assiettes dont trois sortes de viande, du poisson grillé, de la friture, des curry de légumes, des soupes au lait de coco … et le tout accompagné d’une montagne de riz. Hormis les viandes et poissons, tout est à volonté. Je suis resservi plus que de raison. Prix total : 2000 Kyats. Ouh là là !… Ça fait pas beaucoup ça ?
Ça fait 1,5 €… On va bien s’entendre.
Je n’ai pas de monnaie locale et il n’y a pas de distributeurs avant la ville dans 150 km, mais j’ai 6 bananes dans mes sacoches. La patronne accepte mes roupies indiennes sans ciller, me faisant confiance sur le taux de conversion, plus heureuse de voir de la monnaie étrangère et de garnir la table d’un blanc que pressée d’encaisser son dû.
Une musique douce filtre entre les planchettes de bois de la cuisine, des odeurs d’épices nouvelles flirtent avec mes narines, des hommes boivent tranquillement quelques bières autour d’une table encore plus chargée que la mienne. La vue sur la campagne environnante est aussi douce que paisible, sans autre bruit que la petite mélodie… Mmmh je crois que je vais aimer ce nouveau pays. Délice d’une intimité retrouvée.

À la nuit tombée, je suis encore assez loin de cette fameuse ville… Que dirait Mr le douanier ? Je me sens terriblement coupable.
Je n’ose pas demander l’hospitalité dans cette zone trop proche de la frontière à mon goût, j’opte donc pour l’option camping sauvage. Il y a très longtemps que je n’ai pas utilisé ma pauvre tente, cette fidèle camarade de mes nuits en solitaire, trop souvent délaissée pour des soirées avec autrui… Elle va finir par m’en vouloir si je ne lui fais pas voir les étoiles de temps en temps. Je trouve un endroit à l’écart de la route, loin de toute habitation, monte le campement avec les derniers rayons de soleil dans un endroit bien caché, et me faufile à l’intérieur en prenant soin de ne pas oublier mon casque de vélo dehors.

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Coucher de soleil

Camper dans ce pays, a fortiori dans la zone à accès restreint dans laquelle je me trouve, doit être vraiment interdit. En fait, je n’en sais trop rien, je commence juste à l’expérimenter… mais ça fait partie du lot d’infos qui se colporte entre cyclistes. Je me pieute donc en mode clandestin. Pas de frontale, pas de feu, pas de bruit, pas de bouffe – de toute façon, je n’ai rien d’autre que les quelques bananes que je garde précieusement pour le lendemain et qui doivent me tenir 50 km. Couché à 19h, j’ai devant moi une nuit infinie où, avant de trouver le sommeil, les histoires qui circulent à propos des cyclo-campeurs en Birmanie reviendront me tourmenter mille et mille fois. Et il y en a une, entre autre, qui ne fait pas vraiment rêver…
C’est celle d’un pauvre type qui s’est fait surprendre en pleine nuit par deux hommes saouls et qui s’est fait passé à tabac gratuitement, sans rien comprendre… Étouffé dans sa toile de tente, tabassé de toute part, il a eu les bras et les jambes brisés. Le gars a raconté plus tard sur son lit d’hôpital, une fois rapatrié au pays, qu’il avait pu saisir son casque de justesse, et qu’il s’en était servi pour se protéger la tête. Ça lui a sauvé la vie. Les ivrognes se sont fait prendre le lendemain, ils n’avaient rien volé. Horreur de la violence gratuite. Deux saoulards qui prendront lentement conscience de leur crime en cuvant. Un homme qui restera brisé.
Je suis donc installé dans ma tente, aux aguets du moindre bruit, à chercher le sommeil en méditant sur le fait qu’il aurait peut-être mieux valu tenter un temple…
Je dévisage l’Opinel posé à côté de mon oreiller,  je serai sûrement incapable de m’en servir, et finis par envoyer bouler mon casque de vélo au fond de la tente. Pathétique !
Après tout, cette histoire aurait pu arriver dans n’importe quel pays. Le gars s’est trouvé au mauvais moment au mauvais endroit, c’est tout. Il n’y a pas de quoi paniquer. Je décide de bien dormir, de me lever à 5h pour plier mes affaires avant l’apparition du soleil, et de retrouver la route comme si de rien n’était.
Persuasion psychologique étonnamment efficace, les bandits se sont tenus tranquilles et j’ai ronflé comme un loir !

Au cours de la matinée qui suit, je vois les premiers beaux temples bouddhistes du pays. D’un style tout à fait différent de celui des Tibétains du Népal ou du Ladakh. La brume les entoure de part et d’autre et ils s’élèvent comme des trophées d’or, juchés sur un piédestal de granite, au sommet de collines couvertes d’une forêt dense. Féerie des premiers instants de la journée, avant que le soleil n’illumine la campagne de ses feux ardents. Moment suspendu où la lumière perce peu à peu dans le ciel embrumé et où des milliards de gouttes de rosée scintillent d’un éclat éphémère.

À la ville, procession de moines quémandant leur nourriture du jour en une file indienne qui s’entortille dans les rues de la cité. Personnages étrangement semblables, aux cheveux rasés et à l’air absents, ils portent tous la même tunique de drapé rouge sombre. Ils déambulent à pas lents, une jarre de terre en bandoulière, prête à recevoir le riz quotidien, offrande matinale des habitants.
De mon côté, le pèlerinage d’ATM en ATM dans lequel je me suis lancé ne m’apporte hélas pas l’élévation pécuniaire dont je rêvais… les banques s’étant toutes concertées ce jour-là pour fermer leur porte. J’atterris dans un petit shop à tout faire où, entre deux cagettes de légumes, auprès des poules à engraisser et du poisson séché, dominant le dentifrice mais au-dessous des autocuiseurs de riz, une petite bonne femme daigne bien délaisser ses cartes SIM pour m’échanger les roupies indiennes qu’il me reste. Je repars avec une bonne dizaine d’euros en poche, satisfait de l’échange…J’ai de quoi tenir au moins les dix prochains jours !

Quand je reprends la route, les gens ont eu le temps d’entamer leur journée. On va aux champs, les charrettes de foin croisent les scooters des écoliers, des yeux s’écarquillent à mon passage, des mains me font de grands signes avec spontanéité et de splendides sourires apparaissent, accompagnés du bonjour d’ici, le traditionnel Mengalaba !
Qu’ils sont sympas… c’est génial de rouler en Birmanie ! Le calme et la bonne humeur d’une vie simple. Il y a même cette fille, qui me suit en scooter depuis la sortie de la ville. Toute intriguée et excitée à l’idée de parler avec un blanc. C’est la première fois qu’elle en voit un, me dit-elle dans un anglais approximatif, alors elle ne veut rien louper ! Elle fait des petites photos en douce avec son téléphone Hello Kitty, c’est mignon. Et puis elle m’ouvre la route, ou bien elle se met derrière et me suit tranquillement. Elle tourne…
On tente de discuter un peu, tout en avançant. Ça fait un moment que ce genre de choses ne m’était pas arrivé… Ça me rappelle le Népal. Ce faisant, la jeune fille réussit à soustraire mon nom sur Facebook, ce qui se traduit par une série de cris à peine retenus, du grand délire. Elle me prend en photo pendant que je roule, elle n’a pas l’air très préoccupée à l’idée d’arriver en retard à l’école…
Et puis le temps passe, les kilomètres aussi. D’abord 10, puis 20, et bientôt… 30 km qu’elle me suit sans raison. Ma parole, je lui dis de filer, qu’elle va être en retard ! Mais elle ne semble pas comprendre, et dit que tout va bien. Je la vois s’arrêter de temps en temps dans un petit shop de bord de route, demander quelque chose, avant de me rattraper à toute vitesse. C’est gentil.
C’est gentil, mais ça dure quand même un peu, non ? Ça fait bientôt une heure et demie qu’elle fait du 20 km/h derrière moi, c’est bien normal, ça ?
Soudain, un éclair me traverse le casque et j’entrevois les esquisses d’un plan machiavélique. En une fraction de seconde, je la vois, elle, espionne de l’immigration en filature, au boulot sous de faux airs d’étudiante. Hello Kitty au service du nouveau système de surveillance de la junte. Ça me saute aux yeux. Mais bien sûr ! Les flics ont dû en avoir marre de se faire envoyer paître par les cyclistes qu’ils suivaient pendant des jours, alors ils ont changé de stratégie en envoyant leurs jeunes recrues demander numéro de tel et pseudo de réseaux sociaux, informations qu’un poulet normal n’aurait jamais pu avoir… alors que cette petite nana…
Ah ! La garce ! Et moi qui étais tout content de retrouver des filles et des sourires sur mon chemin… Je suis bien niais.
Je me mets à cogiter sur les actions qu’elle a faites depuis notre rencontre, et d’une potentielle façon de la larguer. Des détails me reviennent… Je ne l’ai jamais rien vu payer quand elle  demandait des trucs dans les shops de bord de route… Son âge, elle peut très bien avoir 15 , 25 ou 35 ans, c’est impossible de savoir avec eux. Pfff… Qu’est-ce que je suis con.
J’essaie de lui dire que je n’ai pas besoin qu’elle m’accompagne, que tout va bien, que je ne vais pas me perdre… des trucs de ce genre. Mais rien à faire, elle reste scotchée à moi.
Je m’arrête finalement au milieu d’une intersection, dans le trafic confluant de quatre voies à la fois, lieu désagréable et dangereux où elle n’ose pas venir s’incruster, et d’où je peux la mettre sur la mauvaise direction.
Je file deux minutes plus tard dans une autre rue, pédalant à pleins poumons avec l’espoir de ne pas la revoir surgir derrière moi… Plusieurs kilomètres sur le fil du rasoir psychologique que je viens d’affûter, je mets quelques intersection entre nous… et ne la reverrai jamais.

Voilà à quoi le colportage d’infos entre cyclistes peut aboutir. Une parano ridicule, une confiance peut-être bafouée, un sentiment d’inachevé quand le fin mot d’une histoire n’est pas écrit.

Quoi qu’il en soit, j’ai bien fait 100 km aujourd’hui et il est grand temps de manger quelque chose. La route, je le rappelle, ne se déroule vraiment pas toute seule en Birmanie et les calories ont une nette tendance à l’évaporation. Il est l’heure de dépenser mon euro quotidien, hé hé hé. Avec leurs restos au menu gargantuesque, ce n’est pas bien compliqué de voyager à petit budget. Cette fois-ci, ce ne sont pas moins de douze assiettes qui se retrouvent disposées en un clin d’oeil devant moi, pour quelque chose qui s’annonce comme étant l’épreuve la plus dure de la journée ! Ce genre de repas nécessite une grande force mentale et beaucoup de concentration préalable. C’est donc après plusieurs minutes d’une observation attentive de la situation que j’engage les hostilités. Vous m’auriez vu, c’était grandiose. Une stratégie… digne de Napoléon à Austerlitz. Attaque latérale de la montagne de riz par une escouade de pousses de bambou, escalade frontale des côtes d’agneau, neutralisation des arêtes de poisson et conquête des crêtes formées par une succession monticulaire de légumes. J’ai failli m’embourber dans du gras de porc, et j’ai dû batailler sec à la fin pour me dépêtrer du foie de veau mariné… mais après deux longues heures de lutte acharnée, l’adversaire a rendu les armes. Ce qui aurait pu me mettre dedans, c’est la treizième assiette qui est venue avec discrétion en renfort d’un curry défaillant. La serveuse avait profité d’un moment de faiblesse où je reprenais des forces, la tête entre les mains, pour me resservir en douce. Treize assiettes, dont cinq viandes différentes et trois poissons. Je savoure une victoire pleine de panache, malgré quelques taches.
Fier d’avoir survécu à ce combat épique, je ne m’attends pas à l’arrivée d’un bataillon ennemi à la dernière minute, envoyé par le général adverse pour m’asséner le coup de grâce. Afin d’occuper ses clients au moment de l’addition, le patron a visiblement l’habitude d’apporter un ultime saladier de petits amuse-bouche maison. Comme cela, l’air de rien, sans aucun respect dû au vainqueur. Le type ose mettre sous mon nez un monstre plat de cacahuètes et de tomates séchées mélangées à une espèce d’anchoïade locale. Amuse-bouche, ou termine-gueule… Cette fois-ci, c’est trop, je jette l’éponge. J’ai envie d’hurler à la traîtrise et de lui faire avaler ses cacahuètes avec la coquille, juste comme ça, pour lui montrer que moi aussi, je peux tricher si je veux ! Mais non… je ne peux pas… plus la force, plus la raison… je délire, je bafouille, j’en bave de désespoir, je sens les dernières forces me quitter… Il est temps d’aller m’exiler quelque part…
Je quitte le champ de bataille hagard, titubant sur mon destrier, ne parvenant qu’à grand peine à me maintenir en selle tant mon ventre me fait souffrir… Ce n’est pas facile tous les jours, n’est-ce pas ? Il faut accomplir des exploits pour s’approprier un pays, c’est atroce. Je me promets de ne jamais plus recommencer l’expérience, et de m’y prendre différemment les prochaines fois. Ce n’est pas possible de continuer dans de telles conditions.

Je ne sais pas combien de kilomètres ni d’heures j’ai roulé ensuite. Les pédales tournent toutes seules. Je suis à demi-conscient, presque endormi, quand un homme  sur un scooter m’interpelle en anglais. Il porte un casque rose, et ça attire mon attention. C’est tout ce dont je me rappelle.
Un temps indéterminé plus tard, le même homme ressurgit au bord de la route et me fait signe de m’arrêter. Je ne suis pas apte à comprendre quoi que ce soit, si c’est un piège, je préfère tomber dedans ! Me voilà, je me rends. Pas la force de résister.
Et voilà que l’homme m’installe sur une petite chaise de camping et m’apporte des rafraîchissements et des petites choses à manger. Ça, je m’en souviens très bien, c’était de délicieux petits biscuits de miel enrobés de sésame. C’est lui qui les fait, c’est pour moi, me dit-il. Ensuite, je crois qu’il me présente à sa famille, je serre des mains, participe à des accolades…
Mais au fond de moi, je voudrais crier. Ça ne sort pas, bien sûr… Alors je pense : «C’est horrible ce que vous faites, Monsieur, stopper les gens comme cela, sans même leur demander leur avis. Les asseoir sur une petite chaise et leur offrir gentiment des choses à manger… C’est un crime ! Comment pouvez-vous infliger ça aux premiers venus, sans les connaître ? A des gens qui ont un passé, qui en ont probablement bavé, ont connu des échecs récents ? Des gens qui sont peut-être sur la voie glissante du repentir? Des gens qui veulent changer ? Et vous venez, là, comme ça, tout sourire et biscuits sortis…» Je suis mentalement à deux doigts de craquer.
Heureusement, les forces me revenant petit à petit, je reprends les rènes de ma conduite et arrive à faire entendre que j’accepte leur hospitalité, mais que je devrai – question d’honneur – refuser tout repas de leur part. Parmi les murmures alentour, je crois saisir que l’une des personnes présentes m’a vu au restaurant. Elle doit comprendre ce qui alourdit ma conscience… Ces braves gens compatissent en silence, preuve déjà d’un certain respect retrouvé. Merci.

La rivière du village

Ligne d’eau

C’est très mignon chez eux, un joli petit village fait de maisons de bois, habilement montées sur pilotis. On dirait des cabanes d’enfants, mais pour adultes. Pour moi, c’est un rêve de gosse qui se réalise. Je vais dormir dans la plus chouette cabane de la Terre ! Avant, on va se baigner dans la rivière pour se laver, comme tout le monde le fait ici. Une eau un peu fraîche d’ailleurs, mon hôte s’en excuse… C’est vrai qu’elle ne doit être qu’à 25 degrés.
On boit le thé ensemble, le thé des Birmans, une nouvelle variété à ajouter au grand catalogue des cultures du monde. Un thé vert, très léger et non sucré, qui se boit comme de l’eau. C’est la base de leur boisson. Dans tous les cafés ou restaurants, il y a en permanence des thermos de thé chaud à la libre disposition des clients. C’est normal ici et le thé est gratuit.
À défaut de manger avec eux, je bois donc des tasses et des tasses de ce fameux thé vert pour m’occuper les lèvres – comme un toxicomane qui essaierait de se priver d’un produit mais qui continuerait d’effectuer les gestes qui évoquent sa consommation . Mais je me rends vite compte que la chose me surexcite complètement ! Cette boisson a un sacré effet sur mes neurones, c’est incroyable. Il me faudra tourner plus de deux heures sur ma couche avant de trouver le sommeil.
Le thé birman, attention dites donc ! Mais à ce qualificatif, mon hôte tique. Le terme de birman n’est plus adapté aujourd’hui. Les Birmans forment l’ethnie dominante du pays et, d’après lui, ils auraient donné leur nom au pays entier lorsque les British ont été raccompagnés à la porte. Mais il n’y a pas que les Birmans en Birmanie, il y a tout un tas d’autres ethnies… qui réclament un nom moins sélectif pour leur pays. C’est le Myanmar qui a été retenu pour satisfaire tout le monde. Donc à partir de maintenant, je ne suis plus en Birmanie, mais au Myanmar.

Mon hôte ne semble pas du tout inquiet de me recevoir chez lui. Il est très impliqué politiquement et s’affiche comme un membre du parti pour la démocratie qui a remporté les élections. Un paysan producteur de sésame et de cacahuètes qui connaît son droit au point de tenir tête aux autorités, oui, décidément la démocratie est en marche. Il m’emmène chez la maire du village pour enregistrer mon nom, ce n’est visiblement pas une chose habituelle mais ils font tout pour me montrer qu’ils appliquent fièrement les nouvelles règles d’hospitalité à la lettre, bien que je sois en fait le premier étranger à être accueilli ici.

Ce genre d’accueil se reproduira plusieurs fois dans les jours qui suivront. Beaucoup de gens s’impliquent dans la politique du pays et, quel que soit leur milieu social, apprennent l’anglais, communiquent, montrent l’exemple, éduquent leurs concitoyens, etc… Avec ses amis, mon premier hôte organise par exemple, une fois par semaine, une collecte des déchets dans le village, pour sensibiliser les gens à ne pas jeter dans la nature les emballages plastiques – chose loin d’être acquise,  la poubelle habituelle étant soit la rivière, soit le jardin.

L’hospitalité des habitants du Myanmar est dans tous les cas quelque chose de très naturel même si le nombre d’étrangers – en dehors des sites touristiques – reste quasi nul. Je me retrouve ainsi régulièrement à installer mon bivouac dans une école ou dans un restaurant, à moins que ce ne soit dans un petit shop de village ou franchement dans une maison. Je ne serai jamais ennuyé par les flics pendant cette première partie du voyage qui me mène jusqu’au célèbre site de Bagan, la cité des temples comme on l’appelle ici. Un premier lieu touristique d’où l’hospitalité a été repoussée il y a déjà bien longtemps par l’arrivée du capital, et où il me faudra redoubler d’attention pour ne pas être manipulé dans le jeu de celui-là…

Clem

J449 à J553 sur la carte

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